Vendredi 9 décembre 2011 5 09 /12 /Déc /2011 09:14


Par  Omar BENAÏSSA

 

Les historiens et les ‘’médecins’’ de la civilisation, depuis Ibn Khaldûn (m. 1406), le père maghrébin de la sociologie jusqu’à l’historien anglais A. Toynbee (m. 1975), en passant par O. Spengler (m. 1936), ont montré que le destin de toute société ayant l’ambition de la civilisation, comprend généralement une phase originelle ‘’mythique’’, de catalyse, de vouloir ou de foi. Lui succède une phase rationnelle (ou de pouvoir) où les hommes connaissent la civilisation, et goûtent les fruits de l’effort de leurs prédécesseurs. Puis enfin une troisième phase, dite de l’instinct, où la société montre des signes de fatigue et ressent le besoin de retrouver ses origines, les conditions simples qui avaient présidé à sa naissance des siècles plus tôt. La deuxième phase sert à désigner, par synecdoque, la civilisation.

La civilisation est entendue ici en effet dans son sens dynamique. Nous ne l’employons pas dans le sens que lui donnent les anthropologues ou les ethnologues, pour qui toute forme organisée de vie sociale est une ‘’civilisation’’, comme les sociétés qu’ont étudiées C. Lévi-Strauss ou M. Mead par exemple.

 

Ce terme désigne ici une ambiance dans laquelle une société devient efficace au point ‘’d’assurer à chacun de ses individus toutes les conditions nécessaires à son développement’’ depuis sa naissance ou sa conception, jusqu’à sa mort, voire même après sa mort, en respectant les dernières volontés du défunt.

Elle devient alors créatrice de grandeur mesurable par les critères modernes du développement (y compris les libertés individuelles) ou par l’impact qu’elle laisse après sa disparition, lorsqu’elle devient une curiosité pour les historiens ou une source d’inspiration pour les artistes.

Quand une société s’essouffle, elle devient comme un vieillard qui a désappris à marcher et s’arrête net perdant ses moyens. Elle ‘’oublie’’ alors la recette de la civilisation, et… se met à rêver au temps de sa grandeur passée.

Pendant sa maturité, la civilisation produit les choses et les idées dont elle a besoin. Toute la ‘’civilisation’’, en tant qu’activité ou ensemble d’objets ou de production intellectuelle, scientifique, technique et artistique, résulte d’un moment premier où une énergie qui n’a rien de matériel, et qui a consisté dans le fait qu’un homme entouré de partisans, va introduire un principe, - vrai ou faux en soi mais efficace - , qu’un grand nombre d’hommes vont adopter comme un emblème de leur union. Tout ce qui suivra sera la conséquence de cette union sacrée. Y compris la science, la raison, la technique, et tout ce que l’on considère à tort comme essentiel.

A l’origine d’une civilisation, comme l’a démontré Malek Bennabi, il n’y a que trois facteurs bruts que partagent tous les peuples: l’homme, le sol et le temps. Ce sont les trois constituants analytiques ultimes de tout produit de civilisation. Ce qui provoque la catalyse entre ces trois éléments, c’est l’idée. C’est Moïse rapportant les Commandements, Jésus enseignant l’Evangile, ou Muhammad imprimant une nouvelle orientation à la mentalité arabe préislamique, jâhilienne. Aucun de ces grands hommes n’a causé la civilisation en inventant une technique ou un outil nouveau. Les techniques sont générées par la civilisation comme moyen d’intensification de sa puissance temporelle.

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Une société civilisée possède une conscience d’elle-même et l’exprime par les formes évolutives de la pensée, de la littérature et de l’art. En tout cas, elle fournit toujours les éléments susceptibles d’être décodés plus tard par ceux qui voudront faire son autopsie. Cette prise de conscience se fait par étape, par épistémè, comme le montre l’œuvre de Michel Foucault.

Le terme de postmodernité dénote justement par sa construction même l’idée  d’une conscience de rupture intervenue dans le processus évolutif de la société occidentale. Foucault a envisagé cette rupture dans la méthodologie (comme un palier nouveau, épistémè), mais elle peut être plus dramatique quand elle s’opère dans le mouvement même de la civilisation, et marque un coup d’arrêt de celle-ci. Cela peut s’appeler postmodernité ou… post-civilisation.

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L'avènement de la postmodernité n’aurait pas pu être un évènement ordinaire. Il est un moment clé dans le cycle de la civilisation : celui où la société, souffrant d’un malaise, éprouve le besoin de dresser son bilan, comptable et médical : évaluer son espérance de vie et tenter de porter un regard critique sur elle-même.

 

Dans la société musulmane, j’ai considéré que le moment de cette évaluation critique du savoir a commencé avec al-Ghazzâlî (mort en 1111), qui avait prescrit la nécessité de ‘’revivifier les sciences religieuses’’ comme remède à la situation de sa société.

Mais al-Ghazzâli, aussi génial qu’il fut, s’est trompé de diagnostic. Si l’épistémologie pouvait avoir besoin d’être boostée par quelque réflexion nouvelle, on s’apercevra après lui que le problème n’était pas là. Il releva avec pertinence les erreurs et les lacunes qui émaillaient les sciences islamiques, notamment dans la jurisprudence, mais sa réflexion aboutit surtout à rehausser le blason de la mystique, qui en avait besoin et qui lui restera reconnaissante. Il fut aussi le premier sans doute à songer à libérer l’islam de l’emprise des théologiens et des juristes. Vivre l’islam est plus important que discourir d’islam. ‘’Il est plus important de vouloir faire le bien que de connaître la vérité’’.

L’entreprise de Ghazzâlî ne parvint donc pas à provoquer un réveil des consciences musulmanes, ni même à causer une rupture épistémologique salutaire, sinon peut-être dans le lointain Maghreb où va mûrir la conscience d’où naîtront Ibn Toumert, et un peu plus tard Averroès et Ibn Arabî, le premier trouvant audience et impact en Occident, le second marquant à jamais de son œuvre l’intellectualité musulmane. Ce qui unissait ces trois hommes était le souci ghazzalien de redonner à l’islam son unité intrinsèque. Ibn Toumert le trouva dans la politique, avec le monolithisme almohade, Averroès dans la doctrine philosophique de l’unité de l’âme (monopsychisme), et Ibn Arabî dans l’unité de l’être (wahdat al-wujûd).

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Ce sentiment de ‘’malaise dans la civilisation’’ se poursuit jusqu’à Ibn Arabî qui sera à mon sens le vrai penseur de la ‘’postmodernité’’ musulmane : il surmonte toutes les difficultés épistémologiques, renvoie dos à dos les mutazilites (partisans de la théologique apophatique) et les acharites (théologie positive), résout la problématique des Noms divins, donne un assise solide à la sainteté musulmane, et réunifie l’intellectualité musulmane en ralliant les philosophes avicenniens à la doctrine de l’unité de l’être. Il a surtout fait reconnaître le soufisme comme une pensée ayant ses lettres de noblesse dans la culture musulmane. Il a mené une critique globale de tout le large patrimoine de pensée produit par ses prédécesseurs, de façon à léguer à la génération actuelle la possibilité de travailler sans avoir à reprendre tous les chemins suivis par le premier âge de l’Islam. En un mot, il a rectifié toutes les erreurs de la pensée musulmane avant lui, de façon à laisser un repère sûr aux générations musulmanes futures et leur éviter de retomber dans les débats surannés. Comme Khezr, (dans la sourate de la Grotte, al-Kahf), qui fournit les réponses claires aux questions impatiemment posées par Moïse, au moment où il va le quitter, Ibn Arabî remet à sa génération ce qui lui servira de viatique dans le long tunnel de la décadence où la société musulmane s’apprêtait à entrer.

Car la société musulmane engendrait l’école d’Ibn Arabî, quand elle atteignait son point optimal dans le cycle de la civilisation et entamait son déclin inéluctable.

L’œuvre d’Ibn Arabî est l’exposé le plus cohérent, le plus up to date de la pensée musulmane, de la conscience musulmane.

Cela admis, on trouverait bizarre que des musulmans ne comprennent toujours pas que, pour être possible, la nouvelle étape de l’islam à laquelle ils rêvent plus qu’ils ne pensent, ne devrait rien emprunter au passé (salaf) de la société. On comprend que la civilisation musulmane a laissé trop de traces ; l’histoire est trop présente, trop pesante dans les choix et les orientations.

Il leur faudra une énergie exceptionnelle pour se dégager de la pression de leur passé et  redevenir de fait des acteurs de l’histoire après en avoir été des témoins passifs. Pour le moment, ils s’acharnent à vouloir faire ‘’appliquer’’ non pas la shar’îa de façon générale, mais les interprétations passéistes de cette Loi divine, sans les conditions sine qua non qui l’accompagnent, ou à rêver de califat à Bagdad ou de reconquête de l’Andalousie…

On ne refait pas l’histoire. L’islam est définitivement sorti de sa phase « impériale » et conquérante dans laquelle l’ont engagé les Omeyyades. Il n’y a plus rien à espérer de ce côté-là. L’islam doit rester ce qu’il est fondamentalement : une foi universelle.

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En entrant dans la postmodernité, l’Occident est aussi en train de se  débarrasser des ‘’faux problèmes’’ qui l’ont conduit à l’impasse.

Il y aura  fort à faire, revoir tout, de fond en comble. Car moins il charriera de scories du passé, plus il sera disponible quand le moment sera venu, pour entreprendre une action novatrice.

C’est cela la face positive de la postmodernité : ouvrir une nouvelle épistémè certes, mais plus encore, préparer l’avènement d’une nouvelle ambiance culturelle et psychologique qui révolutionne l’homme de la rue, et pas seulement les laboratoires de la pensée. O. Spengler voyait surtout la phase qui suivrait cette postmodernité : la fin du monde occidental. Son intuition s’arrêtait là : marquée par l’ambiance du 19ème siècle, elle ne lui laissait pas entrevoir la possibilité d’un sauvetage de cette civilisation.

 

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L’époque d’Ibn Arabî a été celle où la société musulmane a produit le meilleur de sa pensée, mais celle aussi où elle se préparait à rentrer dans le long tunnel de la décadence qui va la conduire à se retrouver dans la condition coloniale. Malek Bennabi parle à ce sujet de l’homme post-almohadien. En 1954, Bennabi publiait aux éditions du Seuil, son livre phare Vocation de l’islam où il se livre à une analyse lucide du bilan de santé de la société musulmane. S’il est dur envers les siens, s’il y parle de colonisabilité et de l’homme post-almohadien, il ne perd pas de vue que l’Occident joue un rôle négatif dans le mondialisme en gestation. Il écrit : «L'Europe qui devait éclairer la marche de l'humanité, a fait du flambeau de la civilisation une simple torche incendiaire ... Pour se guider dans le chaos actuel, le monde musulman ne peut plus trouver ses lumières en dehors de lui-même, et, en tous cas, ne peut les demander à un monde occidental si proche de l'apocalypse ... Quelles que soient les voies nouvelles qu'il pourrait emprunter, le monde musulman ne saurait s’isoler à l’intérieur d’un monde qui tend à s’unifier. Il ne s’agit pas pour lui de rompre avec une civilisation qui représente une grande expérience humaine, mais de mettre au point ses rapports avec elle. » MashaAllah ! Quel grand visionnaire fut notre  regretté maître !

 

La postmodernité indique qu’un temps nouveau est en train de remplacer les temps modernes, qui qualifient les derniers siècles de l’Occident. Elle est aussi un avis de tempête. Spengler fixe le début de la civilisation occidentale au 10ème siècle (à partir de l’an 900). Ce qui confirme que la civilisation occidentale, que même un écrivain comme D. Rops ne qualifie pas de chrétienne, (il l’appelle la civilisation blanche), n’a commencé son cycle de 1000 ans (la durée de civilisation selon Spengler) que trois siècles après la civilisation musulmane. Il est vrai en effet que le christianisme n’a achevé l’évangélisation de l’Europe que vers cette époque-là. C’est vers cette époque que le culte grec antique a  définitivement disparu à Athènes.

 

Nommer le malaise

 

Dans mes recherches, la plus ancienne mention de l’adjectif postmoderne que j’ai trouvée figure… dans un manuscrit de Malek Bennabi et est datée de 1951, soit six ans après la fin de la deuxième guerre mondiale. Fut-il le premier à l’employer ?

Les articles sérieux qui sont insérés dans le réseau internet éludent ou ignorent la question de l’origine de la notion et du mot. Parce que sans doute sa réalité s’impose avec évidence. Nous sommes loin de ces philosophes de l’histoire qui annonçaient le ‘’déclin de l’Occident’’ ou de ces métaphysiciens qui annonçaient ‘’la crise du monde moderne’’, les deux prédictions devenues aujourd’hui bien tangibles. A l’époque où ces hommes produisaient leurs œuvres, d’autres hommes réunis en ‘’cercles’’ constataient l’impasse de la  philosophie occidentale, en particulier de la logique qui lui servait de fondement (L. Wittgenstein, cercle de Vienne, B. Russell). Ils étaient les Ghazzâlî de l’Occident. Ils pensaient pouvoir relancer la machine à partir de son produit, en changeant une pièce à sa mécanique, en ‘’revivifiant les sciences‘’. Curieusement aussi, L. Wittgenstein conclut également sur une touche que l’on peut mettre en parallèle avec la conclusion ghazzalienne : la possibilité de la connaissance mystique. Façon indirecte de reconnaître l’origine mystérieuse de la civilisation.

Tous pressentaient les symptômes d’une maladie chronique mais étaient sans doute encore optimistes. Ils en cherchaient le remède dans une révolution de la logique et de l’épistémologie, de la théorie de la connaissance, c'est-à-dire dans des produits de la civilisation qui seront eux aussi condamnés à péricliter avec la société.

De même qu’une civilisation naît d’une synthèse des trois facteurs par la catalyse de la foi, de même sa mort est toujours causée par un facteur interne, - par usure et l’éloignement progressif de son principe -, qui cause la rupture de la synthèse première.

L’islam n’est pas la cause des problèmes du christianisme, pas plus que le christianisme ne fut la cause de la fin de la civilisation musulmane. En admettant que cette sorte d’interférence puisse présenter parfois le caractère de facteur aggravant de la crise, on ne saurait voir en elle une cause directe que par abus. L’alternance des civilisations est dans la nature des choses. Tout espace laissé vide doit être occupé. Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, on serait tenté et justifié de parler de la postmodernité à travers les âges.

 

En 1789, quand les Français saccagèrent les églises et s’en prirent au clergé, il n’y avait pas d’immigrés arabes et musulmans. Toute civilisation meurt de l’intérieur, par chute de potentiel et épuisement de ses énergies, excepté les cas provoqués par des phénomènes naturels gravissimes, comme en ce moment les tremblements de terre répétés au Japon, et peut-être les tornades et les incendies aux Etats-Unis qui peuvent accélérer la chute.

« Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort? La loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamnerait-elle à disparaître, leur temps accompli ? Et les événements extérieurs qui, dans l'Histoire, semblent déterminants, - invasions barbares ou bombardements atomiques, - seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses, - accident ou maladie, - qui nous mènent tous à une inéluctable fin ? » (Daniel Rops, Chants pour les abîmes, 1949)

Toute civilisation mourante fait le lit de la civilisation qui va la remplacer.

 

Déconstruction et démembrement de l’Occident

 

Combien de temps va durer cette phase dans laquelle est entré l’Occident au lendemain de la seconde guerre mondiale? Comment se passera-t-elle? Comment s'en sortira-t-on, car elle présente quand même quelque chose d’inquiétant? D’autant plus que la crise économique actuelle semble s’éterniser menaçant d’un effondrement des systèmes.

On a démonté, déconstruit la connaissance des Anciens et des Modernes, on en a montré la nature relative, mais on n’a pas encore proposé une connaissance pour le futur, ni repéré le bouton sur lequel appuyer pour reproduire le miracle.

Car, depuis, les intellectuels et les savants n’ont pas cessé d’excaver, de mettre à nu les fondations de leur civilisation et d’en montrer les faiblesses, notamment par ce que l’on a appelé archéologie du savoir. On a annoncé les fins de l’Histoire, de l’économie, de la science, du progrès, etc. On était entré dans la phase de la désillusion et du désenchantement, en douceur, par la preuve scientifique. Bref, on n’attendait plus que le moment des funérailles des temps modernes. Les savants occidentaux se sont livrés à un dépeçage du corps de leur société pour tenter d’en diagnostiquer le mal.

 

La postmodernité peut bien avoir commencé avec le début de la deuxième guerre mondiale ou sa fin. Ce conflit excessivement meurtrier déboucha sur une victoire à la Pyrrhus : on avait terrassé l’agresseur, mais au prix de la perturbation des valeurs essentielles de l’Occident. On faisait face à un vide terrifiant, imprévu. Le monde a changé de maîtres avec l’émergence de deux autres ogres, les deux superpuissances, qui ont dominé l’équation de la vie politique des hommes durant 50 ans, pour rien.

Comme au lendemain de la première guerre mondiale, on pouvait vérifier la véracité de la sentence  de P. Valéry: ‘’Civilisations, nous savons désormais que vous êtes mortelles !‘’

On peut déduire de cette remarque de Valéry, qu’après avoir expérimenté la ‘’fin du monde’’ au plan de l’exploration horizontale de la planète (il ne reste plus de terres à découvrir), les Occidentaux ont commencé à appréhender la fin psychologique, au plan vertical, avec l’accélération apportée par la deuxième guerre mondiale (il n’y a plus d’idée pour maintenir en marche le moteur de la civilisation).

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L’œuvre postmoderne contribue à dédramatiser la chute de l’empire et permet une marche en douceur vers le retour à un état de « pré-civilisation ». Il est nécessaire que la chute soit consommée pour recevoir l’intuition du moyen d’opérer un nouveau départ.

La postmodernité est une œuvre expiatoire où, en réalisant la relativité du savoir, on perd de son arrogance.

Le savoir de l’âge classique de l’islam n’est pas entièrement faux ; c’est l’ambiance dans laquelle il est apparu qui est dépassée. On ne soigne pas la maladie d’aujourd’hui avec la médecine d’Avicenne.

On peut comparer cette situation à celle d’Ibn Arabî : en révoquant le savoir des théologiens et des philosophes, il n’a pas déclaré nul leur effort. L’intention de tous ces savants les sauve, puisqu’ils pensaient faire œuvre pie, en  essayant de justifier l’islam avec les arguments dont ils disposaient et l’expérience de la jeune société musulmane. Le savoir final renoue ainsi avec le savoir originel. Le premier contenait en puissance toute l’énergie qui allait alimenter la trajectoire en courbe de la civilisation, le second ramène l’expérience à son principe. L’avènement d’Ibn Arabî n’aurait pas été possible sans tout le processus historique de 5 siècles qui l’a précédé. C’est le dernier acte d’un phénomène expérimental à l’intérieur de la société. Car la civilisation est une expérience à l’échelle de l’histoire.

Ces observations nous amènent à poser la remarque : la société s’exprime par ses individus, mais possède une pensée sienne qui les transcende. Elle pense en acte, par l’intermédiaire de ses individus.

Cette remarque nous permet de voir la convergence entre la société musulmane et la société occidentale, dans leur dernière étape. Parce que toute tentative de civilisation implique la reconnaissance qu’il existe un moyen de dominer le mouvement historique, pas toujours perçu par les hommes. En partageant cette conviction, l’Islam et l’Occident ne peuvent que s’entendre, et mettre à profit réciproquement leur expérience, pour tenter d’initialiser l’expérience d’une civilisation mieux domestiquée, bénéficiant des expériences historiques de chacun.

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L’Occident a lui aussi perdu la recette de la civilisation. Il vit ses derniers instants où l’intégrisme passéiste brandit ses fripes, et veut faire retomber la responsabilité de la crise sur les « autres », arborant son arrogance. Car s’il est affaibli économiquement, il continue à penser qu’il détient un ‘’pouvoir de nuisance’’. Il a déjà produit ses Ibn Taymiyya qui crient à qui veut les entendre que le mal vient des autres.

Il n’y a plus personne pour imiter la simplicité de la Pucelle d’Orléans ni même pour la pleurer, cette Innocence faiseuse de miracles, jetée au bûcher par un autre intégrisme tueur de l’audace qui fait les grandes épopées.

La postmodernité révèle tout cela au grand jour, parce qu’elle est une phase où la société perd l’immunité que lui procurait la civilisation et ses remparts habituels que sont les penseurs veillant jalousement sur son intégrité. Les derniers d’entre eux sont désormais affairés à méditer sur le phénomène même de la mortalité de leur civilisation. Il y a loin entre les accents graves de ceux qui avertissaient encore leur société au lendemain de la première guerre et ceux qui aujourd’hui s’imaginent ‘’défendre’’ l’Occident en jetant la pierre aux autres, en tentant d’allumer le feu du choc des civilisations.

La postmodernité est, dans un cycle de civilisation, le moment où les politiques, les penseurs officiels viennent restituer le véhicule qu’ils ont emprunté ou pris de force à ceux qui l’ont conçu des siècles plus tôt, pour leur demander de le réparer. C’est le moment où les sociétés éprouvent le besoin d’un « supplément d’âme » selon le mot d’A. Malraux. Sans se douter que cet aveu suffit à les condamner. Car le spirituel en reprenant son véhicule le recharge d’un moteur que seuls des hommes nouveaux pourraient mettre en marche. Ce n’est pas un gadget à confier à des enfants.

L’évanescence de la Puissance

 

L’homme spirituel est comparable à un sceptique de la politique, parce qu’il fait naturellement abstraction de l’Etat. Il ‘’ignore’’ le pouvoir temporel et voit les évènements comme l’œuvre divine, et les hommes politiques comme des ombres à peine décelables. Il dépossède le pouvoir humain de toute réalité et cela a quelque chose de salutaire, comme une catharsis, un sentiment de  revanche immanente.

En voyant s’effondrer la superpuissante URSS, on s’est dit : son arsenal nucléaire n’a pas empêché la fin du rêve communiste !

Les USA qui sont aussi menacés d’éclatement, pourraient bien ne plus savoir quoi faire de leur capacité militaire.

La postmodernité fait taire pour un temps les voix assourdissantes des ténors de la pensée officielle, de ceux qui chantent la gloire de l’empire, les couleurs nationales, la fierté de sa race,  le progrès infini, les fausses victoires remportées dans des conflits asymétriques où le cowboy combat avec son fusil à répétitions des Peaux-Rouges armés d’arcs et de flèches, où les brutes de l’US Army assassinent avec leurs drones, de fiers Afghans innocents mais « présumés terroristes », précisent les medias.

L’Occident n’a pas le choix : des puissances nouvelles émergent à l'Est, en Orient extrême, des sociétés très actives, ne connaissent pas la morosité ni le désenchantement du monde et n'aspirant qu'à rentrer enfin... dans la modernité. À l'Est, on commence à peine à savourer les douceurs de la société de consommation. L’ascenseur qui monte croise celui qui descend, mais leurs occupants peuvent tout juste se saluer. Chacun suit sa trajectoire.

Cet Orient nouveau n'est pas disposé à donner à l'Ouest le moindre répit pour se ressaisir, se frayer le chemin de l’impossible ‘’Nahdha’’ tentée par les musulmans des siècles de décadence. On ne renaît pas des cendres. On doit tout jeter, tout, ne rien garder des vieilleries, des illusions, des solutions fantaisistes.

L’‘’Orient’’ solidaire de l’Occident

Les seuls, sans doute, qui ne souhaitent aucunement voir l’Occident sombrer irrémédiablement, ce sont précisément les musulmans. Ils n’auraient rien à y gagner. Ils comprennent mieux la ‘‘situation’’ au sens sartrien, parce que l’islam, dernière née des trois religions, a bâti sa civilisation avant le christianisme, avant de se retrouver au bas de l’échelle. Leur expérience de 5 siècles de ‘’traversée du désert’’ a appris aux musulmans à rester optimistes et bienveillants même envers l’ennemi fascinateur d’hier. Elle leur a appris aussi que le seul rôle qu’ils pourraient assumer dans ce monde devenu un est celui de serviteurs de la paix. L’islam n’a pas de projet d’invasion, ni de guerre ou d’occupation.

L’analyse du choc des civilisations s’est trompée en envisageant un conflit des ‘’produits des civilisations », alors qu’il s’agit de débattre du modèle de civilisation à proposer à l’humanité devenue une. Un conflit mondial où les musulmans seraient totalement défaits ne règlera pas pour autant le problème de la crise de l’Occident.

C’est dans cet esprit qu’il faut méditer, et non en comptabilisant les forces matérielles en présence : nulles du côté des musulmans et hypertrophiées du coté occidental.

La force de l’islam est précisément de ne pas être une puissance militaire. Il est tout naturellement l’axe de la paix, comme l’enseignait Bennabi.

Le monde a besoin de l’Occident, parce qu’en devenant mondiale de fait, sa civilisation se prête sous certaines conditions pour devenir la civilisation de toute l’humanité. Pour la première fois, l’occasion est donnée aux hommes  d’intervenir à temps, et tenter l’expérience unique de sauver du péril LA civilisation qui est un bien commun à l’humanité entière. Sauver l’Occident contre ses propres démons destructeurs, ‘’cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même, rendu coupable’’, pas pour le relancer en l’état, mais pour l’insérer dans une Nouvelle Civilisation à naître et qui engloberait l’espèce humaine entière.

Pour une fois, tous les hommes seront les artisans de quelque chose sur la pérennité de laquelle ils veilleront, instruits par tant d’échecs répétés au cours de l’histoire.

Ce qui est frappant, c’est de percevoir encore les voix de ceux qui sont prêts à laisser chavirer leur société plutôt que de la sauver avec l’aide des ‘’immigrés’’. C’est une erreur que n’a pas commise l’Afrique du Sud de Nelson Mandela en appelant les anciens colons européens, — immigrés eux aussi —,  à rester dans leur pays d’adoption et à se mettre à son service. La tendance suicidaire est symptomatique de la fin d’une civilisation fondée sur l’esthétique et l’individualisme.

Cette attitude xénophobe, si elle devait l’emporter, forcera à voir en la postmodernité un euphémisme pour le mot décadence, pour la post-civilisation, la sortie réelle de l’Histoire.

Il est banal  de constater qu’en temps de malheur et de crise, les peuples soient plus enclins à la dévotion, à s’en remettre à Dieu et aux forces occultes. Cela n’est pas toujours vrai. Certaines civilisations se sont effondrées dans des circonstances différentes. L’Occident qui s’est fondé sur une culture accordant plus d’importance à l’esthétique qu’à l’éthique, pourrait sombrer en offrant le spectacle d’une nouvelle Rome brulée par un Néron de circonstance. La déconstruction lui sera fatale.

Dans l'exemple de l'islam, au 13ème siècle, les hommes qui ont pris en charge d’armer moralement la société musulmane l’ont fait à temps. La culture musulmane place l’éthique au dessus de toutes ses valeurs. Ces grands maîtres ont été particulièrement actifs pour assurer le supplément d’âme dont les musulmans allaient avoir besoin pour la traversée de la phase difficile, et dont ils avaient eu la prémonition… Après Ibn Arabî, tout l’édifice politique ‘’khalifal’’ s’écroule, en Orient ainsi qu’au Maghreb-Andalousie. Mais en se figeant brusquement, la société musulmane pudique, s’est repliée sur elle-même, sans offrir le spectacle externe de la débâcle, de la tragédie. Le cycle de la civilisation s’achève, mais son âme a été sauvée par les saints qui lui ont redonnée son unité. Ce n’est point un paradoxe que ce soient des hommes qui par choix se retirent du monde, peuvent seuls agir sur le monde.

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Un soufi, fils de l'instant (ibn al-waqt), est par essence un ‘’postmoderne permanent’’, car il n'attend rien du temps linéaire, que ce soit dans la grandeur ou dans la décadence. Il agit selon cette belle pensée d’A. Camus : « L'homme est sa propre fin. S'il veut être quelque chose, c'est dans cette vie. » Il s’adapte naturellement à la vie dans une société désorganisée, où le pouvoir est moins pesant, juste soucieux de durer, comme ce fut le cas des pouvoirs musulmans au 13ème siècle. Il peut croître, comme une plante sauvage, à l’ombre de l’arbre intolérant du colonialisme, comme ce fut le cas des shaykhs algériens sous l’occupation française. Le soufi accompli possède le secret de la civilisation. Il engendre la grandeur partout où il passe, fût-ce au milieu d’une peuplade primitive. Vivant au-dessus du temps des hommes, il ne connaît jamais le déclin.

 

C’est dans la phase « postmoderne » que les soufis ont produit leurs meilleures œuvres intellectuelles. Le moment est propice pour la méditation. La liberté est grande car les censeurs sont enclins à tendre l’oreille dans l’espoir de capter un remède ; le soufi est devant la société décadente, comme un médecin devant son patient. C’est là qu’il prouve l’efficacité de son art.

C’est sans doute le moment de la dernière chance à saisir pour les Occidentaux pour inaugurer une étape qui sera en rupture totale avec la société qui se dissout en ce moment. Un monde nouveau dont les pères fondateurs seront ceux qui œuvrent dans la discrétion à une critique implacable pour couper définitivement les dernières attaches avec ce monde ingrat, sans achever le patient, et permettre aux hommes de tous les horizons de rentrer enfin pleinement dans la société mondiale. Car la mondialisation actuelle n’est encore que le jeu des Puissances. La pensée à venir répondra aux attentes du monde un, à une demande première et indispensable pour qui veut assurer une continuité à la présence humaine sur cette planète : la paix et la justice et les conditions nécessaires pour l’asseoir sincèrement et solidement dans les cœurs de tous les hommes.

Comme au temps d’Ibn Arabî, de Rûmî et des autres, cela sera un travail  d’esprits responsables n’attendant rien du pouvoir, un travail de désillusionnés de la politique voulant quand même donner aux hommes un pouvoir vrai : celui de se comprendre sans se haïr.

