27 juin 2015 6 27 /06 /juin /2015 14:32

LA CIVILISATION ET LA SCIENCE[1]ng></a>

Par Omar BENAÏSSA*

« La plus grave [parmi les paralysies], celle qui détermine dans une certaine mesure les deux autres (sociale et intellectuelle), c’est la paralysie morale. Son origine est connue : ‘’L’islam est une religion parfaite’’. Voilà une vérité dont personne ne discute. Malheureusement, il en découle dans la conscience post-almohadienne une autre proposition : ‘’Nous sommes musulmans, donc nous sommes parfaits’’. Syllogisme funeste qui sape toute perfectibilité dans l’individu, en neutralisant en lui tout souci de perfectionnement. », Malek Bennabi, Vocation de l’Islam, Le Seuil, Paris, 1954, pp 76-77.

Introduction : Qu’est-ce que la crise des sciences de l’homme ?

Ancien disciple direct du penseur algérien Malek Bennabi, l’auteur prévient qu’il se situe dans la perspective de ce grand homme pour élaborer sa contribution à ce colloque[2].

La crise des sciences de l’homme ne se pose pas de la même façon dans la société musulmane que dans la société encore dominante actuelle qu’est la société occidentale.

Nous commettrions une faute de jugement si nous prenions pour notre ‘’vérité’’ ce qui se dit ou s’écrit de nos jours en Occident de la part des sociologues ou des philosophes de l’histoire.

Comme pour certaines maladies corporelles, la société nécessite des remèdes spécifiques adaptés selon son âge, l’aspect traumatique (accidents historiques) ou clinique (crise conjoncturelle) de sa maladie, sa conception propre de l’homme.

Une société se fonde sur une vérité qu’elle tient pour telle[3], qui résume son évaluation de l’homme au départ et sur la base de laquelle elle définit ses critères pour s’organiser en tant que société. Bennabi la désigne parfois par le simple mot d’Idée. Je l’appelle ici vérité-mère ou vérité sociologique. Ces idées, ou vérités premières, ne sont pas nécessairement authentiques, mais elles laissent leurs empreintes historiques grâce au succès social qu’elles ont engendrées, même quand plus tard leur fausseté, leurs faiblesses finissent par se manifester. La mythologie grecque a enfanté les grands philosophes (Platon et Aristote), et les savants (Pythagore, Thalès, Archimède).

Mais comme le démontre Bennabi dans Le Problème des Idées[4]em></a>, ces dernières sont acceptées a priori mais sont abandonnées lorsqu’elles sont mises à l’épreuve des faits, et rejetées, dénoncées, lorsque leur fausseté est définitivement démontrée. Elles disparaissent alors. Ainsi le communisme a été chassé de la scène historique, parce qu’il a échoué à prouver son authenticité dont le seul critère était l’efficacité: il a échoué en acte. Il a perdu dans le domaine même qu’il avait élevé au rang de critère et de principe même de sa doctrine : l’économie. Il n’avait pas besoin d’être combattu et vaincu de l’extérieur.

La fonction même de la science au sens large, est de décoder les énigmes, de répondre aux questions qui traversent l’esprit humain. Cela revient à mettre de l’ordre dans le chaos naturel, qui ne cesse de se recréer sous des formes diverses comme Protée. L’Idée sert de repère, de balise dans cet océan en mouvement qu’est la société.

La découverte de la vérité est vécue comme un dévoilement (kashf), que ce soit pour les savants des sciences exactes que pour ceux de la spiritualité. Découvrir les lois qui régissent l’univers n’ajoute rien à l’univers mais beaucoup aux hommes. Cependant, les hommes sont plus bouleversés, plus intimement concernés par la découverte ou la redécouverte de vérités religieuses ou métaphysiques, car ce sont elles qui régissent le sens de la sa vie.

Le monde perçu par les sens n’est pas la vérité, mais un mélange de vérité et d’illusion que la science a pour mission de débrouiller, de décanter. Parfois cette vérité est confondue avec la volonté, le savoir, ou la puissance[5]. La vérité elle-même serait ‘’une illusion construite[6]’’.

La doctrine métaphysique en islam enseigne que le monde est vrai (haqq) en tant qu’il est le lieu de manifestation de Dieu, et illusoire (khayâl) quand on l’envisage sans Son Principe. On donne à ce sujet l’image des miroirs reflétant proportionnellement la Lumière, ou bien celle de la goutte considérée en tant que telle d’une part, et en tant qu’elle rejoint l’Océan. En langage strictement métaphysique, on parle de l’Être (al-wujûd) et de Ses manifestations dans les êtres contingents, dans les particuliers[7].

Vérité sociologique :

Le parcours historique de la société l’amène à s’éloigner imperceptiblement de cette ‘’vérité’’, au fur et à mesure qu’elle en explore et épuise les sens. Elle devient alors relative, méconnaissable, ensuite ‘’ignorée’’, car elle ne répond plus aux besoins de la société qui s’est transfigurée au point de ne plus la reconnaitre comme l’idée à laquelle elle doit son existence même. On vient de voir le cas du communisme; on peut aussi citer le cas de la géographie de Ptolémée qui a perdu tout crédit depuis Copernic.

Si la ‘’vérité’’ perd de sa prégnance, ce n’est pas forcément à cause de la faiblesse de son contenu. En effet la ‘’vérité ‘’ se transmet de génération en génération. Elle est inculquée aux enfants par des parents et des institutions qui ne sont plus les mêmes que ceux qui avaient reçu et exprimé cette ‘’vérité’’ pour la première fois. En fait, la vérité se métamorphose imperceptiblement avec le temps. L’islam du temps du Prophète n’est pas celui que nous croyons être l’islam d’aujourd’hui. A cause des insuffisances qui nous frappent, des déviations et des conditionnements que nous ne pouvons pas éviter. La preuve en est que les musulmans ne parviennent pas encore à s’entendre sur tous les points, à cause de la couche épaisse de poussière, une triple gangue disait Bennabi, qui recouvre notre héritage historique. Il s’agit donc ici non pas de la vérité métaphysique en soi, mais des vérités particulières, qui ne peuvent être que relatives pas seulement au sens de la relativité générale, mais parce que les êtres humains étant mortels et uniques, elles ne peuvent être perçues par chacun que partiellement, que d’un seul point de vue. On peut exprimer cela autrement en disant que la vérité finit par être enfouie sous l’épaisse gangue des interprétations et des manipulations auxquelles elle a été soumise.

Par exemple, quand Descartes fait ‘’table rase’’ de tout le savoir, par une décision épistémologique, — préparé en cela par une évolution à l’intérieur de la société—, il parvient à créer une ambiance nouvelle en Occident, imposant de tourner le dos aux questions théologiques qui avaient atteint une phase critique insoutenable sociologiquement. Trop de tension était induite dans la société par le discours relatif à une vérité céleste donc absolue. Descartes libère et soulage l’Occident de l’impasse dans laquelle le Moyen-âge l’avait installé. Il ramène le regard des européens vers la terre, si proche, après avoir été tourné vers le ciel, redevenu lointain.

L’avènement de la Raison est lui-même un signe de ‘’fatigue’’ de la civilisation. Dans le cycle de la civilisation, il constitue la deuxième étape, celle qui suit la phase de l’âme, de l’héroïsme, du don de soi et du sacrifice. Après avoir fait l’effort surhumain, conquis de haute lutte sa place, élargi son territoire et conquis les cœurs, la civilisation éprouve le besoin de se regarder, de mettre de l’ordre en elle-même. C’est ce regard qui la fait régresser d’un cran, à son insu. De ce point de vue, on peut affirmer que Descartes se situe dans la droite ligne de la civilisation chrétienne…, même s’il ne la poursuit qu’à un cran inférieur, comme pour la retenir de chuter d’un seul coup.

Mais l’ambiance créée par la Raison, nouvelle déesse qui remplace l’Eglise, va elle-même finir par lasser, par faire ressentir le besoin d’une hauteur (d’un supplément d’âme, a-t-on dit), de quelque chose qui sollicite d’autres dimensions de la psychologie humaine. La société ressent la nostalgie des temps premiers, mais la Raison ne peut pas lui rééditer le moment furtif, le bigbang héroïque auquel elle doit sa naissance. Les penseurs, les idéologues tentent alors de lui forger des ersatz de pensée, toujours dépendant de la raison. Ces ersatz ne suscitent que des illusions, et leur effet ne dure même pas le temps de la vie de leurs concepteurs. La société s’engage alors dans une production successive de prêt-à-penser, de doctrines jetables, qui ont pour caractéristique principale de la rapprocher de plus en plus de sa troisième phase, celle de l’instinct.

