24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 15:25

 

 

Quand il écrit[1] à Fakhr al-Dîn Râzî (ob.606 de l’hégire/1209) ou à d’autres  personnages, Ibn ‘Arabî ne discourt pas sur l’appartenance de son interlocuteur à telle ou telle école juridique. Ce que d’ailleurs ne fera pas non plus son disciple Qûnawî.  Le niveau de la discussion est bien plus élevé. Nous ne relevons aucune allusion au madhhab[2]dans la correspondance entre Qûnawî et Nasîr al-Dîn Tûsî. Il en sera de même dans la correspondance entre Kâshânî et Semnânî.

De cela, ‘Azîz Nasafî sera conscient quand il écrira dans le Maqsad-e aqsâ que pendant des années « les musulmans ont discuté de la prophétie; il est temps à présent qu’ils consacrent leur effort à comprendre la walâya[3]. Jusqu’ici, on discutait dans les écoles, de la science exotérique ('ilm-é zâher), alors que les réalités étaient gardées occultes, cachées...A présent, c’est le temps de la manifestation de la walâya, et cela veut dire que les réalités des choses doivent apparaître au grand jour, et dans les écoles on devra enseigner la réalité de l’islam, la réalité de la prière, du jeun, du pèlerinage, et découvrir la réalité du paradis, de l’enfer, de la récompense et de la Voie  (Sirât) ». Les musulmans étaient entrés dans l’ère de l’Homme Parfait.

On ne peut pas expliquer l’attitude de Nasafî, en la situant seulement dans le cadre de sa filiation spirituelle à Najm al-Dîn Kubrâ. Il est vrai que dans son cas, les relations qu’entretinrent Ibn ‘Arabî et Qûnawî avec son maître Sa'd al-Dîn Hamûya eurent pu jouer un rôle, mais nous pensons que cela ne suffit pas pour que cet esprit soit amené à produire  une œuvre entièrement axée sur l’Insân al-Kâmil, l’homme universel. Il fallait une sensibilité spéciale, un sens aigu de l’enjeu pour être amené à se mobiliser pour aider à la consolidation de la doctrine akbarienne.

 

Le théologien Fakhr al-Râzî n’était pas le seul musulman d’origine iranienne à avoir une relation avec Ibn ‘Arabî. C’est peut-être l’un des premiers, mais pendant les années de pérégrinations qui ont précédé son installation définitive à Damas, il rencontrera de plus en plus de personnalités d’origine persane. Il y aura cet isfahanais, imam de la mosquée de la Mecque dont la fille inspirera le fameux Tarjumân al-ashwâq qui vient d’être traduit en français et publié à Paris.

 

Il y aura également la rencontre avec Awhad al-Dîn al-Kirmânî et Majd al-Dîn Ishâq al-Malatî, le père de Sadr al-Dîn al-Qûnawî qui deviendra le principal héritier spirituel du Shaykh al-Akbar.

A Damas, il y a aussi de nombreux iraniens dans l’entourage du Shaykh al-Akbar. Leurs noms nous sont rapportés par les sources[4], comme Sa’d al-Dîn Hamûya ou Shams Tabrîzî, le maître de Rûmî, fait dont on n’a pas suffisamment souligné l’importance bien qu’il en soit fait cas dans le Manâqib al-’ârifîn d’Aflâkî[5]. La relation entre Ibn ‘Arabî et Shams Tabrîzî se présente comme une relation de grande amitié intime à en juger par les témoignages que l’on rapporte de Shams.

D’autres sont moins connus, mais on retrouve leurs noms à consonance iranienne dans les certificats de lecture des Futûhât al-makkiyya publiés par Osman Yahia dans son Histoire et classification de l'œuvre d’Ibn ‘Arabî[6]. Il y a notamment un certain Abû Bakr Muhammad al-Balkhî, Muhammad b. Alî al-Akhlâtî, Mahmûd al-Zanjânî, Abû Bakr al-Bundarî Tabrîzî... Ce dernier figure même comme le seul auditeur de plusieurs séances de lecture des Futûhât par Qûnawî, comme si un enseignement spécial lui avait été consacré à titre particulier.

Enfin, Ibn ‘Arabî se renseignait sur le soufisme iranien, grâce à ces nombreux liens d’amitié qui le liaient aux iraniens exilés. C’est pourquoi, il fait mention dans les Futûhât al-makkiyya d’un soufi contemporain, le fameux Rûzbehân Baqlî Shîrâzî.

Sa réputation est telle que dans le Manâqib-e Awhad al-Dîn Kirmânî, anonyme persan datant de la deuxième moitié du 7ème siècle de l’hégire/ 13ème siècle de l’ère chrétienne, et probablement durant les quelques années qui suivirent la mort d’Ibn ‘Arabî, on trouve déjà la mention du célèbre titre accordé à ce dernier est qui est celui de shaykh-e akbar.

L’historien d’origine iranienne, Zakariyya b. Muh. b. Mahmûd al-Qazwînî (né en 600 h./1203, mort en 682/1283) apporte un des plus anciens témoignages sur la personnalité d’Ibn ‘Arabî. Il mentionne à deux reprises le nom de Muhammad ibn al-’Arabî surnommé Muhyî al-Dîn. Une fois à la page 269 à l’article Misr (Egypte) où l’opinion d’Ibn ‘Arabî au sujet de la raison d’être des pyramides est énoncée.  La deuxième fois, à la page 497, en traitant l’article ishbiliya (Séville). Il nous informe alors que « c’est la ville dont est originaire le shaykh vertueux Muhammad ibn al-'Arabî surnommé Muhyî al-Dîn. Je l’ai vu à Damas en l’année 630. C’était un shaykh vertueux, un lettré, un homme sage, connaissant Dieu, et un ascète. »[7] Autre indication qui laisse penser que son intérêt n’était pas seulement celui d’un historien, à l’article Kirmân, il n’omet pas de parler d’un autre personnage ami du shaykh al-Akbar, Awhad al-Dîn Abû Hâmid Ahmad (sic) al-Kirmânî[8].

Omar Adel BENAISSA

 

[1] Correspondance publiée dans les Rasâ’il ibn ‘Arabî.

[2] Le madhhab est l’école juridique fondée par un jurisconsulte, et qui se fonde sur l’ensemble des avis (fatwa) émis par le jurisconsute (faqîh) au sujet de questions d’applications résultant de sa compréhension de la Sharia. Le madhhab est donc un corpus de jugements et d’opinions exprimés par un juriste. Le fiqh doit être distingué de la Sharia, qui désigne la Loi telle qu’elle est énoncée par Dieu dans le Coran, et le Prophète dans les traditions. Le fiqh en est une intérprétation particulière et personnelle d’un homme ayant qualité pour le faire, et qui n’engage que cet homme.

[3] Maqsad-e aqsâ, page 236, passage cité également dans le Tarâyeq al-haqâyeq, Vol. 1, p. 519

[4] Y compris les certificats de lecture des différents ouvrages d’Ibn ‘Arabî.

[5] Manâqib al-’ârifîn, d’Ahmad Aflâkî, pp.776-777

[6] page 205 et suivantes.

[7] Athâr al-'ibâd wa akhbâr al-bilâd, édition Dar Sader, sans date, Beyrouth, 621pages, cité aussi  dans Ahvâl o âsâr-e....Tûsî, de Muh. Taqî Mudarres Razavî, p. 196.

[8] Idem. Voir aussi Shadd al-izâr, note de la page 311 par l’éditeur moderne un autre Qazwînî qui donne le texte complet de la notice.

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Omar BENAISSA - dans IBN ARABI