Après être restée longtemps discrète, la spiritualité est l’objet d’un intérêt de l’humanité qui se met en quête de son origine et souhaite y rediriger ses pas et ses pensées, sur les traces d’Ibn Arabî, de Rûmî et d’autres grands maîtres.

Il suffit que le monde éprouve sa finitude et exprime sincèrement son besoin de l’Esprit, pour qu’aussitôt ce dernier se manifeste pour lui redonner une impulsion nouvelle. La spiritualité a besoin du monde autant que le monde a besoin de la spiritualité.

Dr. Omar Benaïssa

Paris

 

Le débat concerne aussi les malentendus nés de la différence des notions visées par des termes qui s’écrivent pareillement en anglais et en français, comme Culture et Civilisation, et dont le contenu au départ, n’est pas le même.

Définition de la civilisation par Malek Bennabi : ‘’L’ensemble des conditions morales et matérielles qui permettent à une société donnée d’assurer à chacun de ses individus toutes les conditions nécessaires à son développement.’’ Nous nous permettons de renvoyer à nos articles sur Bennabi  publiés dans notre blog : http://majlis-al-uns.over-blog.com/

Penseur algérien, mort en 1973,  auteur notamment de Vocation de l’islam, le Seuil, 1954

Muḥammad Ibn Tûmart, maître à penser des Almohades. Auteur du manuel A’azu mâ yutlab, (Ce que l’on recherche de plus précieux) dans lequel sont consignées ses idées directrices.

Averroès, de son nom arabe Ibn Rochd, savant andalou, contemporain aîné et concitoyen d’Ibn Arabî, est le célèbre commentateur d’Aristote et qui en a restitué la dimension. Il fut le cadeau que reçut en héritage l’Occident de la civilisation musulmane en déclin. Il meurt en 1198, quelque temps avant qu’Ibn Arabî quitte définitivement l’Andalousie et le Maghreb pour l’Orient.

Penseur mystique musulman d’origine andalouse (m. 1240), et auteur d’une œuvre monumentale. Il fut surnommé le plus grand des maîtres, al-Shaykh al-akbar.

Sur cette idée, voir mon court article ‘’Ibn Arabî et la société post-almohadienne’’, dans les Actes du Colloque Ibn ‘Arabî à l’horizon de la postmodernité, tenu à la Faculté des Lettres de l’Université de Rabat, Département de Philosophie en 2003, pages 29 à 38. On peut le lire dans mon blog : http://majlis-al-uns.over-blog.com/

Voir Geoffroy, Eric, L’islam sera spirituel ou ne sera plus, Le Seuil, 2009, notamment le chapitre II, « Réforme de l’islam ou révolution du sens ? » dans la section 3, ‘’Revisiter la notion d’Ijtihâd’’, ‘’L’Hypertrophie du droit musulman’’ où l’auteur donne des exemples remarquables.

La dynastie Almohade (al-muwahhidûn) qui régnait à l’époque où vivait Ibn Arabî, est la dernière dynastie maghrébo-andalouse à avoir réunifié un empire de Séville à Tunis.

Oswald Spengler, Le déclin de l'Occident : Esquisse d'une morphologie de l'histoire universelle,  Traduit de l’allemand par l’algérien Mohand Tazerout, 1931. Publié en France, chez Gallimard, en 1948.

Voir Peter Coates, Ibn ‘Arabi and Modern Thought, The History of Taking Metaphysics Seriously, Anqa Publishing, Oxford, 2002, en particulier le chapitre 2 : Ibn Arabi : Philosophy and reason.

Tractatus logico-philosophicus, proposition numéro 6.522, page 112, dans la traduction de l’édition Gallimard, 1993. Première parution anglaise, 1922.

Ibn Taymiyya, mort en 1328, source principale du Wahhabisme ; il fut un théologien désavoué par ses contemporains, qui rêvait sincèrement peut-être, d’une résurgence du califat. Il appelait au combat contre les Mongoles malgré l’évidence de l’infériorité militaire des musulmans. Il mettait en doute la conversion des vainqueurs, obtenue par les maîtres soufis. Il refusait de voir que la page était définitivement tournée. 6 siècles après, il continue d’inspirer les irréductibles de l’intégrisme. Il mourut en prison.

Citation de Daniel Rops, extraite d’une page du Chants des abîmes, publié en 1949, et insérée dans le site http://christocentrix.over-blog.fr/article-25649930.html

Thème que Bennabi a repris dans Le Problème de la Culture.

Camus, Albert, Le Mythe de Sisyphe, Essai sur l’absurde, Gallimard, 1942, pages 117-126, chapitre Le Conquérant.

Nous mentionnons ici Jalâl al-Dîn Rûmî (m. 1273), sans le séparer, dans notre esprit, d’Ibn Arabî, parce que les commentateurs de l’un sont généralement ceux de l’autre, une œuvre s’éclairant par l’autre.

Par Homère
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Mercredi 31 août 2011 3 31 /08 /Août /2011 15:59

ALGERIAN SUFISM IN THE COLONIAL PERIOD

Omar Benaïssa

This chapter will explore some of the principal themes of Sufism in the colonial period, both from the point of view of the colonized and the colonizers. The most important point that needs to be stressed at the outset is that, however much the Sufis have been characterized as superstitious `marabouts` - by both orientalists and modernizing Muslims alike – it was largely thanks to the influence of Sufism that a basic piety and spirituality were sustained throughout the colonial period. Furthermore, if it be remembered that colonialism was, essentially, an assault on the traditional Islamic way of life and accompanying modes of thought, then one can conceive of no strategy of `resistance` more effective and fundamental than that pursued by the Sufis. Paradoxically, it was those whose concern was in essence `otherworldly` that proved the most successful in concretely thwarting the colonial designs of the French, thus proving the efficacy that flows from the practice of the Sufi ideal: `Be in the world, but not of it.`

Before addressing these themes directly, it may be helpful to provide a briefly sketched back-ground describing the overall institutional forms taken by Sufism at this time; and this means, essentially, giving a brief overview of the major Sufi orders and their leading shaykhs in Algeria under colonialism.

In the first third of the nineteenth century, when France embarked upon the colonial conquest of North Africa, Sufism was already organized in the form of religious orders. In their book entitled Les confréries religieuses musulmanes, Depont and Coppolani numbered twenty three of them throughout the country in 18791. Some of them originated from the East (Syria, Iran, and Turkey) and settled in North Africa as local branches, still connected to their eastern headquarters. Others became independent, no longer beholden to the shaykhs of the East; they were even named after their local founder or renovator.

One of the most prominent of these latter was the Tijâniyya order which was founded by shaykh Abu-l-Abbâs Ahmad b. Muhammad b. Sâlim al-Tijânî who was born in 1738 in Ain Mâdhî, some 72 km east of Laghouât (Algeria) and died in Fez in 1815, i.e. fifteen years before the conquest of Algeria by France. Shaykh Ahmad al-Tijânî was one of the greatest masters of Sufism that the Algerian land has ever given birth to during the last centuries. His teaching can be found in the Jawâhir al-ma‘ânî, compiled by his disciple ‘Ali b. Harâzim. Shaykh Ahmad Al-Tijânî was an exceptional figure who still commands respect and attention within Sufi circles as well as among the general seekers after the inner truths of religion. Before creating his own order which was destined to spread throughout Saharan Africa, he had been an affiliate of the Khalwatiyya, founded in Iran by Muhammad al-Khalwatî al-Khawârizmi (who died in 751 / 1350). His order was based in Ain Mâdhî, near Laghouât. But, after the attack of the Turks who feared the emergence of a rival power, he took refuge in Morocco in 1799, where he was warmly welcomed by Sultan Mulay Sliman. After his death, his successors returned to Ain Mâdhî and spread further the presence and influence of the order.

His second son, and also his successor, refused to give allegiance to Emir Abdelkader. The latter besieged the fort of Ain Mâdhî for six full months, from June to the end of November 1838. Abdelkader, surprised by the resistance of the besieged, was compelled to come to an agreement which allowed the Tijânî leader to leave the town, without recognizing the Emir’s authority. After the French victory, the Tijâniyya was re-established in Ain Mâdhî, and gradually gained the confidence of the new masters of the country.

The Tijâniyya offers the most eloquent example of the orders’ dynamism, even under the hard conditions of colonialism; it proved its spiritual efficacy in various ways, but particularly through its propagation of Islam in the African lands coveted by Christian missionaries. No less than thirty million Africans took up Islam, thanks to this order, according to Miftâh Abd al-Bâqi.2 Even if the figure seems somewhat exaggerated, it does indicate that the colonial authorities were unable to inhibit the activity of this order. With the approach of independence in 1954, the Tijâniyya suffered an overall decline; and today, in numerical terms, it is the third largest order in the country and the largest in the Saharan regions.

Just before the Tijâniyya, another important order had been founded; this was the Rahmâniyya, which also stemmed from the Khalwatiyya, and which was to play a prominent role during the Kabyle resistance to the colonial onslaught. The Rahmâniyya was founded by Muhammad b. ‘Abd al-Rahmân al-Jarjarâ’î (who died in 1793-94), also named Bou Qabrayn, i.e, the double-tombed man.

Today, Sidi Muhammad is still the second patron saint of the Algerian capital, known as Moul lebled. Captain De Neveu wrote in 1845: ‘‘Ben Abd er-Rahman’s order is really the National Order of Algeria. It has been given birth within Algeria; it has been founded by native of Algiers. Who knows if this reason has not determined Mahi-ed-Din’s son (Emir Abdelkader) to prefer it to any other.’’3

In 1897, it was the most widespread order with 177 zâwiyas, 140,596 male adepts and 13,186 female adepts; and these figures are certainly below the true number, according to Depont and Coppolani. The Rahmâniyya is not only regarded by many as the Algerian order par excellence, it is also seen as the “National Church of Kabylia”, to use Mouloud Mammeri’s expression, who also notes that “since independence, this order has undergone a real revival of activity.”4

In a short article published in 1961, one year before the independence of Algeria, the review l’Afrique et l’Asie wrote in the 55th issue: “Towards 1950, the orders as a whole numbered some 500,000 adepts divided into four main orders: the Qâdiriyya, the Khalwatiyya, the Shâdhiliyya and the Khâdhiriyya. Numerically, the Rahmâniyya, connected to the Khalwatῑyya, comes first with nearly 230,000 adepts, most of them berbers.”

It is during the first decade of the French occupation (1830-1840) that the famous saint, shaykh Mohand ul-Hosin was born in Kabylia which was then still free. He died at the beginning of the present century and had belonged to this order before retiring.

In 1823, the Darqâwa was founded by Sidi al-‘Arabî al-Darqâwî in Morocco, but this tarîqa, stemming from the Shâdhiliyya, had an important ramification, especially in western Algeria. In 1845, De Neveu spoke about it in these words: “They are dangerous fanatics, always ready to seize any opportunity to raise peaceful peoples against the authorities. As a matter of fact, the Darqâwa is no more a religious sect; it has turned into a political faction that has constantly been hostile to the Turks”.5

After the French occupation, another local order, which will have a major influence in Libya, was given birth in the region of Mostaganem. It is the Sanūsiyya, founded in 1253/1837 by Sayyid Muhammad ibn ‘Ali al-Sanūsî (who was born in 1202/1783 and died in 1276/1859).

Another major order, perhaps the oldest to be established in the country and the one which was to manifest fierce resistance to the French invasion was the Qâdiriyya, which spread, in the western Algeria, mainly in Oran and its surrounding, and to which belonged the famous Emir Abdelkader (‘Abd al-Qâdir al-Jazâ‘irî). The Qâdiriyya and the Khalwatiyya spread in Turkey, too, where they had many adepts, among the political and social elite as well as the ordinary folk.

To complete this brief table of the situation of Sufism, one must include some smaller orders, stemming from the Darqâwiyya, such as the Hebriyya, also called Bu‘Azzawiyya, born in Morocco, but with a ramification in Algeria, and the ‘Alawiyya, well after the “pacification” of the country by the French, in the beginning of the 20th century. The Hebriyya tarîqa, which Depont and Coppolani ignored, developed mainly in the north-west of Algeria and numbered 6,000 followers in 1953, according to General André.6 Such, then, were the major orders in Algeria; and, as can be seen from the number of their adherents alone, their influence on Algerian society could not be ignored.

The colonial elites rapidly addressed themselves to the task of investigating the orders, both in respect of their teaching and their organization. It was an urgent necessity for the effective management of the conquered territories. Exhaustive catalogues were progressively drawn up by colonial officers, anxious to collect information to be used immediately. Later on, the collected information was used by orientalists, some of whom, albeit working in France’s colonial interest, also attempted to carry out scientific work and scholarly research.

The first orientalists were officers in charge of collecting information likely to be useful for the general’s strategies; this they did on site, not from books. One might refer here to Captain De Neveu’s book entitled Les Khouans, ordres religieux chez les musulmans de l’Algérie, published in Paris in 1845 (Abdelkader’s resistance came to an end in 1847), the content of which consists of oral information collected directly from the adepts of the different religious orders under scrutiny.7

However, our focus here is not so much on the military and political aspects of the encounter between Sufism and colonialism, but on the light which a careful reading of the colonial authors and the orientalists work can shed on the underlying spiritual and cultural dynamics of this encounter.

Sufism during the colonial period can be approached from different angles; organization, legitimacy, teaching, doctrine, and so on. Our study of Sufism during colonial period will be an attempt to elucidate, through concrete examples, the relations that were established both objectively and subjectively between the two parties, the Sufis and the Europeans.

We shall focus here on two aspects of Algerian Sufism during the one and half centuries of French colonization: first, Sufism as discovered and gradually studied by the occupiers, then Sufism such as it was capable of maintaining itself and surviving within a society which had materially lost everything, including even the semblance of its formal independence and liberty.  

THE ORIENTALISTS

The study of Sufism and the religious orders by the orientalists is not merely descriptive. Certainly, there was a need to attend to the most urgent things, to meet the requirements of the new administration which sought to know the adversary. But some authors do not hesitate to propose theoretical explanations, to put forward hypotheses, founded on poor information obtained at the outset. They sought the reasons for the development of Sufism, or even the laws which govern it. They wondered about its educational efficacy, its strength, its organization, and its energy. And, it must be said, the result of their work is considerable. Some works still remain primary sources, both from the point of view of information and methodology. We are especially thinking of the works of L. Rinn, O. Depont and X. Coppolani, and E. Doutté, in France, of I. Goldziher in German orientalism and of many others.

In a famous article, headed Le culte des saints chez les musulmans, published in 1880 in La Revue de l’Histoire des Religions, I. Goldziher laid down, for the first time, the “scientific” foundations of the study of sanctity in Islam. Many of his observations deserve the careful attention of researchers. It must be said that Goldziher is not at all concerned about the “civilizing mission” so dear to the French. His research is not determined by administrative constraints.

This considerable work achieved by men with the double purpose of serving colonization and science, can be considered, now, as a literature showing the French the way to the gradual discovery of Islam. A textual analysis may give us evidence that this struggle of the French against Islam was in fact a struggle of the French against themselves, against a certain state of mind, in order to overcome their own complex towards Islam.