L’homme n’est pas un robot ayant un système de pensée fixe bien déterminé, agissant selon une seule dimension, pour une fonction déterminée et invariable. Il est une potentialité immense, et est en permanence exposé à une révolution dans sa psychologie. Il peut changer volontairement ses orientations, et peut aussi le faire sous la contrainte, sujet aux coups de foudre qui lui font voir pour vrai ce qui est faux et vice-versa. Il peut le faire lorsque le chemin qu’il suivait jusqu’ici s’avère une impasse, un nulle-part. A la différence du robot, l’homme est capable d’inventer des voies nouvelles, comme il est capable de malaise, d’angoisse qui le laisse pantois, dans la torpeur.

Les visionnaires et les narcissiques :

A chacune de ses étapes, la société produit des penseurs qui expriment leurs jugements sur elle, pour l’encourager ou pour la réprimander et la mettre en garde. Dans le cas de l’Occident, on peut considérer que les grands penseurs qui ont mis en garde l’Occident sont René Guénon, avec La Crise du monde moderne, Oswald Spengler, avec Le déclin de l’Occident, Ortega y Gasset, avec La révolte des masses, pour nous en tenir à ceux qui ont vécu et écrit entre les deux guerres. Ce sont des visionnaires parce qu’ils ont témoigné d’un évènement bien avant qu’il devienne perceptible même par les esprits ordinaires.

Après la deuxième guerre ‘’mondiale’’, l’Occident refuse de croire en la fatalité, et préfère entretenir l’illusion de la grandeur, avec ce que l’on a appelé la postmodernité. Business as usual…

L’occasion sera donnée aux destructeurs de rentrer en scène : la puissance de l’instinct et de l’argent.

La science postmoderne, conditionnée par la situation nouvelle, a renoncé à l’épistémologie classique productrice d’un savoir assumé, pour promouvoir une épistémologie narcissique, dont le but est le savoir pour la beauté de savoir. Les penseurs n’ont plus le souci de leur société, mais seulement de mettre au point un style d’exposé qui refuse la théorisation. Normal, l’Occident, héritier de Rome, se prépare à mourir en artiste comme Néron, en allumant un grand incendie.

Quand Michel Foucault nie toute vérité, il ne fait que constater la fin de la prégnance d’une idée, comme tous les postmodernes qui ont annoncé la fin de plusieurs disciplines, celles des sciences humaines en général y compris la philosophie et l’histoire. C’est un signe de l’ingratitude du savoir envers son origine, la ‘’vérité’’ sociologique dont il est le fruit. Sans la civilisation chrétienne qu’il n’a jamais cessé de critiquer, le savoir occidental n’aurait jamais vu le jour. En rompant avec la religion, (mettant Dieu entre parenthèses), la science s’est condamnée à d’autres ruptures successives, jusqu’à rompre avec soi-même.

Dans son roman[8] Alamut, Vladimir Bartol fait dire au maître des Assassins: ‘’Rien n’est vrai… tout est permis’’. Le Vieux de la montagne était arrivé à cette conclusion, pas pour y adhérer mais pour constater qu’il ne sert à rien de l’enseigner, de la prêcher, parce que la masse préfère prêter l’oreille aux mensonges et aux promesses chimériques. Ce qui est permis, c’est l’ensemble des voies possibles. On sait que le shaykh al-Jabal ne fut pas le seul à user de ce stratagème pour manipuler les masses. Le 20ème siècle en a abusé… Tous les moyens sont bons pour parvenir à contrôler le peuple.

C’est la vérité sociologique de l’Occident qui a cessé d’être. Foucault a raison de la nier parce qu’il ne la reconnaît plus, il ne retrouve plus sa trace dans l’héritage culturel postmoderne. Et c’est vrai que, à force de se modifier et d’évoluer, le savoir finit par devenir une énigme à laquelle on doit rechercher l’origine, un objet d’étude archéologique. C’est en tant que sociologue qu’il aboutit à cette conclusion, pas en tant que manipulateur rêvant de tirer profit de la faiblesse des hommes. C’est ce qui est plus grave, paradoxalement. Car il signe ce faisant la rupture définitive du dernier lambeau d’ombilic qui reliait l’Occident actuel à son origine.

Malheureusement pour lui, car il aurait pu donner un répit à sa civilisation, en prenant exemple sur le Shaykh al-jabal. Mais il n’avait pas l’étoffe d’un homme d’action[9].

De même, le savoir transmis par la société musulmane est aujourd’hui devenu comme un fossile, des ossements remués dans leur cendre par les savants modernes dans l’espoir de les faire parler. Certains nourrissent l’espoir de leur redonner vie, en retrouvant quelque trace ADN qui rendrait possible de cloner un jour le savoir ancien[10]. Mais c’est oublier que le savoir est lié à l’ambiance sociale, à la culture. C’est la culture grecque qui a produit Aristote et Pythagore, et c’est la culture musulmane qui a produit Avicenne et Averroès.

On peut comparer la vérité sociale à une lumière qui se refléterait dans une infinité de miroirs brisés, de plus ou moins grande surface et d’un polissage plus ou moins net. Concrètement, l’idée maitresse fondatrice de la civilisation est la grande lumière produite par le collage de tous les miroirs individuels les uns aux autres pour former un grand miroir. Quand tous les miroirs sont collés entre eux, chacun d’eux peut se considérer comme le miroir, et lorsque la société s’effondre, les jonctions entre les miroirs se rompent. Chaque miroir ne reflète plus que sa propre vérité, en fait, pas grand chose. La lumière pure disparait ; les hommes entrent dans l’âge sombre.

C’est ce qui s’est produit dans la société musulmane après l’avènement de l’homme post-almohadien, selon Bennabi. Il s’en est suivi ce qu’un orientaliste anglais, H. A. R Gibb, avait appelé atomisme (à ne pas confondre avec l’atomisme en philosophie) de la conscience musulmane[11]. ‘’Ce pli de l’esprit incapable de généralisations’’, la désintégration de la grande molécule — qui résulta de la première catalyse qui souda les musulmans pour en faire une société — s’est déjà produite aussi dans la société occidentale, et c’est sans doute d’elle que parle à mon avis M. Foucault, quand il affirme qu’il n’y a pas de ‘’vérité’’. La grande illusion de la vérité sociologique a fondu, comme neige au soleil. Il ne restait plus que la petite vérité de Foucault. Sans liaison sociale, la vérité individuelle perd consistance et efficacité. Or cette vérité fruit de la cassure, de la déconstruction, est incapable de synthèse par elle-même. Elle est donc bien atomisée, réduite à un électron libre. ‘’Ce pli de l’esprit’’ n’est donc pas propre au musulman. Il correspond à une étape précise de l’évolution historique au sein de toute civilisation.

Cette grande vérité était le socle premier sur lequel s’est fondé originellement l’Occident. Mis à l’épreuve des faits, ce socle s’est progressivement aminci perdant de son authenticité au fil du temps, jusqu’à perdre de sa substance, jusqu’à ne plus être reconnaissable.

Un monde nouveau s’impose, une évaluation nouvelle de l’homme est le seul remède. Mais ce sera le fait d’une société plus jeune et plus apte à accepter le changement. Ce n’est que cela qui peut expliquer la crise des sciences de l’homme : une perte des repères longtemps jugés sûrs, un désenchantement à l’égard du legs séculaire.

L’épistémè actuellement dominante en Occident est surtout caractérisée par une remise en cause ou une critique radicale de tout ce qui a fait le socle initial sur lequel s’est fondée la civilisation occidentale. Elle se fait l’interprète de la crise sociale, mais elle ne peut par elle-même susciter le changement social.

Quand nous lisons les penseurs de l’Occident, il faut le faire avec un regard qui voit se rééditer sous ses yeux une phase (de sa civilisation) que notre société (musulmane) a déjà traversée. Sinon, notre lecture sera stérile voire dangereuse, en nous faisant penser que nous nous situons sur le même cycle de civilisation que les occidentaux. Parce que notre crise est à rebours de celle qui frappe l’Occident : nous sommes en train de mettre en place une vérité neuve, de renouveler notre vérité, d’imaginer un réel pour notre futur, alors que l’Occident est en train de renoncer à ses vérités, et à perdre toute capacité d’imagination d’idées neuves. Notre ‘’vérité’’ n’est pas la ‘’vérité’’ occidentale. Vérité en deçà des Pyrénées…

Mais cette lecture bien menée, pourrait nous apprendre beaucoup aussi sur nous-mêmes, car les étapes traversées par les civilisations au cours de l’histoire se ressemblent, au point de se calquer carrément parfois l’une sur l’autre.

