19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 15:21

De zawwajnâhum à rawwahnâhum

 C’est sûr qu’en s’amusant à déplacer les points diacritiques, on a beaucoup de chances de trouver des sens nouveaux. Mais il faut faire attention à ne pas dire n’importe quoi, à ne pas céder à la facilité. On ne s’amuse pas avec les textes sacrés, on risque de soulever l’indignation des croyants, mais pire encore, celle des savants.

Je ne crois pas que rawwaḥa signifie donner du repos. Si on devait adopter la lecture avec un au lieu d’un zây, le sens ‘’râḥa’’ qui signifie aller ou partir, pourrait mieux convenir au contexte. ‘’Nous les faisons aller vers, nous les faisons attirer par les belles.’’

Mais admettons ! Il n’empêche que sa lecture une fois supposée validée, elle devra donner lieu à commentaire, à critique. Car ce qui s’improvise, ce qui est excessif, ne résiste pas longtemps à la critique. Il la suscite même rapidement.

 En effet, même dans ce cas, Luxenberg tombe dans un piège ; si nous acceptions ‘’rawwaḥnâhum’’, on retomberait dans ‘’le repos’’ qui est… la femme, selon la métaphore française, à quoi se réfère l’expression’’ repos du guerrier’’. Le raisin ne repose en rien. Sinon qu’il nous le prouve, par quelque expression ou dictionnaire,  arabe ou syriaque, il a le choix.

Notons au passage que Luxenberg ignore qu’au paradis, on ne connaît pas la fatigue, ni la maladie, ni les soucis. Se reposer de quoi ? En quoi manger du raisin peut-il apporter du repos ?

Le repos n’est pas donné par la grappe de raisin. Dans ce monde, le raisin blanc consommé hors saison ne donne que le rhume.

La vraie raison pour laquelle Luxenberg a voulu échafauder à tout prix la lecture rawwaḥnâhum, est l’objection imparable qu’entrainerait le rejet immédiat de sa thèse houri = raisin blanc, en gardant zawwajnâhum : on aurait du mal à comprendre que l’on puisse se marier à des grains de raisins blancs. L’emploi de  ce  verbe implique que les ḥûr al-‘in sont bien des épouses, ou en tout cas qu’elles ne sont pas du raisin. On ne convole pas en justes noces avec des raisins. On voit ainsi qu’il est prêt à tout pour faire accroire au lecteur qu’il y a matière à science dans ce qu’il écrit.

En outre, cette lecture rawwaḥnâhum lui ouvre la voie, espère-t-il, pour soutenir ensuite que les épouses du Paradis ne seront que celles que les hommes auront eues dans ce monde. Bizarrerie dont je ne m’explique pas la pertinence ni l’intérêt, d’autant plus qu’on peut l’invalider sans difficulté.

Tout cela est un rafistolage, un montage indigne d’un chercheur digne de ce nom.

Les épouses en question sont bien des épouses célestes. S’il s’agit des femmes croyantes auxquelles Dieu aura donné une forme céleste, pas de problème. Mais zawwajnâhum bi-ḥûr ‘în, n’interdit pas de penser que Dieu mariera chaque croyant (te) à plusieurs épouses (ou époux) paradisiaques. Le pronom masculin pluriel suffixé  –hum à la fin de zawwajnâ-hum, peut aussi inclure les croyantes, parce que, comme en français, le pluriel au masculin l’emporte quand il y a des croyants et des croyantes, alors que l’emploi du pronom –hunna indique toujours un genre féminin exclusivement composé d’êtres rationnels de sexe féminin.

Certaines séquences du livre conçu par Luxenberg ressemblent à un scénario pour un film scifi, certainement pas un commentaire, encore moins une critique, du Coran.

Sans parler du fait, que, quitte à me répéter, la suite du verset ajoute une donnée qui soulève une autre objection à la thèse de Luxenberg. Il est dit juste après ce mariage, que les croyants seront nourris avec toutes sortes de fruits. L’emploi de ce pluriel ‘’fruits’’, suggère bien que le ḥûr al-‘în n’est pas du raisin. On voit mal pourquoi le raisin qui est déjà un fruit, serait mentionné séparément des autres fruits. C’est parce que tout simplement le raisin de Luxenberg n’en est pas un.

