28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 14:50

 

LA GUERRE DE TROIE

Tout ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui  n’est que le prolongement de la guerre de Troie : un conflit opposant une coalition de tenants de la force, de la ruse et de l’empire, à des hommes aspirant à vivre dans la dignité et l’honneur. Une enquête sur l’image de la guerre de Troie révélerait qu’elle fut le point de départ de plusieurs ‘’mythologies’’ dérivées.

Troie se trouvait en Asie, sur la partie du détroit des Dardanelles, faisant face à la Grèce. Or l’Asie mineure, comme la Phénicie, relevait du domaine d'influence perse. Et la destruction de Troie par la coalition grecque fut la raison originelle des dissensions entre la Perse et la Grèce, comme l’explique Hérodote.

La guerre de Troie trouvera sa suite sur le terrain de la Berbérie et opposera les Phéniciens alliés aux berbères, aux Romains. Carthage et Rome sont pourtant toutes les deux à l’origine potentiellement des nouvelles Troie. Si Carthage le devint en premier, Rome finira par trouver en Virgile (né en 70 avant J.-C.) le chantre d’Enée, prince troyen qui parvint au terme de périlleuses péripéties en Italie, guidé par les dieux, pour assurer une terre d’asile aux survivants rescapés et témoins de la chute de Troie. Même Coryppe, écrivant au 6ème siècle, rappellera avec orgueil l’ascendance énéenne des Romains. Rome qui ignora quelque temps ses origines, et prêta l’oreille au slogan de Caton : delenda Carthago !, cette Rome là avait mûri et était redevenue consciente de sa mission.

Honorées par les dieux, ces deux Cités sont vouées à la haine réciproque. Et elles vont en découdre, non plus dans la mythologie mais dans l’histoire. La guerre est téléportée sur un terrain qui reste méditerranéen, celui de la Berbérie, et une distribution des rôles où les Romains joueront celui de la ligue achéenne. Carthage jouant le rôle de Troie. Les berbères unis aux Mèdes et aux Arméniens sont les alliés de Carthage jusqu’à la scène finale où les alliances se défont, à l’avantage de Rome, avec notamment la ‘‘trahison’’ de Massinissa.

Pour commencer, Hérodote d’Halicarnasse (c. 484 - 425 avant notre ère) nous apprend qu’une partie des habitants de la Berbérie se disait d’origine troyenne. Le ‘’père de l’histoire’’ nous informe que ces hommes étaient appelés Maxies, ce que certains ont interprété comme la première mention des imazighan, le nom que se donnent aujourd’hui tous les berbères. Leur origine troyenne explique leur installation dans ce territoire, que les Romains vont appeler la Numidie, au voisinage et dans le prolongement du territoire des Carthaginois, et leur longue alliance avec ces derniers qui les avaient précédés de peu dans cette nouvelle terre. La scène berbère sera complétée par l’arrivée d’autres peuples, les persans et les arméniens, venus avec la fameuse armée d’Hercule dont a parlé Salluste. Les nouveaux berbères, anciens troyens vont naturellement nouer une alliance avec Carthage. C’est encore Hérodote qui complète le décor amazigh, en y ajoutant les mèdes et les arméniens. Comme Homère ( ?) dit aussi que les amazones se disaient descendantes des Troyens, on peut penser qu’il s’agirait d’une redite, si les amazones ne sont que les amazigh, l’augmentatif –on, à la fin de amazon signifiant les meilleurs, les grands guerriers des amazighs. La ville de Mazouna en Algérie doit certainement avoir un rapport avec l’amazighité. Le suffixe -oun qui a subsisté en espagnol, sous la forme de -on comme un augmentatif pourrait être d’origine berbère. Quant au –a final, il indique la forme du pluriel arabe que l’on retrouve dans beaucoup de noms berbères arabisés, comme le singulier a-mazûn, pluriel imazunan.que les arabes ont transformé en Mazuna.

Après la guerre de Troie, certains survivants parmi les vaincus ou les vainqueurs rentrent chez eux et d’autres ayant perdu leur chez-soi cherchent un asile là où la providence y pourvoirait.

 

DE L’ILIADE A L’ENEIDE

 

Que l’Iliade et l’Odyssée aient une suite logique en l’Énéide, témoigne de ce que, aux yeux de beaucoup, c’est Troie qui symbolise la grandeur, le bon modèle pour les hommes. Cela témoigne aussi que Troie vaincue n’avait pas été anéantie. Il existait une forte conscience de la nécessité de créer une nouvelle Troie, comme si elle était indispensable aux hommes, à l’humanité. Cette Troie nouvelle a d’abord semblé être Carthage, car c’est d’abord vers elle qu’Enée dirige ses nefs. Mais il ne s’y attarde pas. Après quelques péripéties, il prend la route de l’Italie. C’est là que par le fracas des armes, les Troyens atteignent leur but, après être passés par des épreuves initiatiques qui les ont conduits au succès. Effectivement leur Odyssée a précédé leur Iliade. Car Troie détruite par les armes ne peut être reconstruite que par les armes au service de la sagesse.