So, the question will be asked, what did the French think of Sufism? We will base our answer on three examples, corresponding to three types of reaction: the reaction of the European in favour of colonialism, that of the scientist, and that of the common citizen meeting Muslims and represented here by a doctor.

In their endeavour to understand Sufism, the orientalists are often contradictory. When they deal with religious orders, they cannot help emphasising their hostility to France and depict them as fanatic forces opposed to progress. They even blame the orders for not being in accordance with Islamic orthodoxy. The Prophet, it was argued, had never wanted intermediaries to stand between believers and God; but the “marabouts” seemed to constitute a surrogate priesthood, a clergy who have no place within a Muslim society. Like a parasitic priesthood, they also imposed taxes on peasants who were already heavily taxed by the French.

In other words, the French employed a series of arguments used by “orthodox” adversaries of Sufism from within Islam itself. But the French also employed a different argument, assuming the legitimacy of intercession: for one sees the colonialist contending with the Sufi shaykhs about the right to be intermediaries between believers and God, and implying that this role falls to them.

In an article entitled Les confréries musulmanes nord-africaines published in 1923, P. Bruzon argues first, that “the Prophet of Islam had a genius for preserving his doctrine from the evils which were ravaging Christianism and Judaism”, that is to say, the clergy’s pride and the doctors´ arrogance and vanity. He drew the conclusion that “maraboutism” is condemned by Islam. Then, he demonstrates that this phenomenon and its superstitions have originated from the Berber genius which, like the Persian genius, was anthropomorphist and could not sustain itself without guides and miracles. The Arab conqueror’s mind allowed itself, unwittingly, to be “contaminated” by the mind of the peoples it had conquered. We find here the kind of racial explanation that characterized social and anthropological theories of the 19th century.

After listing the orders, Bruzon proffers some recommendations as to how to behave towards the sherifs (that is, the descendants of the Prophet, also known as sayyids) and the marabouts: “whether he is a sheriff or a marabout, the man who aims at playing any religious role to the prejudice of Muslim orthodoxy, should always arouse suspicion. There is every chance that such a man is just an ambitious one…We must not let him believe that he is the essential servant for our policy. We would be wise to receive his most vehement protestations of friendship with some scepticism… By definition, a religious order, a sect, is far too exclusive a social element to be relied upon. Its purpose must inevitably differ from ours. Why should it yield to us? ...Whenever one of their leaders is in favour of us, we must be convinced that is because he sees it as serving his own interests to be so.”

However, the author notes, ´Fortunately there exists another strong lever which can help us set the North African Muslim world on the way to a better destiny. This lever is, simply, orthodoxy.´ Thereupon he mentions the name of Muammad ᶜAbduh who ´admits the principles of evolution and proclaims the necessity of progress´. This last remark and those before it show clearly that the ‘âlim is perceived by this author as being better disposed towards France than the shaykh.

Another – more intelligent – attitude is evinced in an article of Augustin Berque, the father of J. Berque – another famous French orientalist who died in 1995. He writes: “The invasion of maraboutism, since the French conquest, and particularly between 1860 and 1900, can be explained by the diminution of the opposing forces which had contained it before…[those forces] whose decline has been hastened by the higher purpose of our civilizing action…”

The influence of the zaouia, he continues, has suddenly increased for it has an open field: “it remains the only attractive centre in the Arab country. And this results in a new polarization of influences which, for centuries, had been neutralising each in the direction of the indigenous masses.”8

Now while it is no doubt true that the exoteric ‘ulamâ have often inveighed against some of the excesses committed by Sufis, this should not be exaggerated and presented as all-out rivalry, or, still less, a permanent underlying conflict. But Berque and others like him did not want to admit that the more intensive mobilization of Sufi orders was simply the expression of a community’s will to eject the colonialist. He preferred to look for another cause, in longer-term historical trends. However, as regards the fact that French influence diminished greatly of the institutional influence of the ‘ulamâ´ to the benefit of the less formal influence of the Sufis, his remark remains basically true.

It is also true that, even during the colonization, the ‘ulamâ´ continued to criticize the actions and practices of certain orders, and tried to eradicate the “maraboutism” which was regarded as the main obstacle to modernization. Ataturk was considered as a great renovator of Islam, even though he had not only shut the doors of the tekkes (equivalent in Turkey to the Maghrebi zâwiyas and the Iranian khâneqahs) of the countless orders which had hived off in Anatolia, but he also deprived the ‘ulamâ´ themselves of all their powers. The diminution of the exoteric authorities does not necessarily result from the increase of Sufi influence, just at the development of Sufism cannot simply be adduced as a consequence of the weakness of its alleged adversary. The fact that two phenomena take place simultaneously does not mean that one is the cause of the other.

Be this as it may, Berque’s position does have the advantage of showing that it is wrong to affirm a priori that the religious orders are pacifist and can easily be reconciled with any governing political power. They had taken up arms against corrupt Ottoman governors, even though they were Muslims; certain shaykh in fact ordered uprising against the Beys (Turkish governors) who were blamed for not acting according to the Sharî‘a. And, in Algeria, Shaykh were put under house arrest, or exiled, as was the case with Shaykh Ahmed al-Tijânî, despite the fact he had requested his adepts to be patient and restrained. The Oran Bey had prevented the father of the future Emir Abdelkader to go on the pilgrimage. Such facts as these should have suggested to Berque that these religious orders would have all the more reason to rise up against the French who, after all, were not even Muslims.

The political powers always knew instinctively to what extent they could control the orders, and the latter knew too how to set a limit to their ambition. However, on both sides, there had often been an attempt to dominate, if not to eliminate the others.9

Nevertheless, even if Berque’s observation is quite original, it remains only partially true, and needs to be complemented and deepened by the realization that, Sufism represented the last energy, the ultimate resource, the most deeply rooted dimension of Muslim society; for, in any society, the from taken by its final recourse reveals most clearly the authentic soul of that society. Algerian society defended itself by progressively mobilizing its energies because “men feel that to unusual challenges we must give original answers.10 Naturally, Berque, and those orientalists who believed in the “civilizing mission” of France, could not have seen things so sympathetically.

The last example to illustrate the way Sufism was perceived by the French, comes from the testament of certain doctor, Marcel Carret, who relates in his Souvenirs – some excerpts of which are published in the biography by Martin Lings11 – his meeting with Shaykh Ahmed al-‘Alawî whom he visited while he was sick:

The first thing that struck me was his likeness to the usual representations of Christ. His clothes, so nearly if not exactly the same as those which Jesus must have worn, the fine lawn head-cloth which framed his face, his whole attitude, everything conspired to reinforce the likeness. It occurred to me that such must have been the appearance of Christ when he received his disciples at the time when he was staying with Martha and Mary.12

This was written by a man who was a civilian and a doctor, but it is as an echo of another European testimony to Muslim sanctity; testimony given through a profound observation by a military man, Marshal Bugeaud, the “pacifier” of Algeria. He depicts Emir Abdelkader, whom he had just met for the first time, to the prime Minister, count Molé, as follows: “He is pale and is fairly like what has often been portrayed about Jesus.” The famous Algerian “rebel” was still under forty years of age when he surrendered and had not yet reached full spiritual maturity. Michel Chodkiewicz, who mentions the fact in his introduction to the Ecrits spirituels, adds: “This strong feeling is not produced only by the physical appearance of the personage. Bugeaud recognizes in the Emir a greatness which is beyond the reach of his soldierly categories, and attempts to define it in a letter of Januray 1st, 1846: “He is a sort of prophet, the hope of all Muslim devotees”.13

Another famous Frenchman, the unfortunate Leon Roche who pretended to embrace Islam in order to gain proximity to the Emir, witnessed in 1838 a nocturnal prayer by the Emir and his experience of a hâl, a mystical state. He notes: “As I was sometimes favoured with the honour of spending the night in Abdelkader’s tent, I could see him praying and I was struck by his mystical enthusiasm, but that night, he showed me the most striking expression of faith. That is the way the great saints of Christianity must have said their prayers”.14

It is surprising to see that, separated by a century, French Christians could discern in two figures of Islam, the Emir Abdelkader and the Shaykh al-Alawî – two representatives of their “faithless” adversaries – features which they do not hesitate to compare to those of Christ, their most sacrosanct figure and one to whom nobody would dare to compare supposedly faithless men. Other Christians were struck by the “Christic” qualities of Muslim saints. Asîn Palacios did not hesitate to entitle his work about Ibn ‘Arabî El Islam Cristian-izado, and Louis Massignon was rightly struck by the likeness of Hallâj to Christ both in his life and the manner of his death: for, like Christ, Hallaj died on the cross.

Turning our attention now to the question of what the Shaykhs were in fact doing during the colonial period, we shall present for consideration two concrete examples. Because of the Turkish debacle, the Algerians had grave difficulties in organizing a united resistance against the new invader. The country was not at all prepared to assume its own destiny, too trusting as it was in the Ottoman power, but most of all, too attached to a post-almohadian vision of the world: everything was done and decided within the limits of a tribe or the local shaykh. Official Islam, that of the ‘ulamâ and their formal structures, was entirely dependent on the other capitals of Islam (Cairo, Damascus, and Istanbul). It was through the Sufi orders that Islam was able to acquire its local colour and integrate the masses more effectively.

The role of organizing the resistance of the French fell, therefore, to the Shaykhs. Almost all the great masters of the orders went to the East before or after the French occupation. They all had at least the feeling of belonging to a community that transcended parochial frontiers, frontiers that would presently be rigidified by the colonial powers. Indeed, the temptation to leave everything and go to the elusive Shâm (Syria) presented itself to many, including the Shaykh al-‘Alawî and Shaykh Mohand.

 

SHAYKH MOHAND UL-HOSIN

During the armed resistance to the colonial occupation, the role of the shaykhs was to save that which could still be saved; but after the definitive victory of France, their role was to act as if the French colonial “fact” were to last for centuries. Such was the attitude of Shaykh Mohand. Former murîd of Shaykh Mohand-Ameziane Ahaddad, leader of the Rahmâniyya tarîqa, he gradually separated from him. Shaykh Ahaddad, in spite of his age (he was 80), took the decision of supporting the 1871 anti-French revolt, and put 100,000 of his adepts and followers at the disposal of the Kabyle al-Moqrânî, who wanted to take advantage of the French defeat by Germany (Sedan), and make a bid for independence. The Kabyles lost and Shaykh Ahaddad was sentenced to five years’ imprisonment. To the judge who pronounced the sentence he answered: “You have sentenced me to five years, but God has sentenced me to five days.” One of his companions asked him: “Since you knew that we were going to lose, why did you call for the mobilization?” The Shaykh answered: “I wanted to set a definite gap between our children and France, so that they would not mix with French children and become like them. If there was no blood feud between us, a time would come when we would be unable to distinguish between a Muslim and a Christian. I have planted the tree of bitterness, the laurel, (ilîlî in Berber), so keep watering it and don’t let it dry up.”15 The Shaykh Ahaddad died in Constantine five days after he had been sentenced.

Shaykh Mohand left his adepts free to choose whether to take part or not in the revolt, adding that as far as he was concerned, he would not interfere. He was to spend most of his life in his village of Ait Ahmed in the region of Ain al-Hammâm. When he first entered Sufism, he was an itinerant dervish, wandering about with a group of companions, like the Persian qalandars of the 13th and 14th century. The most important personage of this group was Shaykh Mohand Wa‘Alî who employed him as a shepherd. Towards 1871, during the French-German war, Shaykh Mohand became an accomplished master in his own right, initiating his own disciples into the spiritual path. He was typically coenobitic saint, devoting his time to farming, cattle-breeding, and masonery.

Shaykh Mohand had definitely set aside, both in his thoughts and in his actions, any idea of an uprising against France. When asked on the matter he answered: “France will not leave this country unless it is unfair”, that is to say in expiation of its own injustice. He knew all too painfully how much the Kabyles—actually the Muslims as a whole – were divided, he knew how much they were consumed by vice, imperfection, injustice, all of which he witnesses every day.16 He was indeed a witness of a sick society, one which had lost its unity, and which was unable to act as a single man. Nevertheless he remained close to the people; caring for them, comforting them, and re-establishing concord among them. When requested for a mediation, to settle a dispute, he would do so, and gave material assistance whenever he could afford it. Tradition relates that he was able to perform charismata, extraordinary feats; such as rescuing a drifting ship in which one of his murîds had invoked him, intervening from great distances to pre-empt the attempted killing of another disciple. But these actions were not performed with the aim of simply amazing people. All of his charismata are full of the mountaineer’s sense of usefulness; they are of an eminently social nature.

People came to see him to obtain his blessing, his baraka, or to ask his advice on a project, on their work, or on family problems. His role as an arbitrator was such that the French conciliation magistrate in Michelet (Ain al-Hammâm) would visit him and ask how it was that he managed to solve disputes that he, the magistrate, could not. Indeed the Kabyles preferred the quick justice dispensed by a saint to a long drawn-out affair, ruinous for the ordinary man and, above all, presided over by a non-Muslim. This French magistrate also sought the shaykh’s baraka. 

He had nothing different from other men, he once answered to one of his murîds, except that he conformed more seriously to the will of God. Dermenghem evokes the social dimension of Shaykh Mohand’s personality in the following terms:

The social role of these cults for the tribe and the fraction….is obvious. There has been, indeed, much abuse but also great service rendered, such as preaching, instructing and setting quarrels. I have collected these Kabyle isefra (poems) which give an idea of the conception of a saint in this country. It is about a saint who died in 1901. He asks his khouans (brothers) about the awliya (saints) and his disciples answer in these verses:

“Where are the awliya?

The awliya are on the mountains.

They are keeping guard.

They are watching over the country with their eyes,

Without treading its ground.

As soon as they see an injustice, they try to repair it”.

And Shaykh Mohand answers to emphasize the practical usefulness of marabouts as well as their mystical value.

“And I say:

 Where are the awliya?

They are in their houses.

They are busy with the greater holy war [against egoism].

They are ploughing, they are providing for the need of their families.

Oh God the merciful! I ask your help!”17

The shaykh was a man of action and a contemplative, one who could not easily contain his mystical states, but who gave expression to them thanks to his gift for poetry, a poetry that fed, educated, and developed minds, a poetry easy to memorize, so much so that his verses are still recited to this day in Kabylia. It is in these verses that we can discover the Shaykh’s metaphysical doctrine.

The Shaykh belonged to a tradition of sanctity quite different from that of the Shaykh al-‘Alawî, who was a saint of the city, and whose approach to spirituality was fundamentally intellectual: he discussed wahdat al-wujūd (unicity of existence), the esoteric meaning of the prayer and the hajj (pilgrimage), and other philosophical doctrines, as we shall see later. Shaykh Mohand did not, strictly speaking, teach any doctrine. Neither the questions posed to him by his adepts, nor the answers he gave, dealt with any abstract or doctrinal developments on the nature of the Divine Being or any esoteric interpretations. He taught by means of his actions, an example which served to re-orient the hearts and minds of those around him, causing them to turn towards God, make them repent, and calm their passions. Like all other true Sufis, he had an innate sense of the essential in religion. The letter of the law was only referred to when he felt that his interlocutor needed it; otherwise, he always preferred to give priority to faith over actions: “ifghir win itswahiden Rebbi win itsabaden”: he who practises tawhîd (i.e. he who, in all his actions, is never heedless of God’s unique reality), is better than he who worships, who offers up but an external mode of prayer.