On peut noter ici que le Coran ne parle jamais que des fruits, au paradis, sans mentionner les céréales, les herbacées, graminacées, pois chiches, petits pois, lentilles, etc., qui sont mentionnés dans le Coran pour ce monde. Ce sont des choses qui se mangent cuites, or le Coran ne prévoit pas de cuisine dans l’au-delà.

Il y aura de la chair d’oiseau, pas de celle du bétail de ce monde (mouton, bœuf). La chair d’oiseau, ‘’de celle pour laquelle les hommes ont une prédilection’’, est mentionnée, sans parler de la façon dont elle est obtenue. Les hommes étant dispensés de travail manuel, il pourrait s’agir d’un stock de viande éternellement fraîche et inépuisable. Parce qu’il ne parle pas des oiseaux eux-mêmes.

Au paradis, on ne tuera pas, on ne sacrifiera pas d’oiseaux, ni du bétail.

On voit forcément qu’il ne peut s’agir que de nourriture spirituelle, le corps n’ayant plus sa complexion terrestre, et ne se nourrissant pas de matière solide.

En outre, rawwaha, dérive de la même racine que rûh (esprit, âme). Or le rûh est une anagramme de ḥûr, le même terme lu à l’envers, comme dans un miroir.

Or ce monde est le miroir de l’Autre, à cette différence que ce monde-ci est éphémère alors que l’autre est absolu et éternel. Ce monde est un monde de dualité, de bons et de méchants, de rivalité, de guerre. Alors que l’autre est un monde de paix, d’unité, d’harmonie.

Quand le Coran nous parle de l’autre monde, de l’au-delà, il faut tout interpréter, car il est bien précisé que ce qu’en dit le Coran n’est qu’allusion pour encourager, mais que la langue de ce monde, encore moins et y compris le syriaque, ne pourra jamais exprimer sinon par des allusions qui seraient toujours bien loin de la réalité.

Ce point est également précisé par les hadiths rapportés par Suyûtî, au commentaire du verset 44 : 54.

Non seulement on ne se fatigue  jamais au Paradis, on n’y fait jamais d’effort. On n’a même pas besoin de sommeil, et plus important nous précise-t-on, car le sommeil est une mort figurée, au Paradis on ne meurt plus.

La connaissance dans ce monde est ardue, elle est un accouchement comme disent les socratiques. Dans l’autre monde, elle sera un plaisir, pure jouissance, sans fatigue ni lassitude.

Suyûtî ajoute un hadith qui nous apprend que les houris sont créées par les glorifications de Dieu exprimées par les anges. Les grains de leurs chapelets servent donc entre autres à créer des belles compagnes pour les croyants et de beaux compagnons pour les croyantes. Dans le monde du Réel, les mots, les paroles correspondent toujours à du réel et prennent une forme concrète. Dieu ne parle pas avec des concepts.

Plus on se rapproche du centre de l’Être, plus les mots et les paroles obtiennent de puissance créatrice.

Par conséquent, je ne suis pas en train de ‘’défendre’’ quoi que ce soit. Je réponds à un point de vue d’un homme, qui me parait faible et mal étayé. Je fais confiance au Coran, et il me suffit de croire que la vie de l’au-delà sera infiniment meilleure que celle d’ici, qui est une vie d’épreuve. Les mots employés pour la décrire sont ceux de ce monde, mais la tradition nous informe logiquement que tout y sera différent et en mieux.

Le sens de l’union avec les houris et autres ‘’époux (épouses)’’ du paradis est celle de la connaissance que confère l’union avec le Principe, toujours impénétrable, toujours insondable. ‘’Tout le bonheur réside dans la connaissance de Dieu’’, enseigne Ibn Arabî..