Les occidentaux auraient aussi intérêt à bien étudier la civilisation musulmane classique pour mesurer d’ores et déjà ce qui les attend au tournant : une sortie de la civilisation et sans doute une chute dans la colonisabilité, une mise sous la tutelle de ceux qui vont les remplacer.

On peut comparer des civilisations, non pas dans l’abstrait, mais en les situant aux moments comparables dans le cycle de la civilisation.

Crise des sciences ou crise de l’homme ?

Dans la pensée musulmane, la crise des sciences se pose donc à rebours de celle des sciences de l’homme en Occident. Ce dernier est potentiellement usé, alors que la société musulmane est pleine d’ambition, même si pour le moment, son énergie n’est pas correctement canalisée. Les soucis de la vieillesse sont différents de ceux de la jeunesse.

La crise des sciences traduit surtout une crise, – conjoncturelle ou structurelle –, au sein de la société, c’est-à-dire une crise de civilisation. Elle correspond à un moment où le savoir ne répond plus efficacement à sa fonction première : fournir les instruments qui permettent à une société donnée de se définir, de prendre conscience d’elle-même et éventuellement d’éclairer son chemin. L’aliénation du savoir traduit une aliénation de la société.

C’est la société civilisée qui crée le savoir, qui l’entretient et non l’inverse. Le savoir n’est pas la ‘’vérité’’ d’une société, il en est le reflet, la mesure, le critère. La ‘’vérité’’ d’une société est celle à laquelle elle doit sa naissance, celle qui l’a cimentée pour la première fois et l’a lancée comme une flèche dans la trajectoire de l’histoire. Lorsque cette ‘’vérité’’ cesse d’être reçue comme vraie par les individus, la société perd son repère et cesse de produire la science[12]. La vérité sociologique ne cimente plus.

Simple miroir de la société, les sciences de l’homme ou de la nature, ne peuvent plus défendre la société ou la protéger. Elles servent seulement d’archive-témoin pour l’historien des idées.

Dans le cas de la société musulmane, cette vérité s’est bien vérifiée aussi. Elle fut bâtie rappelons-le, sur le modèle médinois construit par le Prophète (S) et poursuivi avec plus ou moins de fidélité par les musulmans. Elle s’est fondée sur une évaluation de l’homme qui est en contraste avec l’évaluation de l’homme dans la société occidentale.

Jusqu’à ce que, épuisée et sans force, elle déchoit et se retrouve dans la condition qu’on lui connait encore actuellement.

Le cas de la société musulmane :

La société musulmane a aussi connu des phases critiques, – des crises intermédiaires –, dans l’évolution de son savoir, de la conscience qu’elle avait d’elle-même.

Nous pouvons mentionner par exemple, l’œuvre de Ghazzâli, La revivification des sciences de la religion, ihyâ ‘ulûm al-dîn.

Il s’agit en apparence d’un ouvrage de théologie, mais il ne faut pas se laisser leurrer par le mot religion (al-Dîn), ni s’y attarder. Car la ‘’vérité’’ de la société musulmane est d’essence religieuse. La crise que veut traiter Ghazzâli est bien dans le savoir des hommes. Il s’agit donc d’appeler l’attention des hommes musulmans sur la nécessité de revoir les fondements, les méthodes d’approche de leur savoir en matière religieuse et philosophique et mystique.

Ghazzâli fait son constat et propose ses critiques, comme le font les anthropologues modernes en Occident.

Seulement, nous savons que si l’ouvrage de Gazzâli a fait date, c’est surtout en tant qu’il n’eut pas de répercussion dans la société musulmane.

Ce n’est pas faute d’intelligence de sa part. Pas plus qu’on ne peut incriminer tous les sociologues modernes de faire de mauvaises analyses. Une analyse est aussi traitée comme une ‘’vérité particulière’’ qui peut être ‘’ignorée’’ pour son manque d’opportunité, et pas nécessairement pour sa qualité intrinsèque. Chaque chose a un temps.

Mais al-Ghazzâli avait tellement raison que son constat était si on peut dire un constat de maladie grave. La médecine proposée n’y pouvait rien. La société musulmane allait si mal qu’elle ne produisit plus d’hommes capables de la retenir dans sa chute. A vrai dire, nous nous devons de tenir compte de certaines données historiques faisant état d’un intérêt puissant de la part d’Ibn Tûmart[13], l’inspirateur des Almohades, dont on dit même qu’il rencontra al-Ghazzâli et envers qui il avait de l’admiration, voire de la vénération.

Durant les deux derniers siècles, on a assisté dans la société musulmane à une sorte d’agitation silencieuse qui a donné des signes de ‘’renouveau’’ et que l’on a appelé la nahda, renaissance. Il ne s’est agi en réalité que d’une gesticulation, un mouvement magmatique mal orienté qui n’a abouti à rien qui vaille, sinon à faire connaître quelques figures qui ont eu le mérite de tenter de poser le problème de la connaissance en islam sur des bases sérieuses. L’une d’entre ces figures fut Muhammad Iqbâl dont le titre même du principal ouvrage est Reconstruire la pensée religieuse de l’islam. Iqbâl a eu la même intuition que Ghazzâli. Mais son entreprise quoique méritoire n’aboutit pas à grand chose, car elle confirmait seulement que la société musulmane était dans un état que le traitement suggéré par Ghazzâli ne pouvait améliorer. Les autres ulémas ‘’islahistes’’, comme Muhammad Abdou, n’avaient rien compris à quoi que ce soit. Ils ne savaient même pas qu’il y avait et qu’il y a encore un problème de fond. Ils pensaient qu’il suffisait de rassembler les croyants dans les mosquées pour que, par enchantement, tout se dégrippe et voir redémarrer la machine de la civilisation, sans rien changer au moteur rouillé par six siècles de fonctionnement à des régimes qui l’ont durement éprouvé.

Muhammad Iqbal, comme al-Ghazzâli, voulaient reconstruire la pensée religieuse[14].

Leurs héritiers pensent toujours que ‘’l’islam est la solution’’, et que la société musulmane repartira quand on l’aura ré-islamisée[15]</em>. Ce qui assure de bons emplois aux imams autoproclamés.

Bennabi est le seul à avoir su identifier ‘’le lieu’’ du problème : notre mal n’est pas dans la faiblesse de notre foi, mais bien dans notre incapacité à retrouver une efficacité dans notre action. Poser autrement le problème, comme l’explique Bennabi dans le paragraphe que nous avons mis en tête de cet article, n’ajoutera que de la confusion. Oui, on peut être de parfaits musulmans et rester sous-développés[16]. Parce que la foi s’est atomisée, certes, mais elle n’a pas été mise en cause dans son fond. Il suffit de lui redonner ses connexions sociales.

Certains doctrinaires médiocres qui militent pour ‘’l’application de l’islam’’, ont tort de penser que l’État musulman (ou islamique comme on dit aujourd’hui) doit être radicalement différent dans ses fonctions, des autres états. L’Etat musulman n’a pas d’autre fonction que celle de tout État normal : améliorer l’output social. C’est-à-dire combattre le chômage, assurer les libertés des gens, combattre l’inflation, créer et améliorer les conditions du développement social et économique, renforcer la sécurité du pays, sa puissance, etc.

La fonction première de l’État n’est pas de pratiquer la casuistique, la chasse aux sorcières. Les débats intellectuels se règlent entre intellectuels, religieux ou autres, dans une ambiance saine et sur une arène garantissant le fairplay à tous.

La situation dans laquelle nous nous débattons en ce moment résulte d’un destin fatal découlant de notre indifférence aux premières crises qu’a connue notre société depuis sa naissance, comme la crise de la succession du Prophète (S) ou la comme la bataille de Siffin[17].

C’est à un destin pareil que se prépare la société occidentale, et par là même le savoir qu’elle produit actuellement. Ce savoir n’est pas faux, il est même très pertinent, mais il ne peut pas servir de remède à la mort d’une société, condamnée par la courbe de sa trajectoire de vie. Diagnostic d’un mal sans remède. Il n’y a pas de pharmacie pour les remèdes prescrits par les sciences de l’homme.

Quand sonne le glas d’une société, la science peut tout au plus en donner les signes, proposer des analyses, en établir le diagnostic.

C’est en cela que consiste la différence entre la vérité scientifique, et la ‘’vérité’’ qui sert à cimenter à l’origine une société, à la rendre apte à se lancer dans la civilisation. Cette vérité est plus complexe. Elle est d’ordre sphérique, non linéaire, concerne tous les domaines, toutes les dimensions de l’homme, et meut tous ses instincts. Elle relève de la foi et pas de la logique rationnelle.

