19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:07

Excursus : Le mythe de l’influence chrétienne sur l’islam :

 

Lorsque l’islam a commencé sa carrière, le christianisme comptait déjà 6 siècles d’existence derrière lui. Il se mourrait, bien qu’ayant connu quelques succès. Il avait attaché son train à la locomotive païenne de Rome, et moyennant quelques concessions et quelque patience, il arrivera au 4ème siècle à convertir à moitié un empereur romain de Byzance.

C’est durant ces quelques siècles de ‘’grandeur’’, que les chrétiens vont produire une littérature religieuse dont une partie sera écrite en syriaque qui s’apparente à l’arabe, comme toutes les langues sémitiques.

Notons au passage que si le syriaque pouvait rendre un service au christianisme, il aurait produit au moins un évangile remontant au tout début de la mission de Jésus (S), au coté des évangiles en grec et en latin. Le syriaque se serait acquis alors un statut bien plus considérable de langue de l’Evangile.

Les écrits du 5ème siècle, comme ceux mentionnés par Luxenberg, ne pourraient même pas soutenir la comparaison (quant à l’authenticité) avec les écrits se rapportant à l’islam dans la langue persane.

Notons aussi que les textes auxquels se réfèrent Luxenberg se situent tous historiquement à l’époque où le christianisme n’avait pas encore bénéficié d’une assise sûre, d’un pouvoir politique capable de le défendre à tout prix. Les Romains d’Orient étaient la première puissance mondiale, et face à eux, se dressait la puissance sassanide de la Perse. Ephrem le Syriaque et d’autres auteurs chrétiens étaient potentiellement capables d’écrire aussi bien en grec qu’en persan. Sa ville natale de Nisibe a changé de mains plusieurs fois en un siècle passant de celles des Romains à celles des Perses à qui elle a été rétrocédée par Jovien en 363, 10 ans avant la mort d’Ephrem.

Les Perses étaient zoroastriens, et s’ils étaient tolérants envers les autres religions, ils se méfiaient, à tort ou à raison, de ceux de  leurs sujets qui se faisaient chrétiens, les assimilant à des agents de l’ennemi. Les Romains avaient aussi la même méfiance à l’égard de leurs sujets zoroastriens.

Sachant lire le persan, ou étant d’origine persane, les chrétiens pouvaient bien avoir apporté avec eux leur culture zoroastrienne. C’est ce que nous avons relevé dans le cas des ‘’hymnes’’ attribuées à Ephrem et qui ne pourraient avoir été que des essais de traductions des hymnes chantées par les kurdes zoroastriens. Même à l’époque musulmane, un auteur syriaque nommé Ebedjésus (serviteur de Jésus), également de Nisibe, tentera, en 1290, d’imiter les Maqâmat d’al-Harîrî, en composant son Paradis de l’Eden, contenant cinquante homélies, avec un résultat médiocre, et qualifiée de ‘’littérature décadente[1]’’. Mais déjà l’usage de la langue arabe avait supplanté le syriaque.

Dès le début, l’islam a reconnu un statut spécial au christianisme et au judaïsme. Sur le point de la croyance en la trinité, le Coran exprime clairement et sévèrement la désapprobation. Or c’est le point principal dont débattaient les théologiens chrétiens. Entre les deux théologies, aucune convergence possible.

L’islam est entré avec fracas sur la scène de l’histoire. Il est venu avec une force de persuasion telle que les chrétiens orientaux n’avaient pas d’autre choix que de se convertir pour la plupart, ou de se soumettre. Le christianisme songe alors à aller chercher un autre centre d’accueil : ce sera l’Europe, l’Occident. Selon la théorie du défi riposte d’Arnold Toynbee, il va organiser sa résistance. Or cela même, il le doit à l’islam, sans quoi il aurait continué à  vivoter plus ou moins dans les couvents et moineries.

Le christianisme a donc construit en partie la civilisation occidentale, après avoir appris auprès des musulmans comment concrétiser un changement social au moyen de la religion. Sans ça, le christianisme serait encore une religion de couvent exclusivement.