Nietzsche disait : on se lasse de tout, même de comprendre. Cela est vrai dans ce monde parce que la connaissance est ardue, et doit surmonter beaucoup de contraintes, comme l’insuffisance de l’intelligence, l’interférence des passions, sans parler des troubles des fonctions cognitives. Cependant dans l’autre monde, la recherche de la connaissance sera l’activité principale, la principale source de jouissance, aux côtés de fruits et des jardins sous lesquels coulent des rivières, et des fleuves d’eau, de vin, de miel, et de lait, parce que les esprits ne seront pas troublés par les passions. Ils seront constamment lucides, éveillés, intouchables par la fatigue. Ils n’auront pas besoin d’aller chercher du repos auprès des belles. Elles sont tout le temps à leurs côtés, inséparables. Elles sont les connaissances même incarnées comme le dit la Bible : Adam connut Eve.

Luxenberg a surestimé la valeur de sa trouvaille syriaque. Malheureusement pour lui, elle est déjà une denrée périssable. N’essayez pas d’apprendre des choses à Dieu. Demandez-vous pourquoi Dieu a préféré employer ce terme de ‘‘ḥûr’’. Car l’étymologie de ce monde est bonne pour ce monde, alors que le Coran parle pour nous faire désirer l’autre monde, nous préparer à parler une autre langue avec une autre étymologie.

« Je veux apprendre la grammaire de Dieu, pas celle de Sibawayh, la loi de Dieu, pas celle d’abu Hanifa, etc.’’ a dit le grand mystique Rûmî.

Sinon, Dieu nous aurait donné les recettes pour la réussite dans les affaires dans ce monde, devenir millionnaires par exemple.

Mais je dis sérieusement que la découverte de Luxenberg m’a permis d’en faire une à mon tour. Comme quoi, les causes sont multiples, se rejoignent même quand elles ne portent pas sur une même ligne de pensée. J’ignore tout de la langue syriaque, à part ce que l’on peut en lire dans une encyclopédie. Je lui dois d’avoir réexaminé les versets coraniques que je lisais souvent sans m’arrêter toujours à la richesse de leur signification.

L’herméneutique a aussi son intérêt, beaucoup plus édifiant et plus riche que les rapprochements hypothétiques de la linguistique, quand ils sont effectués exclusivement, sans tenir compte du champ sémantique ambiant dans lequel ils se trouvent.

Au lieu de rejeter sa trouvaille, je me suis dis: en quoi ce grain de raisin peut-il encore me renvoyer quand même aux ‘’belles promises’’.

Parce qu’au contraire de son intention, la mienne est de défendre les houris, pas de les ‘’évacuer’’ du Coran. On défend mieux en élevant le niveau, qu’en procédant par dégradation. Comme le compagnon de Moïse dans la sourate 18, je préfère réparer le mur qui menace de s’écrouler plutôt que de le faire s’effondrer, et d’en révéler le trésor avant que les héritiers n’atteignent leur maturité.

Les grands maîtres de la mystique musulmane ont été ‘‘plus loin’’ si j’ose dire que Luxenberg. plus loin non pas dans l’ignorance de ce dernier, mais dans l’audace d’affirmer que les belles auxquelles on s’unira dans l’au-delà ne sont pas des femmes aux sens de ce monde-ci,  ou plutôt si, des femmes au sens de ce monde-ci, mais dans le sens noble où elles éveilleront en l’homme l’intérêt pour la connaissance, où elles font naître le désir de connaissance en lui, où elles seront ses ‘’maitresses’’ à proprement parler. On a bien dit que derrière tout grand homme, il faut chercher la femme.

Comme le dit la Bible ‘‘Adam connut Eve (sa femme)’’ Car le vrai apport de l’union est celui d’un surcroît de connaissance. Et les maîtres du soufisme affirment que les ḥûr al-’ayn sont les étoiles qui symbolisent chacune une connaissance particulière. On pourrait aussi traduire par (celles) qui blanchissent l’Essence, qui La rendent pure aux regards des hommes. C’est quand même plus appétissant et plus valorisant que les raisins blancs.

En quoi cette forme serait-elle moins jouissive, si tant est que l’on puisse comparer ce que nous avons expérimenté avec ce que nous n’avons pas encore goûté?

Question à laquelle il serait absurde de répondre pour la bonne raison que la seule chose que nous savons à propos de l’au-delà est que toute jouissance y serait incomparablement supérieure à tout ce que ce monde fragile où nous ne passons que quelques secondes nous promet sans toujours tenir sa promesse. 