Among the Shaykh’s murîds, there were many women, indeed, almost as many women as men, one would think; the most famous was his sister, another saint, named Lalla Fadhma. They are still often invoked together by old persons in Kabylia.

As regards the presence of France, he did not seem to take it into consideration. For him, the colonial fact was destined to be, and was thus the expression of the will of God; it was assimilated as the logical consequence of the actions of the Algerian people themselves, actions which had earned them such a decline. The solution to the problem was simple: the Muslims themselves had to change, to improve, so that God might grant them a better fate. This same spiritual logic held true also for the French: it they act in all fairness, they would keep the country; otherwise God would drive them out. On the plane of inter-personal relations, the same view of causality was evident, as for example in the following story.

A certain man who had been in prison came to see the Shaykh. “Where do you come from?”, the Shaykh asked him. “From the prison where you put me.” The man explained that, having betrayed one of the Shaykh’s murîds, he thought that it was the Shaykh himself who had wished him to be sent to prison. Thereupon, the Shaykh answered: “It is you who put yourself in prison.”

The mountain people of Kabylia believe in this way of looking at things, and they even think that the awliyâ are in fact the real leaders of the country, the real, albeit hidden, hierarchy through which authority flows.

 

SHAYKH AHMED AL-ᶜALAWI  

While France was celebrating the hundredth anniversary of its presence in Algeria, the reformists, led by Ben Bâdîs (who died in 1924) and the Association of Algerian ‘Ulamâ, contaminated by the false hopes raised both by Wahhabism and Kemalism, also attempted to fight “maraboutism” which, according to them, was spreading superstitions and keeping the people steeped in ignorance; in thus opposing Sufism in the name of Muslim orthodoxy they were playing the very role formulated for them by the colonialists.

And yet the latter, through one of their most informed intellectuals, gives evidence that flatly contradicts the notion that Sufis are ignorant and their influence regressive. In an article written two years after the death of the Shaykh Ahmed al-‘Alawî (July 14th 1934), A. Berque wrote in La Revue Africaine:

The biography of Shaykh Ben `Aliwa (Ahmed would Mostefa) can be summarized in a few words. It essentially consists of ideas. He teaches an upsetting doctrine which is for many people a modern Gospel. For, just as he has a mass of ignorant affiliated people, he also has highly cultured European followers. His propaganda, nourished with a singular eloquence, an extensive knowledge, is tireless and fruitful…We have known shaykh ben `Aliwa from 1921 to 1934. We have seen him slowly grow old. His intellectual enquiringness seemed to become sharper each day, and to his last breath, he remained a lover of metaphysical investigation. There are few problems which he had not broached, scarcely any philosophies whose essence he had not extracted.

In fact, this great figure, as described in the biography by Martin Lings, is first and foremost that of a man seeking knowledge. In the first years of his search, he took a wrong turn. He was initiated into the ‘Isawiyya, an order that had by that time degenerated to such an extent that its practices were dominated by tricks such as knife-swallowing and snake-charming. When he met the Shaykh al-Būzîdî, who was affiliated to the Darqâwiyya, ha was earnestly in search of an authentic spiritual master. After charming a snake in front of the shaykh, he was asked whether he could take a larger one; he replied that the size made no difference. The Shaykh al-Būzîdî then said to him:

I will show you one that is bigger than this and far more venomous, and if you can take hold of it you are a real sage…I mean your soul… Go and do with that little snake whatever you usually do with them, and never go back to such practices again.18

It might be thought that the Sufi masters, deep in their meditation, did not pay much attention to worldly life, and that they lacked any real commitment to it. Certainly the case of Shaykh Mohand already shows the contrary, but one can also wonder whether this attitude of apparent other-worldliness is not in fact deeply concerned with the fundamental problems of the world; for the leitmotif of their teaching, the mainspring of all their action, is the deep conviction that, whatever the temporal circumstances may be, that real problem in life always remains that of the soul. An action which is not guided by a consciousness fixed on Transcendent will come to nothing, according to this perspective and it is bound to fail.

Such a perspective evidently informed the teachings of the Shaykh al-‘Alawî, who hardly ever refers, in his writings, to the fact that his country is under French occupation. Even when, in his autobiography, he speaks of applying for a travel permit he does not mention the authority to which he had applied. Just back from journey to the East which took him to Istanbul, he had the feeling that “my return was sufficient as fruit of my travels, even if I had gained nothing else; and truly I had no peace of soul until the day when I set foot on Algerian soil, and I praised God for the ways of my people and their remaining in the faith of their fathers and grandfathers and following in the footsteps of the pious.19 It is obvious that, in the eyes of the Shaykh al-‘Alawî, Kemalism was much more dangerous than colonialism. Shaykh Mohand very likely had the same attitude.

As for the reformist ‘ulamâ´, the Shaykh al-‘Alawi did not hesitate to put pen to paper and give them the stinging answers that their baseless criticisms called for. The weekly paper al-Shihâb, organ of the reformists, mounted repeated attacks on Sufism. To one such attack the Shaykh wrote the reply which was published in al-Balâgh al-Jazâ’iri. This was spirited defence of Sufism, formulated in terms of Islamic orthodoxy, which argued that Sufism, as inner spiritual dimension of Islam, had always been respected in the Islamic tradition. He supported his argument with an anthology of quotations, mostly from renowned exoteric authorities.

There is no religious authority or man of learning in Islam who has not a due respect for the path of the Folk [a term designating the Sufis], either through direct experience of it in spiritual realization, or else through firm belief in it, except those who suffer from chronic short-sightedness and remissness and lack of aspiration… God says: “Whoso striveth after Us, verily We shall lead them upon Our paths,” [Qur’ân, XXIX: 69] and indeed the true believer looks unceasingly for one who will take him to God, or at the very least he looks for the spiritual gifts which lie hidden within him, that is, for the primordial human nature which he has lost sight of and in virtue of which he is human.

The Shaykh did not claim that the Sufis of his day were entirely blameless, however, and accepted that there were abuses, and that there were so-called Sufis – “only too many” – who deserved censure. But he concludes, “What offended us was your vilification of the way of the Folk altogether, and your speaking ill of its men without making any exceptions, and this is what prompted me to put before you these quotations from some of the highest religious authorities. At the very least they should impel you to consider your brothers the Sufis as members of the community of true believers, every individual of whom both we and you are bound to respect.”

The Shaykh’s role was not restricted to a select elite, abstracted from society at large; rather, the spiritual message he proclaimed radiated throughout the land manner that is difficult to quantify. A spiritual re-orientation of even one person in any milieu has potentially far-reaching repercussions; but it is clear that the Shaykh touched the lives of thousands. One disciple of the Shaykh, after describing the kind of spiritual method that one would adopt under the Shaykh’s guidance, makes the following important point:´…a complete break had been made between him [the disciple] and his former life. Some of them for example had been to all appearances just ordinary manual labourers for whom, apart from their work, life had meant no more than begetting children and sitting in cafés. But now their interests were all centred upon God, and their great joy was to perform the dhikr [the invocation of the name of God].´20

Accounts of other disciples reveal that the Shaykh not only initiated thousands of people directly into the tarîqa, but also dispensed the “oath of blessing”, a secondary degree of initiation, to thousands more, as well as preaching to all those who gathered around him whenever he travelled in the country: “You would find sitting in front of him hundreds, nay, thousands, with heads bowed as if birds were hovering around them and hearts full of awe and eyes wet with tears, in silent understanding of what they heard him say.”21

Through his muqaddams or representatives, also, his positive influence radiated throughout the country. One such representative wrote that he received into the tarῑqa more than six thousand people, among whom many were in turn given permission to guide others. Another wrote that he was part of a group sent by the Shaykh to travel from tribe to tribe in the deserts, with instructions to accept nothing from the tribe other than that which was absolutely necessary. When asked about this, the muqaddam would reply: “We have only come to you so that you may take guidance from us upon the path or at least that you may give us your oaths always to perform the prayers at the right time with as much piety as you can muster.”22

The encouragement to pray should be carefully noted here: it was not just the subtleties of metaphysics or the meaning of the greater holy war against the soul that these Sufis were imparting. They were concerned both with enhancing simple piety for the majority and with offering, to those that thirsted for it, the inner aspect of the religion. In thus following the letter of the exoteric Law while plumbing its esoteric spirit, they contributed to the maintenance of a pious ambience throughout society. This piety, it must be remembered, was the best form of the defence against the more insidious, because less visible, forces of the secularization that underlay the French mission civilisatrice; colonialism, as stressed at the outset, was not just an assault on external liberty, it was, much more, an attack on the traditional Muslim mentality and way of life. Judged in this light, now ´political´ strategy aiming at independence could be more ´effective´ and ´useful´ than this fidelity to the spirit of Islam.

CONCLUSION

  Simply to dismiss out of hand the role of Sufism in the colonial period is not tenable. Many modern Muslims view Sufis as having been either the lackeys of imperialism or the standard-bearers of the obscurantism to which Islam was reduced prior to the advent of colonialism. The two examples on which we have drawn show amply, however, that in the unfavourable circumstances of the time, Sufis played an important, perhaps indispensable, part in upholding the basic ethos of Islam in society as a whole; and that they did so in the service of what constitutes the spiritual quintessence of Islam. In playing this double role, they may said to have offered the most effective resistance both to French colonialism as such and to the underlying cultural and psychological threat posed by French rule.

The elimination of the religious orders, wished by some ‘ulamâ´ and the colonial administration was not, then, the condition for the “renaissance” of Algerian society. All the components of Muslim society showed passivity, inefficiency, and degeneration; but we can assert confidently that, among these components, the Sufi orders offered the strongest resistance to the triumphant military forces of colonialism and showed more vitality in combating, and more lucidity in understanding, its pernicious cultural influence. Just as the orders fought against the initial material onslaught of the French, so they were the most tenacious fighters against the cultural imperialism that came in the wake of the French victory; and in so doing the Sufis taught a key dimension of true independence, which is not just freedom from colonial rule but liberation from the false ideals of the secular, western worldview on which that rule was predicated. The message of Sufism can be summed up, then, in a few words: to be formally free but inwardly enslaved is far worse than being outwardly constrained but inwardly free; and true freedom lies in submission on the One that is the source of absolute freedom.

 

NOTES

Octave, Depont and Xavier, Coppolani, Les confréries religieuses musulmanes, Algiers, 1897.

In an unpublished manuscript, folio.219.

Captain E. DE Neveu – Les Khouans, ordres religieux chez les musulmans de l’Algérie – Paris, 1845, p.64.

Mammeri, Mouloud, Inna-yâs Sheykh Mohand, French and Kabyle introductions, notes and transcription of Shaykh Mohand’s kabyle saying in Latin script, Algiers, 1990, p. 34, French text.

De Neveu. op. cit., p103.

General P.J. André – Contribution à l’étude des confréries religieuses musulmanes – Algiers: La Maison des Livres, 1956, p. 251.

See for example Ignace Goldziher, Le culte des saints chez les musulmans, in Revue d’histoire des religions, Paris 1880 ; Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, (Re-issue of the 1908 Algiers edition) Paris, 1984 ; P. Bruzon, les confréries musulmanes nord-africaines, in Orient et Occident, vol. 2, 1923; A. Berque, Essai d’une bibliographie critique des confréries musulmanes algériennes, in Bulletin de la Société des Géographie d’Oran, 1918; Un mystique moderniste : le Cheikh Benalioua, in Revue Africaine, N°79, 1936.

A. Berque, Essai d’une bibliographie critique, op. cit. p. 164

In fact, a cursory glance at the history of Islam shows that Sufism had already manifested resistance to non-Muslim invasion. In the 13th century Sufism organized an efficient resistance against the Mongols and managed to convert them and then to integrate them within Muslim society. Certainly they could not drive them out of the classical frontiers of Islam, but the Shaykhs who remained inside the domain conquered and governed by the Mongols, worked steadily to convert their conquerors, while in Syria an ‘âlim as brilliant as Ibn Taymiyya denounced the false conversion of the Mongols and ordered Muslims to fight them tirelessly with the hope of creating a new Arab caliphate.

M. Mammeri, Inna-yâs, op. cit., p.36.

Martin Lings, -- A Sufi Saint of the Twentieth Century, Shaikh Ahmad al-‘Alawî. His spiritual heritage and legacy, London: George Allen and Unwin, 1971, CH.1.

Ibid., p.14.

Emir Abd el-Kader, Ecrits spirituels (excerpts from Kitâb al-mawâqif), presented and translated from the Arabic by Michel Chodkiewicz, Paris, Seuil, 1982.

Ibid., p.18.

M. Mammeri, Inna-yâs, op. cit., p.50.

In this connection, it is interesting to note the predications of Sufi Shaykhs announcing to their people a calamity sent by God because of their own sins. Sometimes, this prediction is in the form of a saint’s prayer asking God to punish men who no longer deserve the divine protection. Such was the case in Kabylia which, until 1857, had not been subjected to French colonization. The previous year, a local saint, Shaykh Ben ‘Isâ, witnessing the corruption that was gaining ground around him, invoked divine punishment upon the wicked: “Oh God! The country is completely neglected, injustice grows in it, send it a tyrant of any nature!”

E. Dermenghem, Le culte des saints dans l’Islam maghrébin, Paris : Gallimard, 1954, p 18 ; and Mammeri, Inna-ys, op.cit., pp.75-7.

M. Lings, op. cit., p52.

Ibid., p. 78.

Ibid., p.105

Ibid., p.102

Ibid., p.104

 

Published in ALGERIA, Revolution Revisited, Edited by REZA Shah-Kazemi, pp. 47 to 68, ISLAMIC WORLD REPORT, London, 1997

Par Homère - Publié dans : Soufisme
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Vendredi 21 janvier 2011 5 21 /01 /Jan /2011 14:27


  « On interrogea un jour Mu’ayyad al-Dîn Jandî[1] : « Que disait le Shaykh Sadr al-Dîn (Qûnawî) au sujet de Rûmî ». Il répondit : « Par Allah, un jour, il était assis parmi ses amis intimes (khawâss-yârân), comme Shams al-Dîn Ikî, Fakhr al-Dîn Irâqî, Sharaf al-Dîn Mowsilî et le shaykh Sa’îd Farghânî et d’autres. La question surgit au sujet de la vie et du secret spirituel  (sîrat o sarîrat) de Mowlânâ. Le Shaykh dit alors : « Si Bayazid et Junayd étaient de ce monde, ils se seraient accrochés aux pans de la robe de cet Homme authentique (mard-e mardâne), et auraient considéré cela comme un grand privilège. C’est lui qui fut le maître de la pauvreté (mystique) muhammadienne. Quant à nous, nous nous contentons de gouter les restes de son banquet, sans invitation, en parasites. » Tous les compagnons furent d’accord avec ces paroles et y applaudirent.