Par conséquent, je ne pense vraiment pas que les musulmans aient songé un seul instant à emprunter volontairement quoi que ce soit au christianisme, de langue syriaque ou autre. La connaissance que le Coran apportait au sujet de Jésus (S) leur suffisait largement.

On peut supposer et admettre que, plus tard, quelques convertis à l’islam aient tenté de décoder leur nouvelle religion avec la grille du christianisme qu’ils avaient connu. Or on sait que le christianisme s’était embourbé dans les querelles trinitaires, querelles qui ne pouvaient pas susciter le moindre intérêt parmi les musulmans.

Les 6 premiers siècles du christianisme ont vu d’abord la subsistance de la mythologie grecque à travers les écrits des syriens/phéniciens qui préféraient user du grec plutôt que du syriaque, comme ce fut le cas de Porphyre de Tyr, de Jamblique, de Proclus. Porphyre qui fut le disciple de Plotin, en recueillit son œuvre et la publia sous le titre des Ennéades. Il a également écrit un commentaire d’un passage de l’Odyssée, intitulé l’Antre des nymphes, et une célèbre introduction à l’étude des catégories d’Aristote, intitulé Isagogè qui connut un grand succès parmi les auteurs musulmans postérieurs. La religion grecque ne sera officiellement interdite (mais pas morte) qu’au 9ème siècle de notre ère.

Pendant ce temps, le syriaque faisait profil bas, dominé par la puissance du Grec, langue de la philosophie et des sciences. Avant l’islam, le syriaque était à la peine, parce que la foi chrétienne était encore loin de triompher contre la mythologie grecque. Et quand s’ouvrira enfin une fenêtre pour sa splendeur, l’islam arrive qui va mettre un terme aux langues anciennes, y compris l’araméen.

On est loin du temps où l’araméen était aussi une langue ‘’officielle’’ de l’empire achéménide. Ce qui est remarquable, c’est que le syriaque n’a même pas pu servi à recueillir les paroles de Jésus (S) au point que nous ne savons même pas dans quelle langue il s’exprimait, encore qu’à l’évidence, pour certains, il s’agirait de l’hébreu.

Lorsque l’islam bouclera ses 6 siècles d’existence, il aura produit Ibn Arabî (mort 1240). Et dans le domaine de la philosophie qui était une curiosité pour lui, il a produit Avicenne, et surtout Averroès qui va enseigner Aristote aux occidentaux. C’est un jugement ramassé, mais nécessaire comme une transition à la poursuite de notre sujet.

Et c’est après les œuvres d’Averroès, que les chrétiens ont commencé à entrer dans la civilisation, ayant appris la pensée d’Aristote à travers l’œuvre de l’andalou Ibn Rochd. C’était le premier signe implicite de l’acceptation de l’apport de l’islam.

La pensée philosophique chrétienne est née d’abord comme une réfutation de l’averroïsme. C’est encore l’islam qui a réveillé le christianisme. Thomas d’Aquin a réfuté la doctrine de l’unité de l’intellect telle qu’elle a été attribuée à Averroès. Il ne se doutait pas alors qu’il desservait ce faisant la doctrine chrétienne.

On parle un peu trop d’une dette que les musulmans auraient contractée auprès des chrétiens de leur temps. Mon opinion est que les musulmans ont tout fait tout seuls. Je ne dis pas cela par chauvinisme. Sociologiquement, lorsqu’une puissance apparait sur la scène de l’histoire, elle ne se préoccupe pas de savoir ce que pensent les peuples qu’elle va conquérir. Elle trace son chemin tout seule. Parfois, à ses dépens.

A plus forte raison, lorsque cette puissance apparait vite toute armée, résolue, comme le fut la puissance musulmane à ses débuts. On allait transmettre un enseignement au monde, pas pour chercher à apprendre auprès de lui.

Le Prophète avait eu l’occasion de recevoir à Médine une délégation de chrétiens arabes de Najrân. Il leur a proposé la mubâhala, (une épreuve d’ordalie) et les chrétiens sont repartis effarouchés, en refusant une épreuve où le Prophète prenait pourtant le même risque qu’eux.