La vérité scientifique procède par analyse, en découpant le réel, alors que la ‘’vérité’’ sociologique cimente, et synthétise.

Sociologie comparée :

Si on veut procéder à une comparaison entre la situation actuelle des sciences de l’homme en Occident et dans notre société, on devrait d’abord définir les moments correspondants sur les itinéraires respectifs de chacune d’elle dans son cycle propre. Le savoir actuel des musulmans ne soutient pas la comparaison avec le savoir occidental. On ferait peut être mieux, en dernière instance, de se demander si la question n’est pas plutôt celle de savoir où se situe exactement la crise : dans les sciences ou dans l’homme.

Pour Bennabi, la civilisation en tant que moment particulier de l’histoire, est le lieu où une société parvient à réunir ‘’l’ensemble des conditions morales et matérielles nécessaires au développement de chaque individu’’, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. La civilisation dure le temps d’un cycle estimé à environ 6 siècles, au cours duquel la société passe trois principales phases successives: celle de l’âme, puis celle de la raison, enfin celle de l’instinct qui est un retour à l’état de pré-civilisation.

Une civilisation n’a pour seul bagage au départ, que ‘’l’homme, le sol et le temps[18]</em>’’. Ces éléments qui existent partout à l’état naturel, sont soudainement synthétisés par une sorte de catalyse causée par l’apparition d’une idée puissante, qui transfigure les hommes et les tire de leur torpeur, de leur endormissement, pour les projeter sur la scène de l’Histoire.

En fait, seules les deux premières phases constituent la période active et productive de la civilisation. La civilisation produit alors les moyens de son fonctionnement, aussi bien les instruments juridiques et politiques, que les techniques, les philosophies, les sciences et les arts. La comparaison (convergences et différences) peut donc s’envisager entre les deux sociétés à leurs deux premières phases respectives dans leur cycle.

Le savoir est donc un produit de la civilisation. Il ne connaît de progrès linéaire que parce qu’il se poursuit quand une civilisation nouvelle hérite du savoir de celle qui l’a précédée. Sinon, le savoir décline et recule avec le déclin de la civilisation. Aucune société humaine n’a tenu continuellement le monopole du savoir humain depuis l’Antiquité. Les Grecs ont cessé d’alimenter la pensée mondiale depuis deux mille ans. Il en va de même des Romains. Mais leur pensée, leur culture, continue de stimuler les penseurs de tous les temps et de tous les pays. D’une façon générale, les musulmans ne participent plus au progrès des sciences, sinon en tant qu’individus formés dans les universités occidentales ou selon les méthodes apportées de ces dernières.

La société produit la science, la pensée, comme elle produit l’art, avec l’inspiration mystérieuse qui préside au destin des civilisations. Une fois l’énergie épuisée, la société se retire dans l’ombre, se met en marge de l’histoire, laissant la place à une autre plus jeune et plus vigoureuse.

Les musulmans n’ont plus produit de grands savants après la décadence[19] de leur société. Ils n’ont pas seulement reculé dans le domaine du savoir au sens académique du terme, ils ont reculé dans tous les arts, dans les savoir-faire (architecture, art militaire). Nous ne produisons plus de grands philosophes ni de grands médecins, etc.

La société produit la science, et la société est liée, cimentée par une idée catalyse. L’idée qui catalyse la civilisation n’est pas nécessairement vraie dans l’absolu. Elle est comparable aux théories qui sont valides tant qu’une autre théorie ne vient pas les infirmer. Et c’est d’ailleurs souvent cette faiblesse qui finit par la disqualifier définitivement.

La vérité sociologique[20], celle qui meut les hommes n’est pas du même ordre que la vérité des sciences exactes ou celles des techniques. La vérité sociologique est l’étincelle qui préside secrètement au fonctionnement de la machine sociale. Elle n’est pas sujette à modification une fois le choix opéré. Elle obtient le statut de chose sacrée, comme dans les religions, ou pour certaines idéologies modernes, comme le communisme.

La vérité scientifique n’est pas capable d’un tel miracle. Savoir que deux et deux font quatre ou que la gravité régit l’univers, ne suffit pas pour soulever le peuple et le pousser sur la scène de l’histoire.

Quand une civilisation s’effondre, elle perd tout, et devient incapable de produire même des bergers compétents. Ses produits deviennent des vestiges quand ils résistent au passage des siècles. Les hommes deviennent inefficaces, le sol n’est pas travaillé, et le temps s’écoule sans un critère tangible pour le percevoir.

Aujourd’hui, tout semble indiquer que la civilisation occidentale (qualifiée aussi de chrétienne ou de civilisation blanche) qui a dominé la direction des affaires mondiales depuis 4 ou 5 siècles soit en décrépitude, et s’oriente dans le sens d’une arriération, en dépit des apparences qui semblent encore la donner pour vivante et alerte. Les statistiques et la réalité indiquent bien que d’autres puissances sont en train de lui enlever les rênes de la direction du monde. L’Occident a encore des armes, mais il n’a plus d’idées pour poursuivre sa domination du monde. Il est un tigre en papier…comme le qualifiait Mao Tsé Toung.

En phase de post-civilisation, comme celle où se trouve la société musulmane, la crise est générale et touche l’ensemble des domaines de la science. Même quand un savant conçoit une technique nouvelle, la société n’a plus les moyens de l’aider à la réaliser.

En phase de fin de cycle qui est celle de la société occidentale, la crise des sciences de l’homme peut constituer un symptôme de la crise de la société tout entière. Dans ce cas, les mesures prises par les savants pour remédier à la situation, comme proposer d’autres approches, et révolutionner l’épistémologie peuvent s’avérer insuffisantes pour contenir le mal qui ronge la société. La société n’a plus les hommes compétents pour prendre les décisions qu’il faut et les appliquer. Nous ne connaissons pas dans l’histoire, de civilisation ayant su éviter à temps de sombrer dans le gouffre de la décadence. Il y a une sorte de fatalité.

Mais à l’intérieur d’un cycle, il arrive que des sociétés menacées sachent tirer profit des défis qui se dressent contre elle en récupérant l’énergie de la puissance ennemie en la canalisant de façon à la relancer elle-même. Ainsi la menace des normands, des vikings, a suscité chez les européens christianisés une sorte de défi à relever. Ils se sont mobilisés à temps pour réunir les forces nécessaires pour freiner la fougue des hommes du Nord. Ces derniers ont trouvé eux aussi une solution à leur impasse historique, en s’insérant dans un cycle de civilisation, apportant une énergie nouvelle à la chrétienté qui ne pouvait plus vivre de la seule ressource romaine.

Les Turcs ont joué ce même rôle dans la société musulmane. On peut même en dire autant des Mongols après qu’ils ont volontairement embrassé l’islam.

Dans un article[21] publié en 2010, j’ai eu l’occasion de rappeler que dans la société musulmane les sciences en général ont connu un intérêt de la part des savants qui les ont classifiées d’abord quand elles avaient dépassé la phase de la période formative. On parlait alors d’Ihsâ al-ulûm, énumération et définition précise du champ des sciences respectives. Au fur et à mesure que les penseurs musulmans se rendaient compte de la pluralité des disciplines du savoir, ils vont se rendre compte aussi que cette pluralité s’accompagnait d’un manque de cohérence, d’unité.

C’est pourquoi, j’ai estimé qu’à son époque, al-Ghazzâli (mort en 505/1111) avait perçu cette crise ‘’des sciences de la religion’’ (en tant que la religion fonde l’évaluation de l’homme dans cette société) dans la nécessité de revivifier les sciences religieuses, puisque dans cette société tout se ramène à la religion et à la foi, qui l’imprègnent profondément, à l’inverse de la société chrétienne où la Renaissance s’est construite sur l’idée implicite qu’il faut se débarrasser de la religion ou au moins la marginaliser.

Un tel phénomène n’a jamais été relevé dans la société musulmane.

Le problème est que le constat établi par Ghazzâli et la solution qu’il propose pour sortir de la crise, n’ont pas été opérants. Même si intellectuellement parlant, Ghazzâli avait bien perçu certains aspects du problème.

Son exposé n’a cependant pas pu freiner l’aggravation de la crise. Même juste, son analyse était venue trop tard.

C’est que la crise était parvenue à un stade si avancé qu’une simple révision des ‘’sciences’’, par l’introduction de méthodes d’approche plus performantes par exemple, ne pouvait plus suffire. Le changement est le fait d’une ‘asabiya, pas d’une académie de savants.