Alors qu’Ulysse prend le chemin, hélas long et semé d’embûches, du retour à son pays, son adversaire Enée, lui, prend le chemin encore incertain qui le conduira à trouver asile et lieu sûr pour la survie de Troie à travers sa troupe de compagnons. On connait le tableau peint par Charles-André, dit Carle Vanloo (1705 – 1765) composé en 1729 et intitulé Enée portant Anchise, son père, une scène qui reproduit le moment où le prince troyen s’apprête à fuir Troie en flammes[1]. Ce prénom d’Anchise (prononcé Ankîz en français) a survécu chez nous, en Algérie, comme la forme de diminutif de ‘Anka, phénix symbole de la Phénicie, qui est ‘Anqîs, qui a qualifié notamment un chanteur chaabi, le regretté Boudjemaa al-Anqîs.

Mais Ulysse le rusé, va devoir faire face à la ruse et à la vindicte des dieux et des éléments. Cette fois, il va désespérer de retrouver son trône d’Ithaque où l’attend Pénélope, son épouse fidèle et modèle de patience, qui ruse elle aussi pour retenir l’empressement de ses prétendants, certains de la mort d’Ulysse. Sa vie devient un mauvais rêve, un cauchemar de plusieurs années destiné sans doute à le purger de son péché mortel d’avoir attenté à l’honneur des troyens, de s’être allié à des inconscients comme Agamemnon et Ménélas, son frère. Quant à Achille, il mourut à Troie même, atteint à son point faible, son fameux talon, par une flèche tirée par Alexandre fils de Priam et frère d’Hector. Alexandre appelé aussi Pâris, est l’homme qui fut à l’origine du prétexte de la guerre de Troie, en enlevant la belle Hélène, la femme de Ménélas, dont il tomba amoureux. Il voulait surement se venger du rapt d’Europe par les Grecs.

Pendant qu’Ulysse se démène pour dénouer les épreuves purgatives, Enée tente de deviner les intentions célestes concernant le point de chute final de sa mission salvatrice du peuple troyen, de l’ADN troyen.

Les deux héros, l’un soucieux de retrouver le chemin pour rentrer chez lui, l’autre de trouver un domicile sûr, affrontent une situation qui est celle d’un récit initiatique[2] entamé par Homère et poursuivi par Virgile.

Ulysse paie pour avoir été le complice de ceux qui ont infligé le malheur aux Troyens, représentés par Enée, et ses tourments n’auront de cesse que lorsqu’Énée aura vu la fin des siens. Il a goûté à la victoire, mais il n’en a pas saisi le secret, et c’est à cette fin qu’il subit les épreuves.

Enée est né prince de Troie, dans la ville même où il reçut l’initiation. Il lui reste à vaincre. Il fait donc le chemin inverse d’Ulysse, vainqueur mais n’ayant pas reçu l’initiation.

Dans l’Olympe, les dieux discutent et se disputent au sujet des soutiens à  accorder à ces deux héros, avec mesure et en toute justice.

Énée s’installe d’abord à Carthage[3]. Il n’y est pas à son aise. Sa présence était peut-être gênante pour ses hôtes. Ou bien lui-même craignait-il que sa présence dans la nouvelle ville phénicienne n’attire l’attention des ennemis de Troie qui seraient tentés de venir lui donner le coup de grâce. En fait les dieux voulaient le pousser à poursuivre sa mission sacrée de trouver un lieu idéal pour fonder la nouvelle Troie ou pour brouiller les cartes à ses ennemis. On pratiquait alors la tactique initiatique de cacher le vrai nom d’une ville afin que son secret soit préservé.

En quittant Carthage, Enée lui donne la possibilité de grandir, de se renforcer. Et Rome, une fois conquise par lui pourrait servir de base arrière, d’appui ou…de leurre, de base de remplacement au cas où Carthage venait à subir l’attaque d’une coalition. En intégrant l’épopée d’un prince troyen à son inconscient collectif incarné par Virgile, Rome a inscrit dans son programme, de servir un jour l’Orient des lumières. Après s’être servi du Christianisme, elle devra bien un jour, servir l’islam. En tout, cas le souvenir de Troie est resté vivace, obsessionnel même. Néron réfractaire à ce qui n’est encore qu’un fantasme, l’exorcisera en réservant symboliquement à Rome, le même sort que celui de Troie : « Il mit le feu à la ville de Rome, pour contempler ainsi l’image de l’antique embrasement qui suivit la prise de Troie[4]» Obsession du souvenir de la cité de Priam, hantise du péché commis par les Achéens. Avec Néron, Rome a exorcisé sa haine de Troie en la faisant incendier symboliquement par son tyran le plus célèbre.