Les musulmans savaient déjà l’essentiel au sujet du christianisme, et surtout que les croyances des chrétiens ont suscité la colère divine : « Et ils ont dit: ‘’Le Tout Miséricordieux S’est attribué un enfant!’’. Vous avancez certes là une chose abominable! Peu s’en faut que les cieux ne s’entrouvrent à ces mots, que la terre ne se fende et que les montagnes ne s’écroulent, du fait qu’ils ont attribué un enfant au Tout Miséricordieux, alors qu’il ne convient nullement au Tout Miséricordieux d’avoir un enfant! Tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre se rendront auprès du Tout Miséricordieux, [sans exception], en serviteurs. » (Sourate Marie, 19 : versets 88 à 93). Cette désapprobation claire n’empêche pas que Dieu qui regarde les cœurs, dise ailleurs dans le Coran 5 : 82, « Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent: «Nous sommes chrétiens». C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. »

Lorsque les premiers musulmans, après la phase de la foi, entrent dans ‘’la phase de la raison’’, ils voudront codifier leur propre savoir, l’organiser pour le rendre plus clair aux nouvelles générations qui n’avaient pas vécu la ‘’phase de la foi’’, ils seront amenés petit à petit à étudier les pensées dominantes de leur temps et celles des anciens. Ce sera plutôt la pensée grecque, pas nécessairement l’aristotélisme, mais plus sans doute, le néoplatonisme, qui fut développé par des syriens, des phéniciens. D’ailleurs les musulmans ont longtemps pris Aristote comme l’auteur des Ennéades qui est en fait, un exposé de la doctrine de  Plotin par son disciple Porphyre.

Mais cela n’intervient que lorsque le savoir organisé, dévolu à une classe de savants, a pris la phase de la foi, où les croyants transmettaient de bouche à oreille, l’esprit de la mission prophétique, sans manier les concepts. C’est alors que des chrétiens convertis auraient pu avoir l’idée de confronter le savoir des musulmans à ceux des maitres à penser du christianisme. Mais là, nous sommes déjà dans une phase où le savoir ne concerne que les élites.

On peut bien sûr accepter l’idée que les chrétiens qui se convertissaient en grand nombre à la nouvelle religion, aient pu être tentés d’établir quelque comparaison entre leur religion précédente et la nouvelle. Mais comme le christianisme a été englué dès l’origine dans le débat de la trinité, qui fait horreur aux musulmans, il me semble impossible qu’un musulman ait éprouvé un quelconque désir d’en connaître davantage sur cette religion.

Encore une fois, c’est une conviction qui ne relève pas du chauvinisme, mais de l’observation socio-historique. Au début, les vainqueurs ne portent pas d’intérêt pour les croyances des vaincus.

Ce phénomène n’est pas propre aux musulmans. Lorsque les Espagnols sont arrivés en Amérique, ils ne se sont pas intéressés à la religion des Incas et des Aztèques. Ils passaient au fil de l’épée quiconque refusait de dire où il cachait son or. Quant au christianisme, les Espagnols ne l’invoquaient que pour massacrer en bon droit. La différence entre les premiers musulmans et les Espagnols consiste en ce que ces derniers agissaient déjà pour un conquérant, un roi soucieux d’enrichir et d’agrandir son empire, alors qu’en Islam la ‘’culture d’empire’’ n’a fait son apparition qu’avec les omeyyades qui ont imité les rois byzantins, et créé une dynastie.

Et au 19ème siècle, les Occidentaux partis à la conquête des terres musulmanes ne s’intéressaient à l’islam que pour connaitre les moyens de le combattre.

C’est pour ces raisons que je suis d’avis que l’on exagère l’intérêt qu’auraient eu les musulmans pour le christianisme oriental, d’autant plus qu’il était loin d’être dans une quelconque splendeur. L’Eglise devait même remercier Dieu d’avoir envoyé des hommes pour la sortir de sa torpeur, de l’impasse où elle se trouvait. D’ailleurs, ce sera le cas aussi pour les musulmans quand les Mongols saccageront Bagdad au 13ème siècle. A quelque chose malheur est bon.