Comme on le constate de nos jours en Occident. Les méthodologies ne sont plus productives et efficaces, car elles ont perdu le point de repère initial. Elles se perdent en supputations. Foucault a formulé le diagnostic en concluant qu’il n’y a pas de vérité. Ce témoignage phénoménologique, n’a rien de scientifique. Il révèle seulement ce que l’on savait déjà, à savoir que l’Occident a perdu sa vérité à force de ‘’jouer’’ sur les principes, à force de tout remettre en cause. Il a fini par scier la branche même sur laquelle il repose. On peut aussi affirmer que par la pratique, les occidentaux ont fini par se convaincre eux-mêmes de l’inanité de la religion chrétienne telle qu’ils l’avaient conçue et développée. La sécularisation de la pensée a commencé avec Descartes.

Comment y aurait-il possibilité de revivifier quoi que ce soit quand il n’y a pas un principe, un tronc, autour duquel va se porter le travail de colmatage ? Comment recoller les morceaux s’il ne reste plus de colonne vertébrale ? Comment administrer des soins quand on ne possède même plus le fantôme du malade ?

Ce n’était plus un problème de ‘’revivification des sciences’’, mais bien plutôt un problème de ‘’revivification de l’homme’’. L’homme musulman ne portait déjà plus avec la même synergie et le même enthousiasme, la foi des premiers musulmans. Certes, il est resté croyant, mais il ne savait plus donner à sa foi une dimension agissante.

La crise ne se limitait pas aux sciences, mais s’étendait à toutes les couches de l’activité sociale, à tous les domaines humains.

Pire que l’impuissance du savant à subjuguer le déclin, il y a l’aberration de ceux qui rêvent de ‘’sauver’’ la société en lui fixant comme remède un retour en arrière, qui n’est pas un retour aux origines, mais à une ambiance imaginaire d’une séquence précise de l’histoire, celle qui a leur faveur, entretenant la nostalgie stérile des temps passés. Ce sont les réactionnaires.

La vérité musulmane avait cessé d’être travaillante en tant que liant social, mais aussi en tant que principe d’efficacité, parce que l’homme musulman avait été rongé, usé par 6 siècles de lente et inexorable chute de potentiel suite aux déviations et d’erreurs de jugement.

Si pour faire court on définissait l’islam comme la ‘’vérité sociologique’’ de la société musulmane, on dirait que cette ‘’vérité a été travaillante’’ en l’homme musulman de façon inégale. Au début, elle avait atteint son degré maximum.

C’est la raison pour laquelle le Prophète (S) a dit : ‘’Tout enfant nait dans la fitra. Ce sont ses parents qui en font un juif ou un chrétien.’’ Il n’a pas ajouté ‘’ou un musulman’’, parce que les premiers musulmans ont reçu l’islam directement du Prophète (S), pas de leurs parents. Ils ont du faire un effort pour comprendre la vérité prêchée par le Prophète (S) et y adhérer.

Par la suite, les musulmans recevront cette vérité par l’intermédiaire de leurs parents, comme les adeptes des autres religions. Ils seront désormais concernés par la tradition prophétique citée précédemment. Chaque génération transmettait ensuite la ‘’vérité’’ en proportion de ce qu’elle en avait compris, jusqu’à ce que la présence de cette vérité soit réduite à une part minime, rendant le musulman incapable d’en tirer tout le bénéfice qu’elle promet.

C’est le musulman qui s’est éloigné de ‘’la vérité’’, pour se contenter de sa ‘’part de vérité’’. On peut aussi dire que la liaison qui unissait sa part de vérité à la vérité sociale a été détruite. Ce sont les interconnexions qui font une société et lui assurent l’efficacité.

Je ne parle pas des hommes qui ont transcendé ‘’la vérité sociologique’’ pour réaliser la vérité vraie et éternelle de l’islam qui transcende toute vérité. Ce sont les saints, les awliyâs qui sont justement les gardiens du dépôt sacré, et qui reçoivent confirmation de l’authenticité de leur savoir par la voie de la spiritualité. Ceux-là échappent à la décadence. Ils incarnent le principe éternel, immuable.

Cet éloignement, cette prise de distance à l’égard du principe premier fondateur de la civilisation, peut aussi s’expliquer par le phénomène de systole-diastole signalé par Bennabi, système qui régule la ‘’respiration de la société’’.

Dans ce domaine, ‘Abd al-Razzâq Kâshânî (mort en 1329), le commentateur du Fusûs al-Hikam d’Ibn ‘Arabî[22] (mort en 1240), fait une remarque intéressante à ce sujet dans le commentaire du chapitre de Nûh (Noé). Il observe que ce dernier prophète avait pour mission de corriger les excès engendrés par la mésinterprétation des enseignements du prophète antérieur, Idrîs. Idris avait enseigné le tashbîh, l’immanence divine, et en devenant la règle, cet enseignement avait fini par instaurer une ambiance de panthéisme. Dans le tashbih, on voit Dieu en toute chose.

Noé est donc missionné pour prêcher le tanzîh, qui met l’accent sur la transcendance divine. L’excès de transcendance présente, à son tour, le risque d’évacuer Dieu du monde, à force de retirer aux hommes toute possibilité de Le connaitre, de communiquer avec Lui. Ce qui va aussi nécessiter à son tour un rééquilibrage du côté du tahsbîh (immanence) afin d’atténuer l’excès de tanzîh, où l’on finit par adorer un dieu si abstrait et si étranger au monde qu’il ne sera plus possible de lui rendre un culte. Dans le tanzîh, on ne voit Dieu nulle part.

Un point d’équilibre doit être trouvé. Ce sera d’affirmer la transcendance et l’immanence simultanément.

Ainsi, la vérité sociologique qui est une vérité phénoménologique, c'est-à-dire une croyance, glisse en permanence vers l’erreur, et court le risque de passer inaperçue, d’une génération à l’autre quand le relai est irrégulièrement transmis. C’est une vérité instable, car sa puissance varie d’un individu à un autre. Trop de civilisation tue la civilisation. Le confort incite au moindre effort.

Quand l’occidental a cru avoir découvert le progrès infini, il s’est senti une âme de missionnaire pour civiliser l’humanité. Il a éprouvé la volonté d’aller porter ailleurs sa ‘’vérité’’ et la partager avec les autres peuples pour sortir de la solitude. Cet ersatz de vérité a consisté dans la ‘’Raison’’ élevée au rang de religion nouvelle.

Mais cette déesse ne pouvait pas servir de liant social. Elle pouvait tout au plus servir d’idéologie politique pour justifier l’entreprise coloniale.

La Raison a remplacé l’Eglise, l’anthropomorphisme a remplacé les flèches des cathédrales symbolisant le sublime et l’élévation spirituelle. Cela aurait pu être une phase, si on admet que l’âme humaine a besoin de se divertir de temps en temps, quand elle est lassée par la verticalité de la religion. Seulement voilà, le retour à la verticalité n’était pas au programme ; la récréation a trop duré au point d’oublier le chemin de la classe. En tout cas, le retour à la verticalité sera aussi difficile que de se relever après un trop long sommeil dans l’horizontalité. A moins qu’un prince charmant vienne réveiller la Belle.

Les contes de Robinson Crusoé (Daniel Defoe) et des Voyages de Gulliver (Jonathan Swift) traduisent ce phantasme de l’Européen qui se voit guidant les peuples arriérés et sauvages. Ce n’est pas un hasard si la scène où sévissent nos deux ‘’héros’’ se situe dans une île, loin des regards critiques des humains civilisés.

Robinson fait du ‘’sauvage’’ Vendredi son esclave, et Gulliver se fait cirer les bottes par les lilliputiens. Les deux ‘’héros’ trahissent la nature orgueilleuse et colonialiste de l’Occidental. La raison ne peut pas enseigner à l’homme, européen ou autre, ce qu’est l’amour.

L’humanisme, en brisant le lien de l’homme avec le Ciel, en a fait un égoïste, un animal déraisonnable.

La Raison ne pouvait pas suppléer la norme morale qui a été abandonnée, en même temps que le christianisme, comme le bébé avec l’eau du bain.

Ces contes qui se voulaient pédagogiques sont à mettre en contraste avec les contes philosophiques imaginés par les penseurs de l’Islam. L’île symbolise ici la solitude de l’homme qui doit retrouver lui-même sans révélation externe, la connaissance innée qui se trouve en lui. Le séjour dans l’île ne vise pas à dominer l’autre, comme dans les contes occidentaux, mais à se connaître, à connaître une vérité religieuse, à démontrer l’existence de l’âme, son immortalité et son Créateur[23].

On voit ici la différence essentielle entre les inspirations respectives des deux civilisations.

Les occidentaux pourraient avoir une chance d’échapper à la fatalité de la décadence s’ils se translataient soudainement d’un excès de rationalisme à un nouvel équilibre rendant sa part essentielle à la foi, aux valeurs transcendantes au lieu d’aggraver son état avec la mise en promotion de non-valeurs et de fausses causes minoritaires qui les condamnent à la chute irrémédiable.

C’est pourquoi les efforts des logiciens du Cercle de Vienne, qui a fonctionné entre les deux Guerres, aussi bien intentionnés qu’ils furent, ne servirent pas à grand-chose, pas plus que le ‘Ihyâ d’al-Ghazzâli dans la société musulmane. On ne soigne pas une société en modifiant l’approche épistémologique. Les révolutions épistémiques tardives peuvent servir à inspirer d’autres sociétés, mais n’empêcheront pas les sociétés épuisées d’aller au bout de leur chute.

Pourtant aussi bien les logiciens que d’autres penseurs européens ont été nombreux à mettre en garde avec différentes expressions que ‘’le vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne sera pas’’, surtout avec les deux guerres mondiales qui ont prouvé aux occidentaux la fragilité de leurs édifices, fruits de tant de siècles d’efforts.

Une fois que la civilisation atteint la phase de l’instinct, qui annonce sa décadence, ce qu’elle produit en bien, ne peut plus la retenir dans sa chute. En mal, il ne fait qu’accélérer le processus de pourrissement. Il n’y eut ni khaldounisme, ni averroïsme dans la société musulmane. Ce sont les occidentaux qui ont attiré l’attention des musulmans sur certains grands hommes de leur passé.

Il en va de même de toutes les pensées occidentales du 20ème siècle qui n’ont pas duré suffisamment longtemps pour survivre à leurs fondateurs. Bennabi nous disait que les systèmes du personnalisme, de l’absurde, de l’existentialisme, du hippisme comme du néo-évolutionnisme (le hasard et la nécessité), ne sont que des ersatz de pensée, juste pour occuper les esprits en attendant qu’on leur concocte une autre pensée jetable.

La Raison a succédé à la révélation, à l’âme assoiffée d’élévation, mais c’est l’instinct qui lui succède parce que la raison mène par son autre extrémité, à l’absurde, au désenchantement, au malaise, au désarroi, en un mot à la perte de la notion de vérité, de valeur.

C’est l’inéluctable logique du pire qui se poursuit dans le sens descendant. On présente alors les chutes graduelles aux degrés inférieurs comme des progrès dans la conquête de la liberté…

Les savants et les grands hommes ne sont plus écoutés : la civilisation meurt dans l’indifférence générale, éclatée en individus réduits à leur expression de simples entités inertes, sans force et sans tension aucune, prêtes à connaître la pire des conditions de ce monde, celle où les mots cessent d’avoir des sens.…

C’est pourquoi après Ghazzâli, il n’y eut plus qu’Ibn Arabî, qui consola les musulmans vaincus, en préservant la ‘’vérité absolue’’ de l’islam, et Ibn Khaldûn, l’historien et le liquidateur comptable de l’héritage de la civilisation musulmane.

Depuis, la société musulmane est restée à l’ombre de l’histoire. Incapable de réactiver sa ‘’vérité’’ parce qu’incapable de se changer de façon à être à sa hauteur, à en être digne.

Aux heures fécondes d’où naissent les civilisations, la ‘’vérité’’ se revêt de tous ses atours, et met en branle toutes les qualités et les énergies, toutes les richesses qui font l’homme : le savoir certes, mais aussi l’amour, l’esprit de sacrifice, l’héroïsme, l’ambition saine, le devoir de se surpasser, etc. Cette vérité est perçue différemment d’un individu à un autre, mais elle apparait belle aux yeux de tous, de sorte que personne ne se rend compte de l’erreur de l’autre. La vérité unifie au-delà des différences d’intensité de ceux qui la perçoivent, car elle permet à chacun de vivre sa ‘’vérité’’. Chacun, aussi bas se situe-t-il dans l’échelle sociale, trouve sa place dans le cœur de la Belle.

Quand la société s’écroule, chacun ne voit plus que sa petite et infime ‘’vérité’’ déconnectée de la Vérité, et considère tout autre bout de vérité détenue par l’autre, comme un mensonge. La vérité partielle devient un instrument de division et de conflit. La rancune, la haine remplacent l’amour. L’ignorance remplace le savoir. Le ciment premier s’effrite et la société s’atomise. Le réseau des relations sociales se décompose. Le pouvoir central disparait, le retour au gouvernement tribal s’installe, avec pour seul souci de surveiller la tribu voisine.

‘Asabiya et efficacité :

Bennabi a préféré parler d’efficacité, plutôt que d’esprit de clan (‘asabiya[24]). Toute ‘asabiya n’est pas nécessairement efficace, comme le penserait un lecteur inattentif d’Ibn Khaldûn. Pas plus que le besoin[25] dont on dit qu’il est créateur, la ‘asabiya n’est créatrice que si elle conserve en elle un minimum de ce thymos primitif dont a parlé Platon et qui est l’inspirateur du désir de grandeur[26]. Le besoin peut exister et perdurer dans une société, sans jamais l’inciter à ‘’changer son état’’. Pas plus que l’économie. Nous avons vu comment une société fondée sur la primauté de l’économie a fini par éclater lorsqu’elle a manqué son principal objectif. L’URSS a fait faillite. Les communistes ont alors perdu la foi, ‘’kafarû bimâ âmanû bihi’’. Les uns ont retrouvé leurs basiliques, d’autres leurs vieilles mosquées. L’URSS est tombée toute seule, sans qu’il y ait besoin de personne pour la pousser.

Pour changer les Arabes, le Prophète (S) n’a apporté ni machine nouvelle, ni arme nouvelle, pas plus qu’il n’a importé des tonnes de nourritures, ni construit des îlots sur le golfe persique, etc. Il a indiqué une voie à suivre aux Arabes et aux musulmans qui allaient se joindre à eux. Il les a convaincus de la vérité de son message. Il a changé les hommes. Ensuite chacun a su quoi faire de lui-même. C’est l’orientation que le Prophète (S) a conféré à la mentalité arabe qui va donner du poids, de l’efficacité à leur ‘asabiya. Sans cette orientation, cette tension[27]ong>, elle se serait disloquée dès les premières heures. La communauté n’avait pas d’autre choix que de poursuivre l’œuvre du Prophète (S). Elle ne pouvait plus retourner tout entière à l’idolâtrie ancienne. Même si le Coran envisage la possibilité que certains convertis allaient retourner sur leurs pas (sourate Âl ‘Imrân, verset 144).

Si Ibn Khaldûn a pu se convaincre que la ‘asabiya pouvait apporter quelque chose, c’est parce que toutes les ‘asabiyas qu’il a connues faisaient alors partie du cycle de civilisation initié à Médine. Elles bénéficiaient toutes, – même à dose homéopathique, à la fin –, de l’effet de l’impulsion qui fut donnée par le Prophète (S) à son Etat. Lorsque le produit miraculeux qui inspira la civilisation s’est raréfié au point de disparaitre complètement du corps de la société musulmane, comme disparaissent les globules blancs dans le sang, cette société est devenue incapable de trouver en elle-même le moindre ressort pour rebondir.

Lorsque l’énergie cinétique devient nulle, le corps retombe au sol et reste inerte.

L’islam venu après le judaïsme et le christianisme, a quand même pu édifier une civilisation avant ces deux religions. Ces dernières ont appris auprès de l’islam comment tirer parti d’une révélation divine en lui donnant une base sociale plus large. En 632, à la mort du Prophète (S), le christianisme se mourrait dans les couvents, fatigué par la longue lutte qu’il a du mener pour assurer sa survie face aux résistances païennes.

On peut ainsi affirmer que le monde moderne a commencé en 622, au commencement de la mission prophétique. Sans l’islam, il n’y aurait pas eu de civilisation occidentale[28]. Car selon la conception de l’histoire développée par Arnold Toynbee, une civilisation nait pour riposter à un défi. Sans le défi de l’islam, le christianisme n’aurait pas eu la force de tenter une expérience nouvelle en s’expatriant en Occident après avoir échoué dans les terres où il vit le jour, et en s’affranchissant du joug romain[29].

Le système de la ‘asabiya est tombé en panne. Aucun Ibn Khaldûn n’a pu décrire sa fin, car sa mort n’a même pas eu de témoin.

Comme Ibn Khaldûn, Malek Bennabi est mort sans avoir vu se réaliser son rêve le plus cher. Si les deux penseurs revenaient en ce monde, ils verraient combien le mal qu’ils avaient diagnostiqué n’en était en fait qu’a son stade symptomatique.