Puis le shaykh Mu’ayyad al-Dîn ajouta : « Moi aussi, je fais partie de ceux qui se sentent indigents devant ce Roi (niyâz mandân in soltanam) ». Il improvisa alors ce vers :

Law kâna fînâ li-l-ulûhati souratun

Hiya anta lâ uknî wa lâ ataraddadu 

(S’il se trouvait parmi nous une forme de la divinité

Ce serait toi, sans hésitation, ni excès de langage !) » (Fin de citation)

 

 

Cette conversation a sans doute eu lieu dans les premiers mois qui ont suivi la mort de Mowlânâ Rûmî. Le Shaykh Sadr al-Dîn ne lui survivra que de huit mois.

 

Ce jugement sur Rûmî émis par Sadr al-Dîn Qûnawî, principal disciple d’Ibn Arabî, témoigne du grand respect et de la grande vénération que les disciples du Shaykh al-Akbar avaient pour Mowlâna. Il confirme la grande amitié qui liait Qûnawî et Rûmî.

 

Dès L’origine, si on veut dire, Ibn ‘Arabî et Rûmî ont quelque chose de commun : ils ont quitté leurs patries, leurs terres de naissance respectives et sont venus chercher refuge au centre du monde musulman. L’un est venu d’Occident, de l’Andalousie. L’autre est venu d’Orient, de Balkh, un autre extrême de l’islam. L’un est un Arabe s’exprimant dans la langue du Coran, l’autre a considérablement enrichi la langue persane.

Les deux hommes ont opéré un repli stratégique, en venant dispenser et assurer la survie de leur enseignement dans une terre qu’ils pressentaient destinée à échapper aux invasions, aux attaques que subit alors de part et d’autre  la terre d’islam.

Autre point de convergence : une fois arrivés en terre Seldjoukide, les deux hommes vont s’y acclimater sans difficulté, en ce qui concerne leur mission mystique. Ils sont aidés en cela par des rencontres décisives avec des hommes du terroir. Des hommes préparés par la Providence à les accueillir et à les soutenir dans leur mission.

 

Ibn Arabî est de la génération qui précède celle de Rûmî. Ce dernier est le contemporain et l’ami du principal disciple d’Ibn Arabî, Sadr al-Dîn Qûnawî.  Ce dernier est chez lui en Anatolie. Il y est né prince seldjoukide, et son père Majd al-Dîn jouissait déjà d’une très grande renommée d’homme politique au service de la Cour à Malatya et du Califat à Bagdad. Une amitié solide se noue entre Majd al-Dîn et Ibn Arabî qui venait juste d’arriver en Orient, au début du 13ème siècle.

Quand meurt Majd al-Dîn, sa veuve se remarie à Ibn Arabî, et ce dernier se retrouve en charge de l’éducation de son beau-fils Sadr al-Dîn, encore enfant. Il en fera son disciple le plus éminent.

 

Ibn Arabî et Qûnawî, d’une part, et Shams al-Dîn Tabrîzî et  Rûmî d’autre part, ont donc bel et bien été les instruments d’un mouvement de rassemblement des énergies, de réunification de l’âme musulmane. La synergie des deux écoles est à l’origine d’une puissante revivification salvatrice de la pensée musulmane. Elle a refondé la pensée musulmane sur des bases plus universelles, plus conformes à l’esprit du Coran.

 

En préparant notre thèse sur les transmetteurs de l’enseignement d’Ibn Arabî en terre de langue persane, nous avions été amené à nous référer à Jâmî, dont le jugement demeure une référence et sur certains points un critère.

Jâmî est en effet un grand littérateur qui clôt la succession ininterrompue des commentateurs persans de l’œuvre Ibn-arabienne. Il est lui-même un maître soufi, et aussi un adepte et un militant de la propagation de l’œuvre d’Ibn Arabî. Grand commentateur de ce dernier, il fut surnommé de son vivant « al-Wujûdî », « l’existentialiste », c'est-à-dire le partisan de la doctrine de l’unité de l’être qui résume l’enseignement du grand maître.

Il clôt enfin une période qui précède la proclamation du chiisme comme religion officielle de l’Iran. Il se situe par conséquent à une période charnière de l’histoire littéraire de l’Iran.

Jâmî demeure un auteur encore hautement estimé en Iran, en tant que poète éminent et aussi en tant que le rédacteur des Nafahât ol-Uns, dictionnaire biographique en persan des saints de l’islam, rédigé et envisagé comme une mise à jour de la situation hagiographique de son temps.

C’est donc en tant que synthèse écrite deux siècles après la disparition de Rûmî par un partisan de la doctrine de l’unité de l’être (wahdat al-wujûd) que cette notice des Nafahât nous intéresse.

 

Le sérieux de l’entreprise de Jâmî  se trouve confirmé par le fait que de son vivant déjà, alors même qu’il composait son ouvrage, des  pressions se faisaient sur lui pour qu’il n’oublie pas d’évoquer tel autre grand homme dans son projet. On pressentait que ce livre était destiné à un grand avenir, qu’il allait jouir d’une autorité enviée, et que par conséquent y figurer était en soi une promesse de consécration, de ‘‘canonisation’’ hagiographique.

On l’a dit, ce sont les disciples qui font les saints, mais avec Jâmî, on peut affirmer que c’est l’écrivain doué qui les fait en leur réservant une place dans son livre.

Certes la vie et l’œuvre de Rûmî parlent pour lui et témoignent de sa sainteté, sans parler de la confirmation sans cesse renouvelée de cette sainteté par des générations successives d’autres saints reconnus comme tels.

A l’époque de Jâmî, Rûmî est déjà un grand saint de l’islam. Sa réputation n’avait pas besoin de Jâmî, et ce dernier en avait parfaitement conscience. Il avait une vénération pour Rûmî et s’en est beaucoup inspiré pour composer sa propre œuvre poétique.

Fait curieux, dans la notice qu’il rédige sur Rûmî, Jâmî ne fait pas mention du Mathnavî-e ma’navî ni du Divân-e kabîr. Sans doute, a-t-il jugé que ces deux livres sont trop connus pour avoir besoin d’être cités.

La production littéraire est connue, mais la sainteté de l’homme n’est pas fondée que par l’œuvre poétique. C’est toute la vie et toutes les œuvres qu’il faut prendre en considération.

Jâmî procède différemment selon les cas. Par exemple, il consacre des notices à des personnages dont la sainteté est basée sur la seule foi d’une mention par un autre grand saint.

Cette sanctification par l’évocation par un grand maître est illustrée par les saints maghrébins comme Abou Madyan ou Ibn al-Arîf. Ce sont des maîtres andalou-maghrébins dont la renommée ne serait sans doute pas parvenue aux confins de l’Afghanistan et à la connaissance de Jâmî, si. .. Ibn ‘Arabî n’en avait pas fait grand cas dans son œuvre. Et c’est chez ce dernier que Jâmî va puiser la matière des  notices les concernant.

Cette remarque s’applique aussi à un autre auteur iranien, qui doit largement son auréole à son évocation par Ibn Arabî dans les Futuhât, en l’occurrence Ruzbehân Baqlî Shîrâzî.

 

Le lecteur qui chercherait des indications, - thème moderne -, sur les liens qui auraient pu rapprocher Ibn Arabî et Rûmî, sera déçu. Jâmî n’en a pas eu connaissance. Il n’en parle pas en tout cas. D’ailleurs se posait-il la question ? Je ne le pense pas.

Rûmî n’a semble-t-il pas eu le bonheur de rencontrer physiquement Ibn Arabî.

Jâmî ne pense pas selon un modèle de causalité, qui voudrait que Rûmî, venu après, serait forcément sous influence d’Ibn ‘Arabî. Il ne cherche pas à suggérer cela, qui est une préoccupation moderne.

Il prend Rûmî pour ce qu’il est un : un saint ayant fait école, un grand poète inspiré, une grande voix du 7ème siècle de l’hégire.

Jâmî n’ignore pas que le soufisme constitue un édifice unitaire dont les briques sont constituées par les différentes générations de maîtres.

Cependant, si Ibn Arabî  n’a pas connu Rûmî, ce dernier a sûrement connu l’œuvre d’Ibn Arabî. Conviction établie par le fait qu’’un homme de lettres, ayant vécu à Konya, qui de surcroît est lié d’amitié à Sadr al-Dîn Qûnawî, disciple et beau-fils du plus grand des maîtres, qui dispense un enseignement suivi par des disciples venus de toutes les contrées musulmanes, un tel homme ne peut pas ne pas avoir eu entre les mains au moins un livre d’Ibn Arabî.

Beaucoup d’amis et disciples de Qûnawî  sont aussi les disciples de Rûmî.

Une anecdote à ce sujet attribue à Rûmî la parole : « Allons écouter les Futûhât de Zakiy al-Dîn (futûhât-e zakiyya…)… ».  Cette anecdote prouve  que la lecture en groupe des Futûhât al-Makkiyya était une pratique courante à Konya.

Or ce Zaky al-Dîn Hamadânî est donné par une autre source comme un disciple assidu de Sadr al-Dîn Qûnawî.

Par conséquent ce que Jâmî prend en considération, c’est la convergence des deux enseignements telle qu’elle lui apparaissait encore plus forte et plus évidente deux siècles après la mort des deux grands maîtres. Les destinées des deux œuvres ont connu un développement parallèle frappant, l’une nourrissant l’autre à tour de rôle.

Au moment où écrit Jâmî, l’œuvre des deux hommes a été commentée oralement ou par écrit par des centaines de maîtres, les plus célèbres ayant laissé leurs commentaires à la postérité.

Ces commentaires ont progressivement produit une nouvelle image de synthèse de l’œuvre des deux hommes. Elles se soutiennent et s’illustrent à tour de rôle.

C’est pourquoi Jâmî a construit sa notice sur Rûmî avec Ibn ‘Arabî comme pivot non dit, c'est-à-dire de façon à transmettre au lecteur le sentiment que Rûmî ne pouvait pas être disjoint de l’ambiance générale qui régnait alors dans la société musulmane, ambiance marquée par l’émergence de l’enseignement d’Ibn Arabî.

Jâmî ne fait pas cela par chauvinisme. C’est une vérité qui s’impose d’elle-même, sans qu’il ait eu à se forcer. Lui-même a connu l’influence des deux œuvres.

Mais nous le verrons à la fin de l’article, Jâmî ne cherche nullement à établir un classement hiérarchique des deux saints hommes, à soutenir par exemple la supériorité de l’un sur l’autre, ni même à affirmer l’influence nécessaire de l’un sur l’autre.

Dans la notice des Nafahât ol-Uns, Rûmî est donc mis naturellement en situation avec les disciples directs d’Ibn Arabî.

Ils baignent dans la même ambiance que les maîtres soufis de l’époque, les abdâlân-e Rûm et les autres, partagent complètement. Je crois qu’il n’est pas exagéré d’affirmer avec Seyyed Hossein Nasr que la situation était révolutionnaire. Tous les maîtres travaillaient d’une seule énergie pour asseoir le système nouveau ; certains l’ont fait avec une plus grande capacité, et Rûmî fut l’un d’eux.

Sans prendre en compte cette unité de pensée, cette ambiance unique qui fut donnée aux spirituels de l’islam de s’exprimer sans courir le risque d’être persécutés, on serait amené à tomber dans l’esprit confrérique qui s’est imposé un temps et qui a opposé les maîtres, les uns aux autres.

Un jour Mowlâna a corrigé cette tendance en voyant que ses disciples souhaitaient que ce soit lui qui dirige la prière collective, et pas le Shaykh Sadr al-Dîn qui se trouvait là. Il a dit : « Nous sommes des abdâls…(mâ abdâlân-im) ». Ce qui revient à dire : lui ou moi, qu’importe ? Nous sommes les mêmes. N’introduisez pas la désunion entre vous à notre sujet ! »

 

Autre point commun entre Ibn Arabî et Rûmî, c’est l’immensité de l’œuvre.

L’œuvre d’Ibn Arabî a été réduite à une expression qui la résume, sans l’expliciter pourtant. Car si la wahdat al-wujûd résume bien, elle demande quand même des centaines de pages de commentaire pour être appréhendée correctement.

Certes Ibn Arabî a écrit surtout en prose. Cependant celle-ci est une prose merveilleuse, hautement littéraire, hautement inspirée, mais aussi explosive. Ibn ‘Arabî éprouve toute la peine du monde pour la contenir et l’empêcher d’échapper à son contrôle et de se transformer en poésie, en ivresse, en message crypté.  Il a le besoin fréquent de recourir lui aussi à l’expression poétique, mais il sait qu’il ne peut y céder totalement.

La fonction et le degré de khatm al-awliyâ qu’il revendique (en vers) lui commandent d’accomplir sa mission avec clarté, sans ambigüité.

Il veut à tout prix s’adresser à l’intellect, à la couche supérieure de la raison. Il cherche à mettre de l’ordre, à classer les awliyâs, à classer les points de vue, à typifier la prophétie, à  décrire les sortes de maqâms, de manâzil, etc…, bref, à fonder ce que l’on appelle aujourd’hui le soufisme théorique.

Mais que de fois, il met en garde son lecteur contre la raison trompeuse et prétentieuse, impuissante à connaître des choses qui la dépassent.

Même en poète, réagissant aux premières critiques à son Tarjumân al-ashwâq, Ibn Arabî se commente lui-même et rend explicite son message pour lever toute ambigüité et surtout pour agir en cohérence avec sa fonction.

Ibn ‘Arabî apporte quelque chose qui va structurer l’intellectualité musulmane. Son enseignement bien qu’ardu est ouvert et ne s’adresse pas qu’aux khaneqahs, aux zawiyas.

L’avicennisme qui se trouvait dans l’impasse va trouver son salut par l’adhésion massive à la wahdat al-wujûd.

Dès ses premiers écrits, Ibn Arabî soutient la thèse de la wahdat al-wujûd.

Il fait le choix délibéré de parler de l’Etre, de la Lumière divine plutôt que le langage de l’Amour qu’il réserve à la poésie. Il est de ce point de vue un maghrébin, un homme d’occident.

Rûmî est totalement désintéressé par la chose philosophique et la querelle théologique. Il a opté pour l’ivresse de l’amour, de la danse mystique. C’est la marque du soufisme du Khorasan. C’est ce qu’exprime par exemple l’anecdote : ‘‘allons plutôt écouter les futûhât al-zakiyya’’.

L’œuvre de Rûmî, c’est le plus grand, le plus long hymne, le plus bel hommage à l’amour.