En s’installant en Italie, Enée est semblable à Moïse, ou Sargon, recueilli par son ennemi. Il y sera élevé au rang de roi, mais il ne perdra  jamais de vue qu’il est venu pour la transformer. Cela prendra du temps, et la patience des dieux s’estime en siècles et même en millénaires.

 

LES GUERRES PUNIQUES

 

Portant déjà le gène troyen, Rome insouciante et encore inconsciente de sa mission divine, songe à détruire Carthage, possible concurrente. C’était un point sur lequel un sénateur n’avait pas cessé d’insister, comme d’une urgence vitale. Delenda est Carthago, proclamait-il. Se doutait-il déjà qu’en détruisant Carthage les Romains hâteraient l’avènement de Rome en tant que nouvelle Carthage ?

Carthage est la sœur de Troie. La destruction de Troie était une nécessité vitale pour la Ligue grecque qui était aveuglée au point d’ignorer que détruire Troie revenait à scier la branche qui pouvait la sauver un jour…

La chute de Carthage a affaibli les berbères, en les privant d’une carte dont ils auraient pu se servir pour mener une politique équilibrée vis-à-vis de Rome. Ils faillirent à leur parole donnée de prendre collectivement la défense de leur allié de toujours, Carthage. Massinissa fut trompé, ou bien ne comprit pas l’enjeu grave dans lequel il s’engageait en prenant le parti des Romains. Le roi de Maurusie, Syphax, l’aurait pourtant invité à s’unir avec lui pour organiser la résistance à l’ennemi.

Lors de la première guerre punique, il y eut quand même des berbères qui étaient bien avisés de cela : un jeune officier nommé Naravas[5] quitte les rangs des Romains commandés par un certain Spendius, et s’engage aux côtés de Carthage. Au chef Carthaginois qui le reçoit, Naravas explique son geste comme un acte d’obéissance à une volonté que lui fit son père, avant de mourir. Il lui avait recommandé de se tenir toujours du côté des Carthaginois. C’est cela le devoir berbère : tenir sa parole. Polybe confirme que ce fut grâce au soutien de ce chef numide que les Carthaginois ont pu triompher des Romains, dans un premier temps.

« Il y avait alors dans l’armée de Spendius un certain Numide nommé Naravase, homme des plus illustres de sa nation, et plein d’ardeur militaire, qui avait hérité de son père de beaucoup d’inclination pour les Carthaginois, mais qui leur était encore beaucoup plus attaché, depuis qu’il avait connu le mérite d’Hamilcar. Croyant que l’occasion était belle de se gagner l’amitié de ce peuple, il vient au camp, ayant avec lui environ cent Numides. Il approche des retranchements, et reste là sans crainte, et faisant signe de la main. Hamilcar, surpris, lui envoie un cavalier. Il dit qu’il demandait une conférence avec ce général. Comme celui-ci hésitait et avait peine à se fier à cet aventurier, Naravase remet son cheval et ses armes à ceux qui l’accompagnaient, et entre dans le camp, tête levée et avec un air d’assurance à étonner tous ceux qui le regardaient. On le reçut néanmoins, et on le conduisit à Hamilcar. Il lui dit qu’il voulait du bien à tous les Carthaginois en général, mais qu’il souhaitait surtout d’être ami d’Hamilcar, qu’il n’était venu que pour lier amitié avec lui, disposé de son côté à entrer dans toutes ses vues et à partager tous ses travaux. Ce discours, joint à la confiance et à l’ingénuité avec laquelle ce jeune homme parlait, donna tant de joie à Hamilcar, que non seulement il voulut bien l’associer à ses actions, mais qu’il lui fit serment de lui donner sa fille en mariage, pourvu qu’il demeurât fidèle aux Carthaginois.

L’alliance faite, Naravase vint, amenant avec lui environ deux mille Numides qu’il commandait. Avec ce secours, Hamilcar met son armée en bataille… »

Polybe consacre plusieurs passages au récit de ce héros berbère que les auteurs français de l’époque coloniale ont négligé sans doute pour ne pas révéler le caractère antique du sentiment pro-carthaginois des Berbères. Ils ont privilégié Rome associée à la France. Les soldats et les colons Français ont toujours été appelés romains (a-rûmî, iromiyèn en berbère ou rouama selon le pluriel arabe), tout au long de la colonisation et jusqu’à nos jours. La mémoire berbère était restée vive en Kabylie, grâce au mont a-Gargar (djurdjura).On n’oublie jamais…

Quand vint la deuxième guerre punique, un conflit entre les chefs berbères les conduit à la division. Syphax ou Suphax prenant le parti des Carthaginois et Massinissa celui des Romains. Le mobile du différend étant de nature passionnelle, on ne comprend pas que Massinissa ait accordé la priorité à ses sentiments pour une princesse carthaginoise, pour vouer une haine à son rival Syphax. Les deux hommes tenaient Carthage pour un allié des berbères, et Massinissa avaient donné des prénoms carthaginois à ses enfants et petits-enfants.