Remarque : Certains musulmans ambitionnent de refaire naitre l’islam en imitant les anciens, c’est-à-dire en se lançant dans des conquêtes militaires ; Outre que cette entreprise est impossible, pour les raisons que l’on devine, mais encore, on se demande comment ils nourrissent une ambition avec un projet qui a déjà échoué. Imaginez que les chrétiens voulant redonner une chance au christianisme renouvellent leurs erreurs passées, colonialismes, et buchers pour les sorcières, etc.

***

Le Coran a-t-il une histoire ?

Affirmer que le Coran a emprunté, a ‘’pioché’’ en quelque sorte dans les sources chrétiennes me parait très discutable, sans aucun fondement. Il serait plus vrai de dire que comme le Dieu du Coran est le même que le Dieu d’Israël et de Jésus, – et le Coran le proclame haut et fort, – il est normal que les thèmes chrétiens ou bibliques soient retrouvés dans le Coran, avec plus de cohérence que dans les sources antérieures classiques.

C’est cette cohérence, cette logique interne indestructible et inattaquable qui fait du Coran sa propre source. Ce n’est un mystère pour personne que des juifs se trouvaient en Arabie, et que des chrétiens y vivaient aussi. Mais la légende selon laquelle le Prophète travaillerait comme un chercheur académicien, recopiant les manuscrits des uns et des autres et tentant de reconstituer un livre qui serait la synthèse ne convainc personne même parmi les orientalistes les plus résolus contre le Coran. D’ailleurs en a-t-il jamais existé ?

Même s’il en fut le cas, force nous sera de reconnaître que nous avons affaire à un génie hautement inspiré. Je me rappelle avoir répondu à une catholique qui me disait naïvement que ce sont les chrétiens qui ont écrit le Coran : ‘’ Pourquoi alors ne le suivent-ils pas eux-mêmes ? Pourquoi alors ne sont-ils pas capables d’en composer un pour eux ? ».

Le Coran a une histoire, certes, mais seulement celle qu’il fait, comme lorsqu’il apporte une confirmation de faits rapportés par la Bible, et dont débat la critique moderne occidentale, pour la confirmer ou la mettre en doute. Cela revient à venir en aide à la Bible et à inciter ses lecteurs à mieux la comprendre et à se réviser parfois. C’est grâce au Coran que les musulmans croient en Jésus (S) et en Moïse, et dans les autres prophètes qu’il mentionne ou cite. Puis il y a eu l’histoire des musulmans qui est une histoire humaine, toute humaine. Cette histoire révèle une histoire de la compréhension du Coran, car le Coran, source invariable et moteur immobile, génère sans cesse des significations nouvelles à ceux qui le lisent.

Le propos de Luxenberg

Luxenberg n’a pas la prétention de renouveler l’esprit du commentaire qui est suffisamment incarné par les commentateurs musulmans. Il en faut de beaucoup.

Il a proposé, modestement, une approche nouvelle que les musulmans de la première civilisation n’avaient pas explorée, parce que rien ne les y obligeait, et qu’il n’y avait pas urgence. Luxenberg est la preuve que ce sont les chrétiens qui soutiennent que l’islam leur doit quelque chose.

Les gens cherchent ce dont ils ont besoin prioritairement. Les musulmans pensaient à juste titre tout trouver dans le Coran et dans la tradition prophétique qui représente une masse scripturaire bien plus considérable que toute celle des deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau réunis. Même si la quête du savoir impose d’examiner toutes les idées en cours, il existe des priorités, et les savants d’aucune société n’ont jamais pu examiner tout le savoir de tous les peuples qui leur furent contemporains. Même s’ils avaient conscience de l’importance du syriaque ou de je ne sais quelle autre langue proche ou lointaine, ils avaient déjà fort à faire avec le travail immense que demande un commentaire du Coran, leur esprit n’avait pas pu se libérer pour se porter dans une direction nouvelle qui reste d’ailleurs de peu d’intérêt, même aujourd’hui, quoiqu’en pense Luxenberg.