Puisqu’il s’agit de connaissance, cela implique  que ce ne sera pas forcément un fait de corps physique. Or le terme même de ḥûr, lu à l’envers nous inspire cela, car il apparaît comme une anagramme de rûḥ, d’esprit.

Or l’esprit est illimité. Il est partout en même temps. Il est le principe du corps, l’entéléchie du corps comme disait le philosophe. Mais la jouissance dans l’éternité est plurielle. Tout est jouissance, car l’infinité ou l’immortalité a besoin d’être égayée à chaque instant. En fait, ce sera un instant infini.

Il y a de quoi méditer sur ce point, n’est-ce pas?

Je tiens à rassurer mes coreligionnaires, musulmans, chrétiens et juifs. Luxenberg n’a pas attenté aux joies du paradis. Le paradis est encore vivant, et vaut toujours la peine qu’on se dévoue pour lui, y compris  et surtout pour les beautés qui l’habitent.

Lorsqu’Adam et Eve ont été envoyés sur terre, Dieu ne leur a parlé que de ce que sera leur lieu de destination. Il n’a pas fait mention des joies de la terre. Pourtant elles existent bel et bien.

Au Paradis, lieu de retour, l’information essentielle est que les êtres qui y habiteront seront à jamais dans la vie par excellence. Pas besoin de préciser en détail ses jouissances qui y seront offertes. Dieu se contente de nous informer que cela ne saurait être décrit en termes de ce monde.

Il faut interpréter le Coran avec les catégories dont il se fait le porteur, le messager. Le corps est une prison pour l’esprit. C’est parce que nous voyons le corps et pas l’esprit, que nous sommes prisonniers dans ce monde.

Lorsque l’esprit prendra son envol, dans l’autre monde, le corps sera porté par l’esprit, et l’esprit pourra ‘’voyager’’ librement d’un lieu de l’espace à un autre à la vitesse de la pensée qui est encore plus rapide que la lumière, puisqu’il faut que l’esprit soit pour que la lumière soit aussi.

Si l’on n’accepte pas le ‘’contexte’’ référentiel du Coran, on perdra son temps avec la phonologie syriaque, la philologie araméenne, etc.

On ferait bien dans ce cas de traiter de ce qui se présente d’emblée comme un texte littéraire, les romans, les essais, etc.

Dieu a choisi le terme ḥûr (houris) pas pour emprunter un mot au syriaque, mais nous suggérer que ce qui est ‘‘houri’’ dans ce monde, sera rûḥ (de valeur 214) dans l’autre. Car Dieu ne fait pas de l’étymologie. En tout cas, Il n’envoie pas Ses prophètes pour ça.

La différence entre ce monde et celui de l’au-delà, enseignent les maîtres spirituels de l’islam, est que dans ce monde, les corps sont visibles alors que les esprits sont cachés, invisibles. Dans ce monde nous reconnaissons nos congénères par la forme physique, par l’image dans une photographie. Nous pouvons être séduits et attirés par l’apparence physique d’un être, ou désirer le fuir en urgence dès qu’on l’entendra parler. Dans l’autre monde, on se reconnaîtra par l’esprit. Le corps spiritualisé sera imaginé, mais l’esprit sera perçu d’emblée. Nous reconnaitrons les êtres, nous les identifierons par l’esprit, par la connaissance. Nous ‘‘saurons’’ que tel esprit est celui d’un homme, que tel autre est celui d’une femme. Nous saurons par avance à quel degré d’intelligence nous avons affaire, à quelle personne que nous avions connu dans ce monde nous avons affaire. Ce sera simple: on ne verra que des esprits, et les corps remplaceront le statut de l’esprit dans ce monde: ils seront des corps subtils.. comme... des noyaux de grain de raisin transparent.  Oui, ce qui était ‘‘hour’’ dans ce monde deviendra rouh dans l’autre, car le monde de l’au-delà est l’inverse, en bien, de ce monde-ci. Par conséquent, nous ‘’convoiterons’’ d’abord les beautés spirituelles, puis les corps astraux. A l’inverse de ce monde où nous sommes attirés par les corps, et où nous avons souvent la déconvenue de découvrir une âme en peine, un esprit aux limites du néant.

A la page 261, discutant des significations du terme ‘in, ou ‘ayn, il relève que ce terme qui signifie œil, signifie aussi la partie la plus noble, la plus chère, ‘ayn al-shay’ al-nafîs minhu, comme l’explique Ibn Manzûr, dans le Lisân al-‘arab. Voir l’expression française ‘’cher ou chère à mes yeux’’ ou ‘’la prunelle de mes yeux’’. Je lui signale que ce sens est employé aussi avec le terme wajh, visage et face. Wajhu al-shay, la face d’une chose, c’est ce qu’il y a en elle d’indestructible, sa réalité, haqîqatuh.

‘ayn signifie aussi fontaine, source. Luxenberg a évité, presque volontairement ce sens. Parce que la source est souvent la fontaine des trésors, de jouvence, de miracles. Il s’agit des promesses que réserve ce qui n’est pour lui qu’une ‘’grappe de raisin’’.

Ce n’est pas la linguistique qui explique et comprend le Coran, mais l’herméneutique. On voit que même en suivant l’étymologie de Luxenberg, on parvient aux mêmes conclusions, à savoir que les grappes de raisin sont une métaphore pour les houris du paradis. Désolé pour Luxenberg !

  1. Verset relatif au terme ‘’Ṭowd’’, signifiant montagne et que Luxenberg aimerait voir remplacé par le terme Ṭôwr (remplacement du d final par un r).

  al-Ṭowd al-‘azim, 26 : 63

 C’est donc par ce qu’elle devient qu’une langue présente un intérêt, pas par les langues d’où elle prend ses origines, et dont elle constitue une branche. Or la langue coranique est la plénitude, la maturité des langues araméennes, leur nec plus ultra. C’est le supérieur qui est le critère de l’inférieur, et non l’inverse. Cela va de soi sociologiquement, quand tout au long des siècles de civilisation occidentale, on a ‘’ignoré’’ la langue arabe.

Mais ce sentiment s’applique aussi dans le domaine des langues. Quand la langue arabe dominait, elle ne voyait pas en quoi une langue morte comme le syriaque, pouvait l’intéresser.

Du reste, si la langue syriaque avait encore quelque chose à prouver, elle l’aurait fait pour le christianisme. Or elle n’a même pas servi à sauvegarder les paroles de Jésus, à les consigner. Ce n’est donc pas avec une langue dont il ne reste plus que le squelette, que l’on va juger le contenu du Coran.

 La langue coranique était donc en droit de créer des néologismes. Remplacer par exemple le nom ṭôwr signifiant mont, par ṭowd. C’est au syriaque d’ajouter le mot towd dans son dictionnaire, pas à la langue arabe de le retrancher. C’est à la langue la plus vivante d’innover et à la langue mourante de tenter de s’enrichir.

En effet, le terme ṭôwr qui signifierait montagne en syriaque est, dans Coran, le nom propre d’une montagne précise, à savoir le Mont Sinaï. Il s’écrit donc en majuscule. Toutes les occurrences du mot Tôr dans le Coran, désignent le Mont de Moïse, au Sinaï. En outre, la vallée formée par le mont Tôr s’appelle Towâ. En bas, le nom se termine par un –â de Towâ, et en haut par le de Tôr.

 Et quand le Coran parle des deux murailles d’eau se soulevant pour faire passage au peuple de Moise fuyant le pharaon, il n’emploie par le terme ṭôwr qui a un contenu positif, mais celui de ṭowd qui indique quelque chose comme une vague énorme effrayante. Le terme montagne en général, est le plus souvent remplacé par le terme courant de jabal. Ainsi même quand Dieu se manifeste (tajalla) à Moïse qui demandait à Le voir, le Coran dit : tajallâ Rabbuhu li-ljabal, Son Seigneur (de Moïse) se manifesta à la montagne, et pas li-al-Tôwr. (Coran, 7 : 143)

Ailleurs dans le Coran, Dieu jure par  al-Tôwr ! ‘’ Wa l-Tôwr wa Kitâbin masṭûr” (Coran, 52: 1 et 2). Il ne dit pas : « Par le mont Thôr », comme le fait un traducteur, soucieux de précision non-fondée.

Même si j’admettais l’objection de Luxenberg, ce serait le terme de ṭôwl que j’aurais choisi pour remplacer l’hapax coranique ṭowd. Mais ce n’est pas le cas.

Je signale quand même au passage que dans un sermon d’une page que l’imam Ali a prononcé en faisant le pari de n’y mentionner aucun mot nécessitant un ou plusieurs points diacritiques, on peut trouver cette expression qualifiant Dieu de mowwaṭid al-aṭwâd, Celui qui fait se dresser les montagnes. Ce discours est intitulé al-Khutba al-khâliya min al-nuqat. On peut le trouver sur internet en tapant le titre.

Le mot ṭowl ne s’applique pas que pour la longueur horizontale. Le Coran l’emploie pour la hauteur de la montagne. Voir sourate 17 : 37 : « Tu ne saurais jamais atteindre la hauteur (ṭowlan) des montagnes (jibâl)» dit-il à l’orgueilleux.

Donc pour éviter d’employer le nom propre de quelque chose de sacré, comme Ṭôwr, le Coran forme un mot nouveau, ṭowd, pour désigner quelque chose qui est effrayant, et qui n’est pas constitué par la roche et la terre, mais par de l’eau, et surtout qui se laisse comprendre par le contexte. Il s’agit d’une simple supposition, parce que je suis persuadé que si le sens du mot n’est pas connu de tous, il existait quelques uns qui le savaient. Sinon, la tradition l’aurait signalé, selon la bonne règle d’Abû al-Hudhayl al-‘Allâf.

Mais là aussi, Suyûti apporte plusieurs témoignages des premiers musulmans expliquant que le mot ṭowd désigne la montagne.

Les langues, qui furent bilitères à leur origine, s’enrichissent en adjoignant une troisième consonne pour créer des mots nouveaux. Mais il y a des règles en cela. Ibn Jinnî a exposé la théorie de ‘’la grande dérivation’’ dans son Kitâb al-ishtiqâq al-akbar.

C’est que la théorie du signe arbitraire est rejetée par lui, avant même d’être conçue. Il soutient que les lettres véhiculent un sens, une potentialité de sens qui se manifeste lorsqu’on ajoute une troisième lettre à une racine bilitère. On pourrait trouver une parenté sémantique et lexicale aux deux mots haraba (fuir) et zaraba (frapper), par exemple, à cause de la parenté de leur graphie.

Ibn Jinni veut nous dire que si quelqu’un connaît les propriétés de chaque lettre selon sa position initiale, centrale ou finale dans un mot, il devrait pouvoir dire le sens d’un mot sans se référer à un dictionnaire.

Par exemple, si le mot ‘’ṭowr’’ a été composé par l’ajout de la lettre r, ce ne fut pas par hasard. On ‘’savait’’ que c’est un qui devait prévaloir dans ce cas précis. Il y avait encore la possibilité de créer le mot ṭowl (la longueur) et le mot ṭowd ou le mot ṭôbâ ou ṭowâ. Les deux lettres l et d qui distinguent les termes ṭowl et ṭowd servent spécifiquement à la formation de chacun des signifiants respectifs voulus.

Voyez par exemple la différence entre les racines ṭwr  et ṭwd, le premier qui se termine par un r indique quelque chose de positif, le mont Tor, sacré, et le d de twd, signale une autre signification, effrayante de la punition divine, un sens négatif.

Il y a beaucoup d’exemples. J’en ai relevé certains, comme sakana (habiter, avoir la paix, la sérénité) en rapport avec sakata (se taire, ne pas parler, paix de la langue). Celui qui a trouvé la paix, ne bouge plus, n’a plus de motivation pour bouger. Il devient sédentaire (sakan) et cesse de nomadiser. Le S (sîn) au début des deux mots indique la stabilité. Ainsi dans le même esprit, sajana, (prison, emprisonner) est composé, d’après l’intuition d’Ibn Arabî, par l’ajout du s (de l’immobilité, stabilité) au début du verbe janna, qui signifie être caché. Un prisonnier est quelqu’un qui est retenu, caché, sans possibilité de bouger, de se déplacer)

On peut même relever la proximité entre brd, le froid en arabe, et le srd en persan prononcé emphatiquement (sard, pas serd), qui signifie également le froid.