Le recul des musulmans aurait pu être senti par Ibn Khaldûn lui-même s’il avait su que le papier sur lequel il couchait son œuvre pouvait avoir été importé d’Italie[30]. Car dès la moitié du 14ème siècle, le papier européen était exporté en Afrique du Nord, inversant le sens du commerce à la défaveur des musulmans qui l’avaient pourtant introduit de Chine.

Après le 16ème siècle, les livres sont moins lus, à cause de la léthargie qui frappe la société musulmane dans son ensemble[31]. On ne sait plus écrire, ni fabriquer le papier: il devient rare et cher, il y a beaucoup moins de lecteurs potentiels… Par économie, on recycle l’ancien papier en effaçant des manuscrits parfois précieux, pour y rédiger des contrats. Bientôt le Coran n’aura plus de support que le papier européen.

Pour entériner la situation, on décide de ‘‘fermer la porte de l’Ijtihâd’’, comme pour consacrer un état de fait puisque les compétences étaient introuvables, de toute façon. Pour la culture, on devra se contenter désormais de ce que l’on trouvera dans les vieux papiers jaunis.

La civilisation musulmane a connu sa fin en 1258, à la chute de Bagdad aux mains des troupes mongoles. Depuis, les musulmans ont cessé d’exister comme corps historique uni. La relève des juristes, a été faite par les awliyas, qui ont joué le rôle de consolateurs de la Oumma vouée désormais aux échecs successifs.

Cette décadence a touché la société musulmane dans son ensemble, les sunnites et les chiites, et les autres sectes. C’était la fin d’un cycle. Le corps était mort, mais on a continué à garder la foi, une foi juste pour espérer individuellement. Ce sont les saints qui ont nourri ce corps engourdi pour l’empêcher de dépérir à jamais.

Désormais, il nous faut réaliser que le retour aux origines ne doit pas être entamé par un retour au sunnisme ou au chiisme ou aux compagnons[32]. Tout ça a déjà été tenté, avec les résultats que l’on sait.

Il nous est devenu impossible aujourd’hui de définir le sunnisme tant ses composantes sont en contradiction[33].

Le seul salut est de trouver l’énergie pour franchir ce voile épais que notre passé présente devant nos yeux, et parvenir à la source même de notre foi, dans sa pureté totale, non contaminée par les tentations qui l’ont troublée. Il faudra pour cela se débarrasser sérieusement des préjugés de secte (sunnisme, chiisme, ou autre) pour ne prendre en compte que le seul critère du ‘ilm, du savoir. La quête du ‘ilm est une obligation pour les croyants[34]. Seul le critère de l’examen scientifique devra prévaloir pour trancher dans les divergences entre musulmans.

Si la walâya a atteint sa perfection (avec Ibn ‘Arabî, Shamseddîn Tabrizi, Qunawi et Rumi) au siècle même de notre décadence, c’est parce qu’elle venait nous fournir la clé qui nous permettrait de retrouver notre chemin dans la nuit, et ne pas désespérer de retrouver la lumière ; c’était là une consolation divine pour les croyants.

Ce serait finalement une chance pour les musulmans de sortir d’une logique de désaccords qui ne les concernent pas du tout, mais auxquels ils consacrent tant de leur énergie. Face aux défis des puissances mondiales, l’espoir est réel qu’une émulation féconde les conduise enfin à réaliser qu’une unité sérieuse est indispensable, et pas seulement une unité de parole[35].

Cette unité, c’est certainement celle que visait le mahdi Ibn Tûmart, quand il nomma son mouvement al-muwahhidûn, les unificateurs (et pas les unitaristes, comme le traduisirent hâtivement les orientalistes). Il ne s’agissait pas dans son esprit de rappeler un principe théologique évident du dogme islamique, jamais mis en doute par les croyants, mais de redonner aux musulmans une unité sociologique qui leur fait toujours défaut.

C’est cette unité, ce paradigme perdu, qui est, par son absence, la cause de toutes les crises de notre société.

Notes :

* Ancien disciple direct du grand penseur algérien Malek Bennabi (1905-1973). Editeur de Bennabi et auteur de postfaces et d’autres articles sur sa pensée. Docteur en Histoire des idées de l’Université de la Sorbonne Nouvelle. Thèse consacrée aux transmetteurs de l’enseignement d’Ibn Arabî en terre de langue persane (Iran et périphérie) au cours des deux premiers siècles qui ont suivi sa disparition, en 1240.

[1] Ceci est le texte de l’exposé résumé oralement lors de mon intervention au colloque sur ‘’la crise des sciences de l’homme’’ qui s’est tenu à l’Université de Vgayet (Béjaïa). Je remercie mon ami Abderrahman Benamara pour sa relecture et la vérification des citations de Bennabi.

[2] Je tiens à exprimer mes remerciements à l’Université de Vgayet, et en particulier au Docteur Hicham Cherrad, pour m’avoir invité à participer à ce colloque.

[3] La vérité se trouve dans celui ou celle qui la croit comme telle. C’est une question de foi. Cette vérité peut être passive ou active.

[4] Malek Bennabi, Le problème des idées dans le monde musulman, Éditions SEC, Alger, 1991

[5] Pour une analyse de la notion de ‘’l’histoire de la vérité’’, voir Gérard Leclerc, « Histoire de la vérité et généalogie de l’autorité », Cahiers internationaux de sociologie 2001/2 (n° 111), p. 205-231, qui se base sur une analyse de la vérité chez Michel Foucault.

[6] Idem.

[7] Voir l’œuvre d’Ibn Arabî et de ses commentateurs.

[8] Bartol, Vladimir, Alamut, roman traduit du slovène par Claude Vincenot. Texte français revu par Jean-Pierre Sicre. Editions Phébus, Paris, 1988 ; 582 pages. Le long passage en question se trouve pages 202 à 207.

[9] Foucault aurait pu découvrir la ‘’nouvelle vérité’’, s’il avait emprunté aux astrophysiciens leur méthode de démonstration de l’existence d’un corps cosmique (planète ou astre), par l’ombre qu’il projette sur un autre. Il aurait vu alors l’islam en ascendant… Mais il est vrai qu’il avait salué l’avènement de la Révolution iranienne.

[10] Notons que la littérature moderne, celle-là même qui a nourri les esprits musulmans, est en général le résultat de l’effort des savants occidentaux. Les musulmans ont appris à éditer scientifiquement les œuvres de ceux dont ils se réclament. Mais les grands spécialistes de notre passé continuent à être des occidentaux.

[11] Bennabi répond à cette remarque de l’orientaliste anglais dans son avant-propos à Vocation de l’islam.

[12] « Une idée authentique n’est pas toujours efficace. Une idée authentique n’est pas toujours vraie (…) En général, en venant au monde, les idées qui ont fait son histoire, sont toujours efficaces, puisqu’elles ont soulevé des tempêtes, édifié ou anéanti quelque chose, ou simplement tourné une page d’histoire humaine. Elles ne sont pas nécessairement toutes vraies. Une idée est vraie ou fausse sur le plan théologique, logique, scientifique, social. » Le Problème des Idées, p. 67, édition SEC, 1991, Alger

[13] Voir le Kitâb al-Hulal al-mawshiya fî dhikr al-akhbâr al-Marrâkushiyya, anonyme du 8ème siècle de l’hégire. Page 103 et suivantes. Edition de Suhayl Zakkâr, et Abd al-Qâdir Zemâmah, Dâr al-rashâd al-hadîthah, Casablanca, 1979.

[14] « [Le Cheikh Abdou] pense – comme le pensera plus tard l’Hindou, Sir Mohamed Iqbal – qu’une reformulation de la théologie musulmane est indispensable. Mais ce mot de « théologie » deviendra la fatalité du mouvement réformateur : celle qui le fera dévier partiellement en dévalorisant certains de ses principes tels que le « salafisme » ou retour à la pensée originelle (salaf) de l’Islam. La théologie ne touche en effet au problème de l’âme que dans le domaine du credo, du dogme. Or le Musulman, même le Musulman post-almohadien, n’avait jamais abandonné son credo. », Vocation de l’islam, pp 48-49.

[15] Islamization (en anglais) est le leitmotiv des ulémas et militants pakistanais.

[16] La preuve en est que le peuple répond toujours présent quand il s’agit de ‘’défendre’’ l’islam. L’islam est de loin la religion la plus pratiquée au monde : nos mosquées sont pleines… Certains prétendus religieux qui parviennent au pouvoir n’hésitent pas à se retourner contre le peuple pour ‘’l’islamiser’’, oubliant que si le peuple n’était pas déjà musulman, il ne se serait pas sacrifié pour les amener au pouvoir.