Comme Athéna, l’islam est né armé de la tête aux pieds, équipé de sa lance et de son bouclier ainsi que de son épée et de sa cotte de maille. Il savait ce qu’il y avait à faire. Il n’était pas allé à la recherche d’un manuscrit perdu pour compléter celui qu’il avait déjà, du genre de scénario dont raffole le cinéma moderne.

Il avait pour premier souci d’assurer sa survie, de laisser son empreinte profonde, afin de survivre aux évènements et aux hommes, d’échapper au destin triste du message de Jésus (S), par exemple, qui ne l’avait précédé que de 6 siècles et dont on avait déjà perdu toute trace de l’original, au point que les chrétiens sont incapables de déterminer la langue même que Jésus parlait.

Les musulmans n’ont donc pas fait une priorité de l’approche studieuse des ressources de la linguistique comparée. Ils avaient fort à faire avec la maitrise de la langue arabe, l’une des plus riches qui soit, depuis l’avènement du Coran qui a rassemblé tous les parlers vernaculaires de la péninsule arabique.

La conscience des commentateurs

Beaucoup de commentateurs rappellent l’origine d’un terme faisant problème lorsqu’ils le reconnaissent comme un emprunt, comme une difficulté textuelle. Les commentateurs travaillent dans un esprit d’exhaustivité lorsque cela le permet. Sinon à quoi bon cacher, dissimuler ?

Mais quand on parle de Coran, il faut toujours garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas seulement d’une richesse lexicale, mais d’abord d’un esprit nouveau qui a utilisé cette richesse pour révolutionner l’idée de religion dans le monde. la baraka du Coran a créé une ambiance qui favorisé aussi un rafraichissement des religions orientales.

C’est grâce à l’islam que les religions qui vivotaient jusque-là ont pu reprendre vie, et réaliser pourquoi des siècles durant, elles étaient sans vie véritable. Elles ont appris de l’islam, et profité de l’apport immense d’oxygène qu’il a insufflé.

Cela, même les Arabes ne le comprenaient pas encore, du moins pas tous. Emportés par la vague immense suscitée par l’énergie de la Révélation, qui les fit parvenir aux confins du monde d’alors, en moins de cent ans, ils crurent en être les moteurs, alors qu’ils ne faisaient que la chevaucher. La vague cessera de les conduire, parce qu’elle s’était alourdie en chemin de tant de péchés de ceux qu’elle portait, qu’elle s’est brusquement figée, comme glacée par un froid polaire extrême et soudain. Cette vague avait été produite par la prédication prophétique. La vague ne peut porter que les cœurs légers qui ne visent que l’agrément de Dieu, pas des hommes qui entretemps, avaient oublié la mission et n’étaient plus motivés que par le butin et les intérêts de ce monde.

Notre propos :

Je n’ai pas l’intention de reprendre point par point tout le travail de Luxenberg. Je vais me contenter d’en montrer la fragilité et parfois la tricherie involontaire parfois, l’esprit manipulateur qui se cache derrière son interprétation. Je vais me contenter d’examiner le cas qui a été  célébré par ses critiques favorables, en l’occurrence sa critique des versets des ‘’houris, les épouses ou les compagnes du paradis’’.

Je pense qu’en déconstruisant sa démonstration à ce propos, et à propos de deux ou trois autres exemples corollaires, j’aurais atteint mon but, n’ayant pas en vue de consacrer plus de temps à cet ouvrage ni l’ambition de le réfuter de façon globale.

Pour le reste, je dois dire ici même que je n’ai même pas voulu examiner les termes syriaques qu’il a utilisés, parce que je n’ai pas la compétence pour les réfuter ou les discuter. C’est la raison pour laquelle je ne les mentionne pas. Je me suis contenté d’examiner les propositions en nombre très limité d’ailleurs qu’il suggère pour servir de remplacement à certains versets coraniques.