Il y enseigne par les images de la nature, des cycles des saisons, des éléments (eau, terre, air, feu, éther), et aussi par des histoires parfois connues auxquelles il donne une signification inattendue, mais soulevant toujours l’adhésion et l’émotion du lecteur. Sa sensibilité à la présence divine le fait réagir mystiquement au moindre évènement. Il interprète le chant du roseau, le gémissement du moulin, la respiration du poisson, l’écrasement des grappes de raisin (pour en extraire le jus), etc., toujours comme des témoignages de la présence divine en toute chose. L’être humain est ensuite invité à méditer ces exemples, à comparer les épreuves de sa vie à celles de ses éléments de la nature qui eux aussi sont soumis à un processus qui les conduit de l’état minéral à l’état animal, puis humain, puis angélique

Dès les premiers vers du Mathnawî, il évoque le feu de l’amour. On y retrouve les thèmes du Tarjumân al-ashwâq : unité de la création, unité de l’âme, unité de l’Etre (wahdat al-wujûd), religion de l’Amour, (dîn al-Hubb), unité transcendantale des religions (wahdat al-adyân).

 

Atash ast în bang-e nây, nîst bâd

Har ke în âtash na dârad nîst bâd !

C’est un feu, ce cri qui sort de cette flûte, ce n’est point du vent

Quiconque n’a point ce feu, qu’il retourne au néant !

 

Ce sont deux œuvres issues de deux courants, de deux types d’expression mystique : l’une sobre, l’autre enivrée, l’une en arabe, l’autre en persan,  l’une parlant à l’intelligence, l’autre au cœur, l’une en prose rythmée, l’autre en rime et en poésie bien rythmée, et enfin l’une explicite, l’autre allusive.

Mais doctrinalement, elles véhiculent un enseignement convergent, elles préparent à une même vérité.

 

Ibn Arabî laisse un tableau descriptif à l’infini, explicatif de l’Océan divin. Rûmî appelle à garder son visage, sa concentration, entièrement tournés vers le Bien-aimé. Toute autre compagnie que celle du Bien–aimé est perte de temps. Comme le lui a recommandé son maître Shams Tabrîzî : « Mon maître Shams al-Dîn Tabrîzî (QS) a dit que le signe qu’un mourid a été admis (murid-e qabûl yâfté) consiste en ce qu’il ne peut absolument plus supporter la compagnie des étrangers (à la Voie). Et si par hasard, il se retrouvait soudainement en leur compagnie, il s’assiéra parmi eux comme un hypocrite dans une mosquée, ou un enfant dans une école (maktab) ou un prisonnier dans sa cellule ». C'est-à-dire qu’il ne sera pas du tout à l’aise et n’aspirera qu’à en sortir au plus tôt.

 

Mais les deux œuvres sont aussi d’immenses commentaires du Coran.

Et la wahdat al-wujûd toute structurée, déjà enseignée au moment où Rûmî atteint sa maturité, s’illustre d’abord dans les premiers commentaires des Fusûs, par les vers de ‘Umar Ibn al-Fâriz en arabe, et en persan ceux de Fakhr al-Dîn ‘Irâqî, ou parfois ceux d’Awhad al-Dîn Kermânî. On y retrouve aussi les vers en arabe déjà employés par Ibn Arabî comme :

 

Alâ kullu shay’in ma khalâ Allâha bâtilu

Wa kullu n’aimin lâ mahâlata zâ’ilu

Certes, toute chose hormis Dieu, est vaine

Et toute prospérité est périssable

Ou encore :

Wa fî kulli shay’in lahu âyah

Tadullu ‘alâ annahu wâhidu,

qui sont devenus des marqueurs de l’influence akbarienne.

 

Les vers de Rûmî feront leur apparition dans les commentaires en persan des Fusûs à partir du premier commentaire en persan écrit par Rukn al-Dîn Shîrâzî (mort en 769 /1367), suivi par celui de Hossein Khawarizmi. Ce dernier a même composé le premier commentaire du Mathnawî en quatre volumes. Le premier volume qui en constitue les prolégomènes regorge de référence à Ibn Arabî et à ses disciples directs ou indirects.

Quand les turcs entreprendront de commenter à leur tour le Mathnavî, c’est tout naturellement avec la lumière de la wahdat al-wujûd et de l’enseignement akbarien qu’ils exploreront les mystères de l’inspiration Rûmienne.

Ce sont les Turcs, c'est-à-dire les Ottomans, qui vont commenter Rûmî, comme s’ils revendiquaient ce dernier comme un des leurs, pas seulement parce que c’est chez eux que se trouve son tombeau…, et là leur fil d’Ariane sera la wahdat al-wujûd. C’est cette conception qui leur permet de mettre de l’ordre dans l’océan d’Amour, de le rendre lisible et accessible à l’esprit.

Ce sera encore un Ottoman qui fera le commentaire de Hâfez, l’autre grand monument de la poésie persane.

 

C’est qu’il faut bien le reconnaître, la Turquie Ottomane, héritière directe des Seldjoukides, restera encore longtemps le vrai centre de la spiritualité et de l’intellectualité musulmane.

Au 15ème siècle, dans l’Iran central, Sâ’in al-Dîn Turka Esfahânî aura besoin pour se justifier devant ses accusateurs de montrer que les idées qu’il expose n’ont rien de subversif et sont monnaie courante  en Anatolie (Rûm).

Même aujourd’hui, c’est la ferveur populaire, les efforts des intellectuels et des chercheurs qui pallient cette insuffisance.

Les œuvres d’Ibn Arabî et de Rûmî ont eu des fonctions différentes mais complémentaires dans la structuration de l’intellectualité musulmane. Rûmî a grandi dans une ambiance déjà fortement empreinte par la doctrine du grand maître andalou.

C’est par conséquent à raison qu’il a été dit que le Mathnawi est l’expression persane des Futuhât al-Makkiyya.

Pour conclure, Nezâmî-e Bâkharzî nous rapporte que son maître Jâmî a dit qu’Ibn Arabî fut « pour les Arabes ce que fut Rûmî pour les peuples de langue persane (‘ajam). Dans la poésie de Rûmî, il y a autant de propos difficiles à comprendre et de portée étrange qui transmettent à l’élite et au commun un parfum de suspicion, qu’il n’y en a chez Ibn Arabî qui a connu les puissantes saisies de l’amour au point d’en être submergé…  J’ai pendant dix à quinze ans, travaillé à comprendre et à appréhender dans leur réalité les intentions d’Ibn Arabî, mais le voile du doute ne se levait pas devant mon regard jusqu’au jour où je pus avoir sous les yeux les ouvrages du shaykh Sadr al-Dîn Qûnawî qui était un prince seldjoukide d’Anatolie, et faisait partie des disciples d’Ibn Arabî… Grâce à lui, une partie des principes cachés s’est dégagée du voile, a pris une apparence plus claire et une forme plus explicite… mais une autre partie revêtait encore une portée inaccessible et cachée…».

On le voit, pour Jâmî, c’est le shaykh Sadr al-Dîn dont nous avons rappelé au début de notre propos, le jugement sur Rûmî, - qui a fourni les clefs de lecture d’Ibn Arabî et par voie de conséquence celles de Rûmî.

Omar BENAÏSSA

Paris

Jandî est le disciple principal de Qûnawî et est l’auteur du premier commentaire complet des Fusûs al-Hikam,  travail approuvé par Qûnawî, qui fut disciple direct d’Ibn Arabî.

Jâmî, Abd al-Rahmân, Nafahât ol-Uns min hazarât al-quds, nouvelle édition avec introduction et notes de Mahmud Abedi, Téhéran, 1373,  Notice numéro 495, pages 461-465, intitulée : « Mowlânâ Jalâl al-Dîn Muhammad al-Balkhî al-Rûmî, Qaddasa Allah sirrah ».

Pour Ibn Arabî, consulter notamment sa biographie par Claude Addas, Ibn Arabî ou la quête du soufre rouge, Gallimard, Paris, 1989. Pour Rûmî, voir l’ouvrage d’Annemarie Schimmel signalé en note 8.

Nezâmî-e Bâkharzî, ‘Abdu-l-Wâse’, Maqâmât-e Jâmî,  édition, introduction et notes de Najîb- Mâyel Heravî, Nashr-e Ney, Téhéran, 1371. pour le surnom voir page 159.

Maqâmât-e Jâmî, page 195.

Nafahât ol-Uns, notice de Rûmî numéro 495, pages 461 et suivantes.

Cela se constate dans les Mashâhid al-asrâr, œuvre qu’il rédigea à l’âge de 30 ans, édition de P. Beneito et de Suad Hakim,  Editora Regional de Murcia, 1994 et 1996

On peut se référer utilement à ce sujet à l’ouvrage de la grande spécialiste de Rûmî que fut la regrettée Annemarie Schimmel, intitulé I Am Wind, You Are Fire, the life and Work of Rumi, Shambhala Dragon Edition, Boston and London, 1996

Nafahât ol-Uns, notice de Rûmî

Vers utilisés par Ibn Barrajân, auteur andalou, que lut avec vénération Ibn Arabî.

Commentaire intitulé Nusûs al-khusûs fî tarjomat al-Fusûs, vol. 1, édition Rajab-Ali Mazlûmî, Téhéran, 1980.

Khawarezmî, Hosseyn ,  Sharh-e Fosûs-ol-Hikam, édition de N. M. Heravî. 

Jawâhir ol-asrâr, édition du Dr Muhammad-Javâd Sharîat, Isfahan, 1360 hégire solaire/1402 hégire lunaire.

Mâqâmât-e Jâmî, pages 90 et 91

Par Homère - Publié dans : Soufisme
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Mercredi 19 janvier 2011 3 19 /01 /Jan /2011 16:55

A propos de la quête de la Sharî’a

L’Etat ‘’islamique’’ est la forme extérieure de la Shari’a, quand il a à sa tête le Prophète ou un homme nommé par le Prophète (SAW).

Ce qui a suivi l’Etat du Prophète à Médine, a été un état régi par le fiqh, c'est-à-dire un ensemble de lois faites par des hommes pour répondre aux nécessités qu’impose l’exercice du pouvoir.  Cet état fonctionnait comme tous les autres états d’alors, avec la même finalité, celle de l’empire et de la gloire.

Comme les nécessités sont nombreuses, et que chaque jour apporte son lot de questions à résoudre par l’administration, le pouvoir a tôt fait de se réserver l’essentiel des affaires, laissant aux fuqaha les questions habituelles relatives à la pureté rituelle, la prière, le jeûne du mois de ramadhan et le pèlerinage…

Ce qui revient à dire que la partie « islamique » du droit qui régissait la société musulmane, ne concernait que ces domaines, le reste était à la discrétion des khalifes et des émirs plus ou moins motivés par l’intérêt de la religion, la plupart du temps préoccupés par le seul pouvoir...

L’intérieur de la Shari’a, c’est l’ensemble des significations ésotériques des gestes et rites d’adoration qui sont à caractères universels, par ce que « le halâl de Muhammad est halâl jusqu’à la fin des temps et le harâm de Muhammad est harâm jusqu’à la fin des temps », et aussi parce que « La religion auprès de Dieu est l’islam» ; cela implique qu’aux yeux de Dieu, le voleur a déjà  perdu sa main, même s’il n’existe pas d’état pour faire exécuter la sentence, ou même si  l’état refuse de le faire, ou encore si le voleur échappe à la police ou parvient à passer inaperçu, dans ce monde. Il en va de même de  l’adultère, car les versets qui les concernent,- le voleur et l’adultère-, sont énoncés de façon universelle, sans préciser  la « religion » du voleur ou de l’adultère.

La religion de Dieu n’est jamais suspendue… Elle continue de s’appliquer à chaque instant, même à notre insu.

Depuis la disparition du Prophète (SAW), les musulmans ont tenté de retrouver les traces de la Loi Muhammadienne en se servant d’un effort rationnel, en recueillant des traditions afin de s’en servir pour énoncer des qualifications juridiques acceptables.

Cela s’est appelé fiqh. Cet effort a été justifié par un hadith selon lequel le Prophète (Saw) aurait accepté les réponses de Mu’adh ibn Jabal qui aurait dit qu’il allait juger des situations et des hommes selon trois principes : primo, interpréter les cas selon le Coran ; secundo, les interpréter selon la parole du Prophète et, tertio, en cas d’absence de solutions dans ces sources, s’en remettre à son propre jugement.

Cette tradition semble bien entendu suspecte ou incomplète, car elle fournit les réponses qui sont celles que les fuqaha souhaitaient pour fonder leur pratique. Cela serait bien entendu l’idéal, sauf que l’on imagine mal un homme certes musulman,  avoir l’audace, voire l’impertinence, d’affirmer devant le Prophète, encore vivant, qu’il va interpréter le Coran !!, sans que le Prophète ne lui fasse remarquer que c’est à lui (SAW) de juger, de trancher.

Et d’ailleurs il existe une tradition selon laquelle, le Prophète aurait dit à Mu’âdh ibn Jabal : « Non, tu m’écriras ! »

Quoiqu’il en soit, l’Etat musulman s’est continué jusqu’à sa chute fracassante au 13ème siècle, avec la prise de Bagdad par les Mongols.

Durant les siècles qu’a vécus cet état, il a existé des fouqaha pour l’encenser ou pour le blâmer. Il a aussi existé une pensée audacieuse qui l’ignorait  tout simplement, car elle voyait en cet état une hypocrisie, une imposture.

Cette pensée se situait au plan des significations ésotériques qui sont les sources et les critères de la Shari’a extérieure qu’on appelle aussi Fiqh, par métaphore.

Seul celui qui connaît la signification ésotérique des lois peut les appliquer en toute autorité. Ainsi Jésus (AS) a fait libérer la femme adultère qu’on voulait lapider parce que les juges qui avaient énoncé la sentence ont implicitement  reconnu être des pécheurs eux-mêmes.

A plus forte raison, comment un Etat de corrompus et d’usurpateurs  peut-il faire appliquer des lois dans le sens réel que la religion a révélé.

La compétence des fuqaha du monde sunnite aussi bien d’ailleurs que du monde chiite, est aujourd’hui loin d’être à la hauteur de l’attente du monde actuel, encore moins de ce que la Religion attend d’eux.

Par conséquent ils agiraient au mieux des intérêts de la religion, s’ils faisaient profil bas et cessaient de publier à tout-va des fatwas malodorantes qui empestent l’atmosphère respirée par les musulmans et les non-musulmans.

Ils profiteraient notamment de garder à l’esprit que quelque temps avant l’écroulement de la dynastie abbasside, ou juste après, on a vu apparaître au sein des juristes musulmans la notion d'intentions finales de la Loi (Maqâsid al-Sharî’a). On venait de se rendre compte que la Loi n’est qu’un moyen, pas une fin en soi. Elle ne saurait être instrumentalisée.

 

Omar Benaïssa

Par Homère - Publié dans : Politique fiction
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Vendredi 31 décembre 2010 5 31 /12 /Déc /2010 19:02

 

La politique divine et la misère du monde

 

Nous sommes réunis ici pour la compréhension mutuelle et le dialogue*. L’essentiel pour la mise en place de ce dialogue - et c’est une prière -, est que chacun prenne conscience de son rôle dans l’économie universelle des rapports entre les hommes et par conséquent, entre les civilisations, et qu’il se laisse donc guider par le bien.

Dieu nous appelle à l’Amour et nous met en garde contre les conséquences de nos actes. Cela nous garde constamment entre l’espérance dans la bonté infinie de Dieu et la peur motivante qui nous incite aux bonnes actions et qui nous oblige à tourner le dos aux méchancetés du passé.  

Baudelaire dit :

Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

 

En visitant la mosquée de Cordoue, ce matin, je n’ai pas regretté que « nous » ayons perdu l’Andalousie... L’idée que ce sont les musulmans qui par leur mauvais comportement se sont attirés la punition de Dieu occupait beaucoup plus mon esprit. Je n’ai donc pas pensé à une hypothétique reconquista à rebours, celle qui « nous » rendrait ce lieu de prière. Ce « nous » sous le chapiteau duquel je ne saurais d’ailleurs qui installer. Il renvoie en effet à des Espagnols qui en leur temps étaient cent pour cent Espagnols, parce qu’après tout les Andalous étaient majoritairement des habitants de cette terre et même les ‘’étrangers’’ qui s’y étaient installés au 8ème siècle étaient devenus quand même à cent pour cent des autochtones après 8 siècles de présence !!! 

A titre de comparaison, disons que lorsque l’Islam a commencé à se propager en Ibérie, la France n’existait pas encore tout à fait, puisque son fondateur officiel, Clovis qui fut proclamé roi à Reims au 5ème siècle, était d’origine hollandaise, et que ses successeurs ne régnaient que sur une partie de ce qui est devenu plus tard la France.

Et quand les « Arabes » ont débarqué à Gibraltar en 710, l’Espagne était occupée par les Wisigoths, des ‘’envahisseurs’’ qui n’étaient pas moins des étrangers.

Mais laissons.

Une idée a par contre subitement germé dans mon esprit, en me promenant à l’intérieur de la mosquée devenue officiellement cathédrale : c’est que  cette dernière est de dimension si modeste que ceux qui ont décidé de l’y installer ne s’imaginaient sans doute pas alors, qu’ils donneraient au visiteur moderne une idée qui allait les surprendre : la cathédrale est si petite, si modeste que je me suis dit que cette situation symbolise la réalité coranique : l’Islam contient le christianisme et pas l’inverse. La cathédrale est (largement) à l’intérieur de la mosquée. 

Or les musulmans sont aussi ‘’chrétiens’’ puisqu’ils croient en la mission de Jésus fils de Marie. Au fond de moi, j’ai senti comme un soulagement. Oui j’ai plaisir à voir cette cathédrale à l’intérieur de la mosquée… où ne se célèbre plus la prière musulmane.

La Mezquita a été construite grosso modo en trois étapes, se voyant agrandie à chacune d’elle depuis le premier émir omeyyade qui en débuta la construction jusqu’au Vizir Almanzor (al-Mansûr) qui l’élargit à ses dimensions actuelles impressionnantes encore.

En trois ou quatre générations, les musulmans l’ont  agrandie à trois reprises pour lui permettre d’accueillir des croyants de plus en plus nombreux. 

Les « vainqueurs » chrétiens n’ont pas été en mesure d’en occuper pour leur Office, le tiers de la surface couverte de la mosquée. La pratique religieuse étant encore plus faible à notre époque, la « cathédrale n’accueille plus que des touristes. Attirés d’ailleurs plus par la «Mezquita »…

On se demande alors où aura été l’intérêt pour le christianisme, de la victoire de la pseudo-Reconquête, à part l’or métal et autres richesses matérielles  extirpées aux Morisques et plus tard aux Incas et aux Aztèques et rapportées par des cargaisons de caravelles... Le veau d’or a tué la FOI.

 

En Espagne, il n’y eut pas une épuration ethnique, mais une épuration religieuse, comme ce fut le cas récemment dans l’ex-Yougoslavie. Les Espagnols ont chassé hors de leur pays, d’autres espagnols… qui voulaient rester musulmans. Comme le slave devenu musulman n’est plus slave, mais seulement musulman, comme si un slave devait être forcément chrétien orthodoxe.

En Espagne, on a pourchassé, exterminé ou expulsé les Espagnols musulmans, mais cela n’a pas épuisé l’ethnie qui est restée la même. On ne voit pas de différence entre le « type » espagnol d’aujourd’hui  et le type maghrébin. Quand je croise de jeunes espagnols, je peux fort bien les appeler Malika, Said, Kader, Wahiba...

Au fond, avec le temps, la tromperie des hommes perd de son effet…

Quoi qu’il en soit, après la prise de Grenade, les Espagnols se sont livrés d’abord à la répression des non-chrétiens, puis aussi à l’Inquisition contre des chrétiens et des chrétiennes qu’ils envoyèrent aux bûchers par milliers. 

On ne peut se retenir de penser : ‘’Tout ça… pour ça ?’’

Qui demandera pardon, qui réparera et qui répondra pour les crimes commis contre des centaines de milliers de pauvres chrétiens, hommes et femmes accusés de sorcellerie et soumis aux formes les plus extrêmes de la torture puis brulés vifs pour avoir mal répondu à des questions relevant de la casuistique, dont même les juges qui instruisaient les cas étaient incapables de comprendre la signification ?

 

Le reproche à faire aux vainqueurs Espagnols, ne serait donc pas d’avoir pris l’Andalousie dans la violence, mais de ne pas avoir fait mieux, pour la grandeur de la Religion de Jésus, que ceux qui s’y trouvaient avant eux…

Tout reste donc à faire…

* * *

Remettre à César le sort de ce qui appartient à Dieu, confier les rênes des religions aux ‘’politiques’’, et laisser le « siècle » envahir la religion est une erreur qui voue les civilisations à l’épuisement, puis à l’échec. La chute de potentiel subite se manifeste par la baisse de la pratique religieuse, ou par les excès du pouvoir religieux qui réagit violemment avec l’intention de ralentir cette baisse. Le résultat est à l’inverse de ce qui était attendu : la foi se recroqueville sur elle-même et se retire du monde, en attendant des jours meilleurs, que se lève un cycle nouveau.

Heureusement qu’il y a toujours des hommes et des femmes, des saints et des saintes (Thérèse d’Avila, par exemple) qui, demeurant concentrés sur le sens premier de la prédication prophétique, se retirent du siècle pour se consacrer à garder allumé le feu sacré de la foi. 

La foi en Dieu, rythmée par deux mouvements systolique et diastolique qui la rendent praticable par les gens de toutes les générations, est testée en haut de la vague, dans la grandeur historique de la civilisation, aussi bien que dans le creux de la vague, quand la richesse et la puissance matérielle refluent et s’en vont vers d’autres mains.

Les musulmans ont perdu prise sur le monde, depuis plus de 5 siècles, et ont été exclus de la scène de l’histoire. Des hommes visionnaires comme Ibn Arabî et Rûmî ont pressenti à temps, au 13ème siècle, la nouvelle épreuve que Dieu allait imposer aux musulmans. Les enseignements de ces deux grands hommes, expliqués par leurs nombreux disciples, ont servi de viatique durant les siècles du voyage dans la nuit, à tous les adeptes jaloux de conserver la foi musulmane.

 

Aujourd’hui, l’Occident dépouillé de sa puissance matérielle, a manifestement perdu de sa superbe et s’apprête à rentrer bientôt dans la phase de la post-civilisation, que l’on a appelé pudiquement postmodernité. 

Il me semble qu’il n’est pas du tout de l’intérêt de l’Islam de voir l’Occident couler par le fond comme le Titanic, dans les circonstances exceptionnelles uniques dans l’Histoire, qui sont celles de la mondialisation. Bien au contraire : la fonction eschatologique et sotériologique, et tout simplement coranique, de l’Islam, n’est pas de profiter de la faiblesse des autres pour les « coloniser »,  les humilier, pour se venger de ce qu’auraient fait leurs ancêtres… Ce serait une infraction grave aux enseignements du Prophète.

L’Islam est venu pour asseoir la paix mondiale. Il ne doit pas servir d’une arme idéologique pour une nouvelle Reconquista, mais comme un puissant levier d’Archimède pour empêcher la Terre d’aller à sa perte. C’est une position que le communisme en son temps avait revendiqué face à l’impérialisme américain fauteur de guerres. Mais il n’était pas à la hauteur de cette mission.

 

Apprenons donc à penser en Terriens…

Apprenons à regarder aussi l’autre versant de l’histoire, celui où les dieux, dissimulés dans leur cape d’invisibilité, suggèrent à leurs partisans terrestres respectifs ce qu’ils doivent faire, et les inspirent tout en leur cachant parfois les fins ultimes de leurs actes. Les Grecs connaissent bien cette vision de l’histoire humaine en tant que mise en scène divine. Et cette conception est illustrée par le récit de la Guerre de Troie, racontée par Homère, où les dieux, par exemple, décident de conserve, des moments où les héros Hector et Achille vont mourir.

La Bible, le Coran et l’Evangile regorgent de récits de l’intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes. Notre monde aussi est en réalité soumis à la politique divine, plus qu’à celle des hommes...

Dieu est le maître de la création. Il est à égale distance de chaque peuple, de chaque communauté, de chaque homme ou femme. Il ne pratique pas le favoritisme ; Il n’appartient à personne. Il agit en vue d’un but qui est le Sien.

Mais pas plus que chez les Grecs, les intrusions de Dieu ne sont pas évoquées comme des propos d’illuminés, mais seulement pour donner un sens anagogique à l’évènement humain. Autant dire que la science historique n’est en rien lésée par  les histoires de la mythologie.

 

Voyons ensemble quelques exemples de la politique divine, exemples qui nous révèlent que des évènements accomplis par des hommes restent comme des apories, des anomalies incompréhensibles, et ne reçoivent d’explication satisfaisante pour l’esprit qu’après des années, voire des siècles. Evènements contraires aux intérêts de ceux qui les ont provoqués, et qui pourtant s’avèrent nécessaires après des siècles, quand ils reçoivent enfin une explication.

 

Le premier exemple est celui de la défaite cinglante qu’infligea le 28 juillet 1402, le conquérant musulman turc, Tamerlan à un autre conquérant musulman turc, Bayazid. On sait que Tamerlan freina l’avancée fougueuse des Ottomans conduits par Bayazid (Bajazet) et retarda ainsi leur avancée et leur pénétration en territoire Européen.

Pour un observateur direct, c’était un combat insensé, un gâchis du sang des musulmans, surtout quand on sait que Tamerlan ne songea même pas à prendre la place des Ottomans.  Son acte de guerre  ressemblait plus à un caprice des dieux…

Pourtant, vu avec le recul nécessaire, des siècles après l’évènement, la défaite de Bayazid a été une bénédiction divine pour l’Europe, parce qu’elle a donné un répit inespéré à cette contrée qui n’avait pas encore la puissance suffisante pour se défendre elle-même. Si l’Europe entière avait été occupée par les Ottomans, la possibilité que naisse une nouvelle civilisation humaine aurait été étouffée dans l’œuf. Les Ottomans, puissance militaire, n’avaient pas grand-chose à proposer. Dieu les a retenus un instant afin que leur force ne dévaste pas le plan divin...

Pour prendre un exemple contemporain, on peut comparer les Ottomans à la situation actuelle des USA, qui sont une force militaire hyperpuissante, mais qui n’ont pas grand-chose à proposer aux hommes en quête. Les USA peuvent nuire, mais ne sont pas habilités à prêcher…

Grâce au coup de main de Tamerlan, l’Occident a pu enfanter un cycle nouveau dans la civilisation humaine prolongeant cette dernière de quelques siècles. Cela s’est bien entendu, effectué non sans douleur ni dommages graves ni encore son lot de souffrance. Des hommes ont ainsi pu profiter des bienfaits de la civilisation occidentale, et d’autres en ont enduré les méfaits (massacres des Indiens d’Amérique, esclavage de millions de Noirs de l’Afrique). Les Occidentaux eux-mêmes  se sont livrés de grandes guerres dont notamment deux guerres qu’ils qualifièrent de mondiales parce qu’en effet le monde entier souffrit à cause d’eux. L’Occident a aussi inventé le colonialisme qui fut le premier cas historique où le vainqueur, l’occupant, s’arrogeait le droit de faire des autochtones, des vaincus, des « choses »  dont il dispose à sa guise.

 

Mon deuxième exemple est celui de la découverte de l’Amérique et de ses conséquences.

Les musulmans écartés de la scène de l’historie, après la chute de Grenade, se trouvaient dans une position de défense et craignaient d’être facilement à portée de cette énergie formidable qui voyait le jour en Occident. Une énergie brute, prête à tout. Les Espagnols notamment avaient déjà annoncé leur intention de conquérir le Maghreb, l’ancien pourvoyeur de forces militaires des Andalous.

 

Or la découverte de l’Amérique dont on disait qu’elle regorgeait d’or métal avait détourné leur regard du Maghreb et des contrées musulmanes, pour un temps au moins, Dieu voulant donner encore un peu de répit, cette fois aux musulmans.

Si cette énergie immense s’était déversée sur les terres d’Islam, il ne serait rien resté ni d’Islam ni de musulmans…

Les Espagnols et les Anglo-saxons ont donc pris la route du Nouveau Monde, des nouvelles terres qu’ils arrachèrent à leurs occupants, des humains comme eux mais qui étaient de la race rouge, une race jamais encore connue jusqu’alors.

On en rapporta quelques spécimens au pape pour qu’il décide s’il s’agit bien d’êtres humains ou d’animaux juste bons pour être passés au fil de l’épée!

Les Indiens ainsi appelés parce que ce n’étaient pas eux qu’on était venu chercher, mais juste parce qu’ils se trouvaient sur le chemin - supposé raccourci- de L’Inde, furent décimés, tués par millions, au sud comme au nord de l’Amérique parce que les Européens avaient besoin de leur or, de leur territoire. Auri sacra fames…, la soif sacrée de l’or !

Sans le savoir, les Indiens sont ainsi morts pour que soit préservé l’Islam, cette chance de paix pour le monde.

Cette chance que représente bien sûr aussi l’enseignement de Jésus, mais qui venait d’être discrédité par les envahisseurs chrétiens que la quête de l’or avait détournés de la quête de Dieu.

Quand il n’y eut plus suffisamment d’Indiens pour le travail, on se dirigea vers l’Afrique pour y puiser les esclaves Noirs et les faire travailler dans les vastes territoires accaparés par les Yankees.

 

Faisons confiance à la politique de Dieu, si nous sommes sincèrement croyants…

 

Aujourd’hui l’Occident s’est orientalisé. Il s’est calmé. Un peu forcé, parce qu’en face sont nés de nouveaux tigres qui montrent déjà leurs crocs et réclament leur part du gâteau. La Chine et l’Inde, le Brésil, etc.…

Le monde a besoin de se parler… pour ne pas sombrer par les armes.

Est-il besoin d’ajouter que ce sont les hommes qui font leurs destins, parfois forts et grands et parfois faibles et médiocres, selon le degré de leur sincérité, de leur foi, de leurs actes. La faute n’est jamais imputable aux Envoyés de Dieu ni à leur enseignement qui est le même et qui est impeccable.

 

Omar BENAÏSSA

Paris

 

* Texte préparé pour le Colloque Compostela Córdoba, 25 et 26 Novembre 2010 à Cordoue. (L’auteur tient à renouveler ses remerciements aux organisateurs de ce colloque)

 

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