[17] « … le bataille de Siffin en l’an 37 de l’hégire (…) marque le tournant temporel de l’Islam et, à peu près, la fin de son épopée spirituelle, c’est-à-dire, à certain égard, le commencement de la décadence ou tout au moins, son signe précurseur. » Malek Bennabi, Les Conditions de la Renaissance, En-Nahdha, Alger, 1949, p. 35

[18] « Toutes [les] civilisations (…) ont formé leur synthèse originale de l’homme, du sol et du temps, dans le berceau d’une idée religieuse. Et si l’on doit juger la société qui s’édifie actuellement en URSS, comme une forme de civilisation – je crois qu’elle en est une effectivement – sa genèse et son développement s’expliquent de la même manière. » Les Grands Thèmes, recueil de textes de Malek Bennabi, édité par Omar Benaïssa, Alger, 1976, pp. 36-37

[19] « L’ère de la décadence commençait avec l’homme post-almohadien. A l’époque d’Ibn Khaldûn, Kairouan, qui avait connu les splendeurs du royaume aghlabide et qui avait été une métropole au million d’habitants, n’était déjà plus qu’une bourgade insignifiante ; à l’autre extrémité du monde musulman, Bagdad et Samarkand avaient subi le même sort. Partout les mêmes symptômes d’affaissement général désignaient le point d’inflexion de la courbe [de la civilisation]. » Vocation de l’islam, p. 31.

[20] « Les idées mortelles [sont celles] qui ont laissé leurs racines dans leur univers culturel d’origine. (…) si [ces] idées (…) étaient aussi mortelles dans leur milieu d’origine, elles y joueraient le même rôle et leur résultat sur le plan social serait le même, c’est-à-dire une simple pourriture. Or, il faut convenir qu’il y a tout de même autre chose dans la civilisation : des parties saines et fortes qui font malgré tout sa puissance. » Le Problème des Idées, p. 99

[21] Cf. mon article, La Postmodernité, temps fort de la spiritualité, hommage à Malek Bennabi, in Horizons Maghrébins, numéro 65/2011, 27ème année, pp. 47 à 56, Université Toulouse - Le Mirail. On peut le lire sur mon blog : http://majlis-al-uns.over-blog.com/ ou bien sur :

http://hoggar.org/index.php?option=com_content&view=article&id=3090:postmodernite-et-spiritualite&catid=192:benaissa-omar&Itemid=36

[22] Le plus grand métaphysicien de l’islam, surnommé le plus grand maître, al-Shaykh al-Akbar. Auteur d’une œuvre monumentale, dont les titres les plus connus sont les Futûhât al-Makkiya et le Fusûs al-Hikam, ce dernier étant le plus souvent commenté.

[23] Voir dans ces Actes, l’article du Dr Hichem Cherrad intitulé : (mettre le titre et ou la page)

[24] « Bien qu’étroite, cette conception qui s’inspire probablement de données psychologiques islamiques, nous invite à mettre l’accent sur l’aspect transitoire de la civilisation, c'est-à-dire à ne voir en celle-ci qu’une succession de phénomènes organiques dont chacun a nécessairement, dans un espace déterminé un commencement et une fin. L’importance de cette conception vient de ce qu’elle permet de raisonner non pas sur les seules conditions de développement progressif, mais aussi sur les facteurs de régression, de décadence : sur le force d’inertie d’une civilisation. » Vocation de l’islam, p. 23

[25] « Le besoin, dit-on, est le premier acte historique de l’homme engagé dans les rapports sociaux. (…) un besoin n’est efficace et créateur que dans la mesure où il est en quelque sorte spiritualisé par la conscience, qui le transforme en impératif d’action. C’est en particulier cet impératif d’action qui permit à la société musulmane de transformer ses idées et ses besoins en produits de civilisation. » ibid., pp. 127-128

[26] La République, Livre 4. Thème exploité entre autres par l’américain Yoshihiro Francis Fukuyama, auteur de The end of History and the Last Man, (la fin de l’histoire et le Dernier homme). F. Nietzsche parlait de la volonté de puissance.

[27] « C’est [la] tension qui caractérise essentiellement les attitudes intellectuelles, morales et physiques efficaces. C’est l’homme dans sa plénitude qui se « tend », va au-delà de sa nature parce qu’il la modifie constamment. Sa parole est alors une volonté, un acte qui exprime un juste rapport entre des mots et des réalités. » ibid, p. 63

[28] Coates, Peter, Ibn ‘Arabî and Modern thought, the history of taking metaphysics seriously, Anqa Publishing, Oxford, 2002.

[29] C’est cette situation qui explique la convergence de destin entre l’Occident et l’islam et explique tant de ressemblance et laisse espérer une réconciliation finale.

[30] Loveday, Helen, Islamic Paper: A Study of the Ancient Craft, Archetype Publications, London,

2001, publié par le Don Baker Memorial Fund. Voir pages 25-26. L’introduction du papier de Chine dans le monde musulman se situe vers 751 au témoignage d’al-Bîrûni dans son livre Tahqîq mâ li-l-Hind. Voir page 160 de la traduction française partielle réalisée par Vincent-Mansour Monteil, sous le titre de Le Livre de l’Inde, Unesco, 1996, puis chez Sindbad.

[31] Récemment les journaux internétiques ont signalé que l’Arabe lit en moyenne un quart de page par personne et par an !

[32] Fort heureusement, il y a de plus en plus de savants ‘’sunnites’’ qui sont en train de se livrer à une critique sans concessions des manipulations dont ont été victimes les musulmans de la part des régimes politiques et des ulémas qui les ont servis. Le plus méritant d’entre eux, et sans doute le plus courageux, est le shaykh Hassan Farhân al-Mâliki.

[33] Quand je vois certains chercheurs, parfois réellement compétents, soutenir que ‘’Ibn Arabî est un sunnite’’, je me demande si en disant cela, ils ajoutent de la grandeur au Shaykh al-akbar, ou s’ils ne dénaturent pas son œuvre. A moins de donner à ce qualificatif, l’acception stricto sensu qui le relie directement à la sunna du Prophète (S).

[34] Ibn Arabî avait dénoncé les fuqahâ qui passaient plus de temps à justifier leur mazhab qu’à acquérir la science.

[35] « Tout travail de reconstruction de la culture musulmane doit d’abord rétablir la prééminence de la pure doctrine sur « le fait du prince » qui a découlé de Siffin. Cette reconstruction implique le retour à l’Islam c'est-à-dire en particulier, le dépouillement du texte coranique de sa triple gangue, théologique, juridique et philosophique. » Vocation de l’islam, p. 56

Bibliographie :

Anonyme, Kitâb al-Hulal al-mawshiya fî dhikr al-akhbâr al-Marrâkushiyya, anonyme du 8ème siècle de l’hégire. Edition de Suhayl Zakkâr, et Abd al-Qâdir Zemâmah, Dâr al-rashâd al-hadîthah, Casablanca

Bartol, Vladimir, Alamut, roman traduit du slovène par Claude Vincenot. Texte français revu par Jean-Pierre Sicre. Editions Phébus, Paris, 1988 ; 582 pages

Benaïssa, Omar, « La Postmodernité, temps fort de la spiritualité, hommage à Malek Bennabi », in Horizons Maghrébins, numéro 65/2011, 27ème année, pp. 47 à 56, Université Toulouse - Le Mirail.

Bennabi, Malek, Les Conditions de la Renaissance, Editions Ennahda, Alger, 1949

Bennabi, Malek, Vocation de l’islam, le Seuil, Paris, 1954.

Bennabi, Malek, Le Problème des idées dans le monde musulman, SEC, Alger, 1991.

Bennabi, Malek, Les grands thèmes, recueil de textes de Malek Bennabi, édité par Omar Benaïssa, Alger, 1976.

Coates, Peter, Ibn ‘Arabî and Modern thought, the history of taking metaphysics seriously, Anqa Publishing, Oxford, 2002.

Ibn Khaldûn, ‘Abd al-Rahmân, Discours sur l’Histoire universelle, Al-Muaqaddima, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Vincent Monteil, Sindbad, 2011, Paris

Kâshânî, ‘Abd al-Razzâq, Sharḥ Fuṣûṣ al-Ḥikam, editions Bidâr, Qum, 1370 Hégire solaire.

Leclerc, Gérard, Histoire de la vérité et généalogie de l’autorité, in Cahiers internationaux de sociologie, 2001/2 (n° 111), p. 205-231

Loveday, Helen, Islamic Paper: A Study of the Ancient Craft, Archetype Publications, London, 2001

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Omar Benaissa