Je veux en fait me servir du prétexte de la réponse à Luxenberg plus pour examiner de façon générale le statut de ‘’l’épouse du paradis’’ du point de vue initiatique que de chercher à réduire à néant les thèses de Luxenberg. Ce serait mal venu, d’autant plus que beaucoup d’encre a déjà coulé depuis le temps où son livre a paru. L’auteur a lui-même du prendre du recul depuis, et modifié ses positions.

Avant d’aller plus loin, je dois reconnaître que le travail, loin de m’inspirer de l’inimitié envers son auteur, m’a au contraire nourri en énergie. Je lui suis reconnaissant pour cela. Sans lui, je ne me serais jamais penché avec plus d’attention sur des versets que j’ai sans doute lu des dizaines de fois, sans jamais m’arrêter aux ‘’difficultés’’ qu’ils présentent, et aux évidences qui auraient dû me sauter aux yeux.

Mes arguments on s’en doute, ne seront pas puisés dans le registre de l’étymologie, mais dans celui de la philologie générale, de la littérature musulmane, y compris la métaphysique et la littérature soufie. Il me semble possible en effet de construire une argumentation philologique capable au moins de mettre en doute certaines de ses propositions.

Ce qui ne m’empêche pas bien sûr de recourir à des arguments directs opposables à certaines de ses propositions qui sont contredites par des textes coranique ou traditionnels dont il n’a pas eu connaissance.

Nous avons examiné surtout le cas de ḥûr al-‘în, les fameuses houris du paradis, pour les occidentaux, avec les arguments divers qu’il propose à l’appui de sa thèse, suggérant de modifier les lectures pour les rendre homogènes et compatibles avec ladite thèse.

Répondre à cette thèse sur les houris, appelons-la ainsi, aurait dû suffire pour moi. Mais j’ai complété avec deux ou trois autres cas auxquels j’avais vite trouvé des réponses, comme towd, puis celui de tuthîru al-arza. Je ne pouvais pas consacrer plus de temps. Bien sûr, je signale déjà ici, les excès de zèle de Luxenberg, qui va jusqu’à vouloir inventer une lecture nouvelle de abkâr, pluriel de bikr, qui ne s’applique généralement qu’aux jeunes filles[2], quand il est employé substantivement[3]. La ‘’racine’’ syriaque ne peut être invoquée contre la lecture d’un adjectif qui fait partie du vocabulaire courant de l’époque. On peut bien faire l’effort de l’écouter, quand il parle d’un mot reconnu déjà par les commentateurs musulmans comme étant une ‘’difficulté textuelle’’, mais sur le pluriel abkâran, il n’y a rien à faire. Un fruit précoce s’appelle bâkûra, le pluriel en est bawâkir, et on dit de l’homme qui se lève tôt le matin, bakkara (2ème forme). Mais abkâr ne se dit que pour les femmes, et son contraire est thayyib, pluriel thayyibât, comme on les retrouve dans la sourate al-Tahrîm, 66, et verset 5.

Nous avons pensé qu’en répondant sur ces points nous aurons déjà suffisamment relevé la faiblesse de l’argumentation de Luxenberg. En nous dispensant de traiter d’autres cas, nous espérons que les lecteurs avertis par cet écrit seront plus vigilants dans leur lecture de Luxenberg. ‘’Il ne s’agit pas d’aimer ou de haïr, mais seulement de comprendre’’, comme disait Spinoza.

 

Cela étant dit, on comprendra que le travail de Luxenberg ne peut être considéré comme utile qu’à moins de justifier dans quelle mesure et en quoi l’étymologie comparée, la linguistique diachronique comparée pourrait être admise comme un argument recevable et décisif dans un domaine qui relève surtout de la métaphysique, de l’herméneutique.

 

C’est la première critique que l’on puisse lui adresser : ignorer qu’un texte religieux ‘’signifie’’ d’abord pour les croyants pas pour les amateurs de mots croisés ou les étymologistes en herbe. Les musulmans savaient par les traditions que le Prophète avait expliqué que ḥûr al-‘în, se référait aux ‘’épouses’’ du Paradis promises aux croyants, laissant aux musulmans le loin de faire l’effort de comprendre, d’interpréter ce que signifierait cette expression, en l’approfondissant.