De même entre fsr et fsd, le r final indique quelque chose de positif fassara, expliquer, rendre clair, alors que le d final de fsd indique un sens négatif de corruption, fasâd, rendre confus

Un autre exemple me vient à l’esprit : celui de mubîd (qui anéantit) et de mubîr. Ces deux termes partagent un champ de signification, le fait d’éliminer, d’éradiquer, mais ils se distinguent ensuite avec d’autres sens spécifiques à chacun. Ces deux lexèmes figurent dans le Lisân al-‘Arab.

En principe, ce dernier exemple suffit pour justifier la possible existence de ṭowd, du fait que ṭôwr existe. Et tant pis si cela n’est pas très attesté. Il faut bien qu’il y ait des exceptions à la règle.

On pourrait comparer aussi avec wtd ( avec un tâ, avec deux points au-dessus) qui est dans le Coran) et wṭd (avec un tâ emphatique, sans point), qui n’est pas dans le Coran.

Luxenberg a donc tort de vouloir imposer sa lecture ṭowr pour ṭowd, uniquement par rapport à l’argument syriaque, même en admettant un instant, si comme il l’affirme, que le (sens du) mot ṭowd était inconnu des arabophones. Affirmation qui soit dit en passant mérite un peu plus de vérification que la référence syriaque Il vaut mieux admettre qu’il s’agit d’un néologisme coranique, qu’imposer le terme ṭôwr qui s’applique exclusivement au Mont Sinaï.

D’autant plus qu’à nos remarques s’ajoute celle fondamentale de l’Ipsosèphe, la valeur numérologique des termes par la somme de ses lettres. Le terme  ṭôwr (17) et le terme ṭowd (19) n’ont pas les mêmes valeurs numériques. L’emploi de l’un ou de l’autre terme n’est pas indifférent. Il implique une réévaluation du sens du verset, voire de la sourate. Or le Coran, et manifestement Luxenberg l’ignore, est écrit aussi avec le souci de transmettre des significations ésotériques à travers la valeur des termes utilisés. C’est par cette observation que s’explique que le marbuta est parfois remplacé par un ouvert avec deux points, le premier valant 5, le second valant 400, comme shajaratun écrite avec ouvert, avec deux points au-dessus, ainsi que baqiyya, qui est écrit parfois baqiyyatun… de même, nous trouvons des cas où le terme sunnat Allah, est écrit également avec un ouvert, de valeur 400, au lieu du tâ marbuta de valeur 5, etc.

 

B. Verset relatif au verbe ‘’tuthîru’’ que Luxenberg aimerait voir remplacé par une racine syriaque signifiant taureau (thawr) :

 La racine syriaque prise en flagrant délit de fausseté : tuthîru al-arda, 2 : 71

 

A la page 230, Luxenberg commet la même imprudence, en expliquant le verset coranique « innahâ baqaratun lâ dhalûl, tuthîru al-arda… »

Avec un mot de syriaque, il compte révolutionner le tafsîr. Il nous dit que tuthîru al-ard vient d’un terme syriaque signifiant labourer, fendre.  Quel génie !...

La bonne explication est donnée dans le tafsîr d’al-Harrâlli al-Marrâkushî,( auteur du 13ème siècle) aujourd’hui disparu mais partiellement reconstitué d’après des citations dans le tafsîr d’al-Biqâ’î, et publié au Maroc.

al-Harrâllî nous dit que tuthîr al-ard signifie ‘’retourner la terre’’ (al-tharâ), en faire sortir la partie humide. La racine de tuthirû est donc tharâ, qui est un équivalent de la racine bilitère RT, qui a donné, lue de gauche à droite (ardh en arabe, earth en anglais, ard en allemand etc.), et lue de droite à gauche, elle a donné la terre en français, tierra en espagnol, et thara en arabe.

On n’avait donc pas besoin de mettre les bœufs syriaques (thawr, taureaux)) devant la charrue, pour savoir que la fonction du soc est de fendre la terre… compléter d’après al-Harrâlli. Le taureau n’est que la bête de trait, son travail peut aussi bien être accompli par un âne ou un chameau. Du côté des Arabes, on penserait plutôt au dromadaire.