Par sa politique du divide ut imperus, Rome réussit à prendre Carthage et à ordonner sa destruction définitive.

Massinissa est récompensé d’une façon peu glorieuse. On lui accordera le titre de roi (titre que se donnaient les chefs de tribus), et sans doute celui de ‘‘roi des rois’’, si nous considérons que Massinissa n’était pas le patronyme de ce chef massyle, mais un titre signifiant roi des rois, ‘‘a-mensa, singulier, imensan, au pluriel’’, a-mensa i-mensan, le roi des rois.

On sait que le titre de mensa ou mense, fut porté jusqu’au 19ème siècle par certains rois africains (Kankan Moussa) de la périphérie de la Berbérie (notamment le Mali), et qu’il a existé aussi dans les Iles Canaries.

Le temps ne tardera pas à venir où les Romains cesseront de  soutenir des rois berbères. Ils désigneront des proconsuls. A la Maurusie, à la Numidie et à Carthage, succèderont la Maurétanie Tingitane, la Maurétanie Césarienne et l’Afrique Proconsulaire. L’héritage de Massinissa sera partagé par les Romains, toujours dans la même optique de diviser pour régner. Et avec la révolte de Jugurtha s’estompera pour longtemps le rêve d’un empire berbère.

Le mot d’ordre ‘‘a-narraz wala anneknu’’ (plutôt briser que se soumettre), ne fut pas une simple parole. Il résume bien à lui seul le caractère inflexible de l’esprit berbère, jusqu’à l’entêtement.

Une tentative ultime est conduite par Tacfarinas le numide, qui engage pour la première fois des troupes Zénètes, appelés Cinithiens par Tacite, et qui n’aboutit pas. Une fois encore les berbères sont vaincus par les envahisseurs étrangers.

La pression ne baissera pas, car même divisée à son tour, Rome va au moyen de son bras oriental appelé Byzance, prendre la relève et les soulèvements berbères seront écrasés sans pitié rappelant les mille et un soulèvements des algériens contre le colonialisme français.

Mais, en Orient, la Rome byzantine va déclencher un autre scénario en s’en prenant aussi bientôt au Temple de Jérusalem, avant d’être à son tour ‘‘vaincue’’, épuisée par tant de siècles d’effort soutenu pour faire respecter le limes.

A force de diviser les peuples, Rome a perdu la recette qui lui permettait de les contrôler tous. La tactique s’est retournée contre elle, comme un retour de manivelle. Son empire va bientôt éclater sous les coups des peuples qu’elle avait soumis.

Après la chute de l’empire romain, le monde sera en attente d’une nouvelle intervention divine, qui se manifestera avec la naissance à Médine, la Nouvelle Troie, d’un état qui va consoler également et les Berbères et les ‘’Carthaginois’’ (Phéniciens). Un état qui va déterminer les conditions de la naissance des temps modernes. Ce ne sera plus l’empire, mais une foi nouvelle qui met au même niveau tous les peuples. Du moins à ses débuts, car les premiers musulmans délaissant la sagesse prophétique, céderont vite à la tentation de l’empire. Par trahison, ou manque d’imagination, ils vont imiter la forme de gouvernement des empires qu’ils avaient détruits. En promouvant une culture d’empire, les musulmans se condamnaient définitivement à la décadence à plus ou moins long terme.

 

[1] Source textuelle : Virgile, Énéide, Chant 02 (Récit par Énée de la chute de Troie) v. 705-746

[2] Au sujet de la lecture initiatique de l’Enéide, voir : Virginie Dang, Vers une revalorisation d’Énée en France, Le Séjour d’Honneur d’Octovien de Saint-Gelais, Cahiers de recherches médiévales [En ligne],

10 | 2003, mis en ligne le 08 octobre 2007  

[3] Il est remarquable que Virgile fasse de Carthage une des étapes qui mèneront Enée de Troie en Italie.

[4] Eutrope, Abrégé de l’Histoire Romaine, Livre 7.

[5] Voir Polybe, Histoire générale, Livre 1, chapitres XVII et XVIII

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Omar BENAISSA - dans Conscience berbère