C’est ce sens qui prime. Même si on nous démontrait de façon indiscutable que cette expression ne signifie rien d’autre que du ‘’raisin blanc’’, cela n’empêcherait pas les croyants de penser que Dieu leur parle par des paraboles, et de donner donc  toujours le pas au sens traditionnel sur le résultat d’élucubrations d’un chercheur, aussi honnête soit-il. Parce que la tradition prophétique qui seule éclaire avec autorité, l’obscurité coranique nous enseigne que les ḥûr al-‘în sont bien des êtres vivants d’une beauté inimaginable dans ce monde, et qu’elles seront les compagnes des bons.

 Cela ne relève pas du chauvinisme, mais de la logique même qui régit toutes les religions. Ce que disaient ‘’les anciens’’ des uns et des autres, aura toujours le pas sur les critiques, surtout lorsque ces dernières émanent de personnes qui ne font pas partie du même giron.

C’est un instinct de conservation qui motive et anime toutes les religions.

Cela fait deux mille ans que certains s’attachent à ce que d’autres considèrent une ineptie comme la Trinité qui contredit toute la métaphysique universelle, et pourtant des centaines de millions de personnes continuent d’y ajouter foi, et le Christianisme continue de fournir des saints et des modèles de bonté à l’humanité. Les dogmes religieux sont têtus.

 

[1] J.–B. Chabot, dans sa Littérature Syriaque, page 32.

[2] Pour les qualificatifs concernant les choses relatives à l’aspect intime de la femme, la langue arabe se sert de la forme masculine, quand ces aspects ne sont jamais partagés par les hommes. Sachant que l’adjectif bikr (vierge) ne peut s’employer qu’aux femmes, la langue arabe n’a pas jugé utile de se servir de la forme féminine. Ainsi on dit d’une femme qu’elle est vierge, bikr, pas bikra, parce que le mot ne se dit pas pour l’homme. La virginité est une propriété exclusivement féminine. De même, on dit une imra’atun hâmil, (comme si on disait en français ‘’femme enceint’’ au lieu d’enceinte, sachant que les hommes ne tombent jamais enceints), et pas imra’atun hâmilatun … il existe d’autres exemples.

[3] Dans la sourate 2 : 68, il est employé pour qualifier négativement la vache destinée à être sacrifiée : ‘’Ni vieille, ni vierge (jeune), ’’. C’est-à-dire qu’elle a été auparavant soumise au taureau. Même si les vaches possèdent aussi un hymen, cette donnée n’est pas une condition de la virginité. «  - Ils dirent: ‘’Demande pour nous à ton Seigneur qu'Il nous précise ce qu’elle doit être’’. - Il dit: ‘’Certes Allah dit que c’est bien une vache, ni vieille ni vierge, d’un âge moyen, entre les deux. Faites donc ce qu’on vous commande». On peut expliquer l’emploi d’un adjectif d’habitude réservé aux jeunes filles, par la fonction miraculeuse que va jouer le sacrifice de cette vache, comme l’indique la suite du récit où un mort est ressuscité après avoir été ‘’ frappé’ avec un morceau de chair de la bête sacrifiée. On est dans ce que l’on appelle un rite évocatoire, où la bête est  personnifiée à des fins ‘’magiques’’. A force de demander des explications à Moïse (S) au sujet de la vache à sacrifier, Dieu finit par employer le terme (non-) vierge à son propos. Les israélites ‘’exigent une définition par spécifications successives’’ (Jacques Berque) et comprennent que Dieu les préparent à un rite ‘’magique’’ de résurrection d’un mort. Ils cessent de questionner Moïse (S) et acceptent de faire ce qu’on leur demandait en urgence depuis le début : immoler la vache. Ils avaient réalisé que c’était bien à un rite destiné à ramener à la vie, un homme sur la responsabilité de qui l’assassinat était disputée.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes