10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 08:53

 

A propos du Coran, suite

 

La religion est révélée par Dieu à un prophète ou envoyé, mais  sa carrière historique devient ensuite l’affaire des hommes ordinaires, les croyants.

« Quiconque le veut qu’il croie, quiconque le veut qu’il mécroie. »

Une fois que le Prophète a quitté ce monde, la religion est laissée à la garde des hommes, en principe de ceux qui y ont cru.

Mais il arrive aussi que la religion tombe vite aux mains des ennemis du Prophète à qui elle a été révélée, de ce qui cherchent à s’en servir comme moyen à leurs ambitions politiques.

Il n’y a là rien de mystérieux. Le Coran l’affirme, en maints endroits : les hommes sont ingrats et ont tendance à renier la foi, à la dépouiller progressivement de sa substance.

Ce sont donc les successeurs légitimes ou usurpateurs, qui se chargent de veiller à la bonne ou mauvaise continuation de la religion révélée, de lui donner forme, de la définir.

Cette élaboration se poursuit sur plusieurs générations et parfois sur plusieurs siècles et voit l’apparition de sectes nouvelles au sein du rameau originel, jusqu’à ce que ne subsistent plus que quelques unes réellement viables, définitivement enracinées et qui feront partie des références de la dite religion.

On voit ainsi que la religion, une à l’origine, au temps de son fondateur, devient  multiple, chaque forme se réclamant du fondateur auquel s’ajoutent un ou des hommes ayant imprimé telle ou telle orientation nouvelle.

Cela s’applique grosso modo à toutes les religions et même à tous les systèmes d’idées ou de croyances.

En islam, la langue arabe, langue du Prophète fondateur, désigne la religion par le mot al-Dîn, qui veut dire obéissance. Dans ce sens, la religion est dite religion auprès de Dieu, religion envers Dieu (Dîn ‘inda Allah, Di li-llâh). C’est le sens supérieur du mot religion : Inna al-Dîn ‘inda Allah al-islâm…

La religion, c’est ce que fait Allah, pas ce que font les hommes. Ces derniers se font des guerres, chaque groupe au nom de sa religion particulière. Mais Allah fait triompher Sa religion, n’en déplaise aux dénégateurs. Il la fait triompher par les voies qui ne sont pas nécessairement celles qu’imaginent les hommes.

L’obéissance auprès de Dieu, consiste à se soumettre par les actes et les pensées, à la volonté de Dieu. Notre compréhension de la religion n’est pas la Religion.

La religion socialisée, organisée par les hommes, institutionnalisée comme pratique sociale est appelé millah. C’est la religion au sens de règle, de loi. Dans le Coran, le prophète Ibrahim a institué des règles pour ses partisans (millata abikum…, la loi de votre ancêtre Abraham).

C’est que les hommes ont tendance à considérer que les lois qu’ils ont déduites du principe religieux doivent supplanter ce principe même. Ainsi, en islam, le fiqh, ensemble de principes et de méthodes élaborés par les hommes a fini par remplacer la Sharî’a, la Loi telle qu’elle est donnée à connaitre par le Prophète. Ils finissent par se réclamer d’un juriste particulier, abou Hanifa, Malik, ou autre, et délaissent la Loi divine.

Le Dîn auprès de Dieu est la soumission (al-islâm). La définition coranique de l’islam est beaucoup plus large que celle des juristes.

Par conséquent, les musulmans de notre temps sont musulmans en ce qu’ils se conforment plus ou moins à cette obéissance à Dieu, ne serait-ce qu’en reconnaissant son unicité.

Ils ne sont pas nécessairement  des hommes versés dans les sciences religieuses. Encore que relativement aux adhérents  des autres religions, ils sont ceux qui en savent le plus au sujet des principes de leur foi.

En islam, cette normalisation de la  religion originelle a abouti en gros à 3 expressions : le chiisme, le kharédjisme et le sunnisme.

Ce dernier, expression ‘’majoritaire’’, résulte d’une situation de compromis créée par les pouvoirs politiques pour s’assurer une stabilité. On ne dit rien, on cesse de se quereller. Situation qui a fait du bien à la oumma mais qui a aussi permis la pérennisation des pouvoirs pas très soucieux des règles de l’islam. Il est le dernier né des expressions de la religion. L’islam dominait le monde, il ne fallait pas l’affaiblir par des conflits internes.

Le chiisme est la plus ancienne forme, fondé sur la doctrine de l’imamat (direction spirituelle et temporelle) des imams de la Famille du Prophète (SAW) héritiers de la fonction herméneutique, autorité interprétative du Coran.

Le khâridjisme fut fondé comme la réaction la plus violente au chiisme. Sa doctrine prône une sorte de communisme religieux : tout musulman peut occuper la place de successeur du Prophète (SAW). Cette doctrine a été aperçue comme dangereuse aussi bien par les sunnites que bien évidemment par les chiites. Le point le plus grave dans cette doctrine est celui du takfir al-khasm, de considérer comme impie, - et donc comme méritant la mort, - quiconque n’y adhère pas. Mais cette branche a depuis longtemps renoncé à son extrémisme. Seule en a survécu une sous-branche, Ibâdhiyya, qui est modérée et  jouit du respect des autres musulmans.

La première étape de l’élaboration de la religion sociale par le pouvoir politique a été la fixation des textes de références.

Le Coran qui est  entre les mains des musulmans a été fixé au temps des trois premiers califes. Le travail de collection a été confié à une ‘’commission’’ désignée par les califes.

Les Compagnons de la première heure, notamment Abdallah ibn Mas’ûd  et les autres partisans de l’imam ‘Alî, objectèrent en mettant en question la compétence de Zayd ibn Thâbit. Ibn Mas’ûd a dit : « Je connaissais 70 sourates du Coran, quand Zayd venait de naître… » (Rapporté par Boukhari)

Ils ne pouvaient admettre que le Prophète pouvait parachever son œuvre en laissant son peuple sans un Coran clairement fixé de son vivant même et sans désigner nommément son successeur.

Mais avec le temps, les musulmans se rallièrent tous à la vulgate du troisième calife. C’est ce que disent les sources musulmanes qui se sont fait l’écho de cette divergence originelle.

Boukhari, Mouslim et d’autres traditionnistes sunnites font état de ces divergences sur le contenu initial du Coran, qui vont au-delà des  différentes narrations (riwâyât) se rapportant aux « lectures » du Coran.

Il a existé bel et bien un différend non discuté aujourd’hui, au sujet du texte du Coran qui est en circulation aujourd’hui.

Ce différend, répétons-le, est relayé par les sources de l’islam, aussi bien sunnites que chiites et kharidjites. Nul n’a jamais voulu le taire, le dissimuler.

Il n’y a aucune difficulté à le reconnaître parce qu’au fil des siècles, la question est devenue secondaire, les traditions concernant ce débat sont passées au rang de khabar, de récits rapportés par les uns et les autres et sont traités comme tels, c’est à dire sans grand intérêt.

Les docteurs de toutes les écoles ont proclamé à l’unanimité que le Coran qui se trouve actuellement en possession des musulmans est celui-là même qui a été révélé à notre Prophète (SAW).

Et si par exemple, un hadith ou un khabar contredisait ce principe, il serait rejeté en raison du principe que toute tradition, - de quelque nature qu’elle soit, - qui contredirait le sens  littéral du Coran, serait considérée nulle.

Il n’est pas dans l’habitude des musulmans d’expurger les recensions de hadiths, des traditions suspectes. On n’interdit pas la publication de ces récits, parce que les ouvrages de hadiths n’ont pas d’autorité par eux-mêmes. C’est le moujtahid, le docteur d e la loi musulmane, qui décide de prendre en compte une tradition ou de la rejeter en fonction de critères définis.

Redisons-le encore une fois : les chiites et les sunnites reconnaissent que le Coran que nous avons aujourd’hui est bien la transcription de ce qui a été révélé à notre grand Prophète Muhammad (SAW).

Cela implique que les traditions affirmant que certaines sourates étaient plus longues, quand bien même elles seraient fondées, ne remettraient pas en doute l’authenticité du texte actuel.

Il s’ensuit que la religion musulmane telle qu’elle a été vécue, enseignée et transmise, l’a été sur la base d’un texte  qui est de loin le plus authentique qui soit parmi les écritures religieuses.

A titre d’exemple, le Christianisme fondé sur l’enseignement et la vie de notre maître Seyyiduna ‘Isa (Jésus fils de Marie,- la paix sur eux deux), a été construit sur des textes qui ne seraient même pas recevables en tant que hadith faible, puisque la langue même dans laquelle ils ont été transmis (le Grec) n’est pas celle que parlait Jésus (AS), que ces textes ont été écrits des siècles après la disparition de Jésus, et que la validité des chaines des transmetteurs est invérifiable.

Cela n’a pas empêché l’Eglise de  fonctionner pendant des siècles jusqu’à nos jours, où elle donne quand même des signes graves d’essoufflement, en tant qu’institution. Ce qui ne veut pas dire que c’est la fin de l’enseignement du Christ. Ceci n’est qu’un exemple.

Les religions, en tant qu’elles sont un phénomène social, ne fonctionnent pas avec la totalité du texte des écritures. Elles n’ont besoin que de quelques  principes bien inculqués pour se fonder et motiver des millions d’être humains. On a bien vu au cours des siècles, des systèmes d’idées conçus par des hommes et fondés sur un ou deux principes devenir de véritables religions, et l’on voit encore de nos jours des hommes aller se recueillir sur leurs tombes par respect pour leur œuvre.

La religion grecque toute polythéiste qu’elle fut ou du moins qu’elle paraisse, a quand même produit de grands hommes comme Platon, Aristote, Pythagore et les grands tragédiens.

Elle n’a d’ailleurs été interdite qu’au 9ème siècle de l’ère chrétienne. Ses défenseurs ont même été suffisamment audacieux pour contester  l’enseignement de la Bible, comme ce fut le cas de l’Empereur Julien dit le Renégat qui écrivit un texte fort bien argumenté contre les Chrétiens appelés alors les Galiléens.

Les religions survivent tant qu’elles contiennent une part  de vérité, et elles demeurent dans les cœurs des hommes, sous une forme parfois non perceptible, grâce  à l’infime part de vérité qu’elle contient encore et qu’elle transmet.

Ajoutons que les musulmans savent bien, en outre, que le prototype du Coran se trouve auprès de Dieu. Il est mentionné dans le Coran, comme le Oumm al-Kitâb, la mère du Livre.

Il importe de signaler aussi que dans le Chiisme, il existe  la notion de Coran parlant (qur’ân nâtiq), qui désigne l’Imam en tant qu’il est l’autorité chargée d’interpréter le Coran céleste, et en tant qu’il est le Coran incarné à qui il ne manque rien. L’Imam est le corollaire du Coran. Dieu ne peut pas avoir adressé aux hommes un Livre sans  leur garantir aussi la capacité de le comprendre par le truchement d’un homme impeccable qui est l’imam.

Il existe des traditions rapportées par les sources sunnites et chiites selon lesquelles le Prophète (SAW) transmettait sélectivement ses interprétations du Coran qui s’imprimait dans son Cœur Purifié. Il révélait à certains qui en avaient la capacité de les recevoir, des secrets qu’Il celait à d’autres. Parce que le savoir divin a besoin d’une longue préparation pour être reçu comme il convient. D’ailleurs dans le Coran, il reçoit l’ordre de ne responsabiliser les croyants qu’en proportion de leur capacité respective : lâ tukallif nafsan illa wus’ahâ.

C’est sa Famille qui a hérité en premier la fonction de la science du Coran.

Ceci est confirmé par le hadith sunnite rapporté par Boukhari et Mouslim :

« Je laisse parmi vous deux choses lourdes à porter : le Livre de Dieu et ma Famille »

Ce qui compte en fin de compte, ce n’est pas tant le texte fondateur, qui est excellent dans le cas du Coran, mais surtout ce qu’en font les hommes qui s’en réclament.

Et sur ce plan, les musulmans peuvent être fiers de voir que leur religion ne cesse de gagner des cœurs, de conquérir des esprits ; de plus en plus de peuples le découvrent chaque jour.

L’islam a résisté à l’hypercritique des savants occidentaux, bien ou mal intentionnés ; il a aussi résisté aux tentatives de falsification malveillantes ou au sens de Popper.

Comme l’a promis une tradition :

« L’islam s’élève, et rien ne sera jamais plus élevé que lui » (al-islâm ya’lû, wa lâ yu’lâ ‘alayhi )

Omar Benaïssa

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