La ‘’terre’’ désigne la planète et aussi la croute supérieure qui lui sert de plancher. La terre en tant que matière arable, exploitable servant à l’agriculture, que l’on retourne pour y semer les graines, cette terre-là s’appelle tharâ en arabe (anglais earth vs land). C’est ce terme qui a donné le verbe tuthîrû dans le verset. Luxenberg a pensé à thawr, le taureau, qui en effet est une option tentante, et qui a tenté Luxenberg, qui n’a pas pris le temps d’examiner une autre explication plus pertinente. Travail d’amateur en philologie. La racine est donc th r y, pas th w r.

Digression importante :

 

C’est que ḥawrâ ne signifie pas blanc ou blanche, mais quelque chose comme clair (e), lumineux, brillant, glorieux, magnifique. D’ailleurs la peau n’est jamais blanche, pas plus que le raisin blanc. Et le mot ḥûr, devrait avoir une origine persane, de cette clarté glorieuse qui a donné son nom à la Syrie[1]. Mû par cette pensée je me suis dirigée vers l’œuvre du célèbre Henry Corbin. Mais je suis tombé sur un chapitre d’une thèse dirigée par un disciple de Corbin, qui reprend le vocabulaire de Corbin, et qui répond bien à mon souci d’illustrer mon propos.

Il existe des hymnes irano-kurdes qui parlent presque dans les mêmes termes que ceux employés par Ephrem le syriaque, et surtout qui lèvent tout doute quant à l’origine iranienne de son inspiration. Ces hymnes reprennent l’image du grain (de raisin ?) qui possède les qualités  signalées précédemment, clair, lumineux, brillant.

Mais dans les textes irano-kurdes, il est question de quelque chose de bien plus élevé qu’une banale histoire de raisin blanc.

On ne voit pas en quoi il y aurait quelque intérêt à ce que les houris ou les raisins du Paradis soient de couleur blanche, et pas rouge ou violette. Par contre, la clarté des yeux serait une indication de ce que ces êtres (houris) sont éveillés par essence (‘ayn ou ‘în).

Nous savons par Hérodote, que la Perse a toujours été l’alliée des Phéniciens et des Troyens, comme l’historien l’indique  au tout début de ses Histoires.

La ville de Tyr, qui se prononçait aussi Tûr, est appelée Ṣôr en arabe, ce qui a donné d’une part la Syrie en français, et Souriya en arabe, l’y grec se prononçant en effet ou et i.

De même que t de Tyr passant par la prononciation Tsyr a fini par devenir Syr ou Sôr, de même pour désigner la clarté qui est donnée par le soleil, on a choisi le terme ḥôr ou ḥûr. Le hôr est donc un synonyme de soleil, comme l’indique déjà la première syllabe du nom, Sol, qui suffit d’ailleurs en espagnol pour dire soleil, el Sol.

Or le Sôr qui est le symbole de la force et de la beauté est incarné par Baal, le dieu des Phéniciens, Apollon chez les Grecs et chez les Troyens

Ce hûr ou ce sor vient de la racine iranienne khor qui se retrouve dans le nom du soleil en tant qu’astre, khor-shid. On le retrouve aussi dans le nom de Khorâsân, qui est la province orientale de l’Iran et dont le nom indique justement le lieu où se lève le soleil.

  L’origine persane de l’expression hûr al-în :

 

Le plus important est ce qui suit, et qui répond à ce que j’ai signalé au début de cet écrit, à propos d’Ephrem le Syriaque qui sert de référence principale à Luxenberg, et qui fut en fait sous influence certaine du zoroastrisme dans sa ville de Nisibe.

Il a surement emprunté le terme hûr à la langue persane, plus précisément à la langue liturgique du zoroastrisme. Le terme ne peut donc pas être du syriaque. Ce qui expliquerait la difficulté pour Luxenberg de trouver d’autres exemples dans les écrits syriaques à l’appui de sa prétendue thèse.

 

[1] On pourrait voir une influence persane, ou un retour de Perse à partir d’une racine grecque ou syriaque, peu importe, dans le khwâr ou khwâvar (proche de ḥur), qui signifie orient, lieu du soleil levant, l’Est. Moyen-Orient se dit en persan moderne khwâvar miyâne.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes