5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 22:30
La recomposition de l’Orient ?

 

La recomposition de l’Orient ?

 

Les empires  tendent naturellement à renaître métamorphosés, de  leurs cendres.

La crise que traverse  actuellement la Grèce nous donne l’occasion de le vérifier.

L’Allemagne, terre des aryens revendiquerait l’expulsion hors de l’Union Européenne, de la Grèce terre des Hellènes.

 Que la Grèce y soit entrée par effraction est évident, une double effraction d’ailleurs. La première effraction est celle commise par deux présidents français qui ont voulu ardemment que la Ligue Achéenne y entre absolument. Une Europe sans la Grèce ?? Inimaginable. Le nom même d’Europe est d’origine grecque.

Depuis le Moyen Âge, avec l’assimilation d’Aristote à l’héritage chrétien, et  plus tard à la Renaissance avec la récupération de la poésie et de la tragédie grecques, l’Occident n’a pas cessé de  chercher à coller le wagon bancal de la  Grèce à sa locomotive, comme une sorte de caution sérieuse et de baraka des origines.

On ne savait pas alors que c’était l’Occident qui se tortillait et se contorsionnait pour ressembler à  la Patrie de Périclès et de Phidias pour justifier en histoire en un humanisme que le christianisme seul n’avait pas pu alimenter et rendre crédible, et qui d’ailleurs va voir le jour en réaction au cléricalisme.

L’homme est la mesure de toute chose… Seul l’héritage Grec se présentait sérieusement et utilement. L’Europe valait bien une Grèce, quitte à la supporter sur ses épaules devenues frêles.

La deuxième effraction est celle que les Grecs de notre temps, auraient sciemment commise en  fraudant sur la réalité de leur économie. Ils ne remplissaient pas les conditions de l’adhésion à l’UE. Pourtant, avec la complicité bienveillante des autres pays européens, la Grèce est devenue membre à part entière  des Douze.

Il fallait se hâter  de l’absorber, avant même sa maturité…, sans prendre la peine de se demander si à manger trop vite, on ne risquait pas une indigestion, voire une intoxication.

Des considérations purement politiques avaient conduit les dirigeants de la CEE à cette décision : on voulait sûrement déjà donner aux Turcs un signe …

Seulement voilà : la Grèce est le pays des mythes, chacun le sait.

La Grèce antique était certes le pays le plus occidental de l’Orient. Mais elle faisait partie de l’Orient, et continue d’en être l’âme. Quand Alexandre de Macédoine voulut conquérir le monde, il n’alla pas du coté de l’ouest, mais du côté où il y avait du monde, je veux dire de la civilisation.

Les guerres du Péloponnèse se faisaient entre Grecs, ou contre les Perses, contre l’Egypte, pas contre les Gaulois ou les Germains.

Les Achéens qui menaient la ligue hellénistique combattirent les Troyens en Anatolie, pas les Romains qui n’existaient pas encore.

Les premiers chrétiens ne s’y trompèrent pas qui choisirent Rome, la deuxième Troie, comme capitale…  Il y avait risque à choisir Constantinople : elle était trop orientale pour servir de capitale à une religion nouvelle qui ne pouvait trouver d’adhérents que dans des terres vierges.

Quand le Sultan Ottoman, Mehmet al-Fâtih, le Victorieux, prit possession de Constantinople en 1453, cela se passa presque dans l’indifférence de l’Occident catholique.

Un professeur de mes relations m’a dit un jour que le Sultan Ottoman entrant en vainqueur dans la capitale orthodoxe aurait dit : « Ce jour est celui de la revanche de Troie !! »

Cette information me fit dresser les cheveux. Un signe d’une présence de cette Cité qui malgré sa défaite eut plus de trace dans les cœurs et les mémoires que les vainqueurs partis sans bonheur.

Le sultan était-il un fin connaisseur de la mythologie grecque, et quand bien même le serait-il, en quoi cette déclaration aurait-elle eu un sens pour lui ?

L’islam était en territoire grec dès les premières années qui ont suivi la naissance de l’état prophétique de Médine. Déjà au 12ème siècle, les Seldjoukides occupaient une grande portion de l’Anatolie, et la population grecque se convertissait lentement et surement à la religion nouvelle. C’est dire que l’élément grec était déjà la principale composante de la population musulmane anatolienne. La contrée fut d’ailleurs appelée Arz al-Rûm, la terre des Romains (Empire romain de Byzance). Il y a toujours une ville à l’ouest de la Turquie, du nom d’Erzurum.

Et il est fort probable que des penseurs Grecs avertis et initiés au sens de la mythologie, aient eu envie de suggérer au vainqueur de Constantinople, Mehmet Fatih, de placer sa victoire, dans la continuité historique, voire mythologique.

J’ai cherché une référence à cette déclaration du Sultan. J’ai appris alors que les historiens turcs ne font pas l’unanimité au sujet de cette anecdote, mais qu’il en existe qui y croient dur comme fer.

Si je m’en sers, ce n’est pas que je possède une preuve incontestable de son historicité. Je considère seulement que le seul fait qu’une telle histoire ait existé et nous soit rapportée mérite d’être médité. Même fut-elle concoctée « sans doute par quelque Grec renégat, ou plutôt imaginée par quelque historien bel esprit. » comme le met dans une note V. Leclerc, à son édition des Essais de Montaigne, à propos du passage où le penseur bordelais, évoque une correspondance adressée par l’Ottoman, Mohammad al-Fâtih au pape Pie II : « Mahumet second de ce nom, empereur des Turcs, escrivant à nostre pape Pie second : ‘’Je m’étonne, dict il comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens, et que i’ay comme eulx interest de venger le sang d’Hector sur les Grecs, lesquels ils vont favorisant contre moy[1] »

J’avoue que je ne connaissais pas cette référence sur laquelle je suis tombé par hasard en lisant un article de Les Troyens aux origines des peuples d'Occident, ou les fantasmes de l'Histoire par Jacques Poucet, Professeur émérite de l'Université de Louvain, et Membre de l'Académie royale de Belgique sur lequel je suis fort heureusement tombé en faisant une recherche sur internet.

Le plus frappant est que, à la suite d’autres, ce chercheur a relevé l’omniprésence de la revendication d’une ascendance troyenne tout autour du bassin méditerranéen, et même dans les pays nordiques, chez les Vikings par exemple. Il suffisait qu’un Troyen pénètre dans un pays pour que, comme par inoculation ou par une opération spirituelle, tous ses habitants reçoivent la qualité de troyens. Les Turcs se disent descendants de Troie, de même auparavant les Romains, les rois de France, et même jusqu’en Scandinavie le nom de Troie sera synonyme de noblesse et de grandeur d’âme.

Quel formidable destin et quelle prodigieuse revanche pour une cité qui fut pourtant vaincue et incendiée par les Grecs.

On est frappé par la revendication récurrente et continue dans l’histoire, sans que l’on s’explique la raison, puisque  a priori, il y aurait plus de raison de revendiquer une ascendance du côté des vainqueurs, Ulysse et Agamemnon par exemple. Or la famille de Priam a récolté plus de  sympathie et de fidélité des cœurs que la coalition achéenne. Il faut croire que l’humanité a longtemps pleuré la cité d’Ilion, que célébra Homère dans son Iliade.

 

Il existerait donc une conscience métahistorique (au-delà de l’histoire officielle) qui voudrait que les évènements antiques subsistent dissimulés dans quelques rares esprits et se transmettent in extremis parfois avec le témoignage d’un seul homme, d’une génération à l’autre jusqu’à nous surprendre en émergeant inopinément de nos mémoires.

Il me suffit de rappeler qu’un grand guerrier, le phénicien Hannibal, le maître de Carthage, qui en son temps de gloire fit le siège de Rome après avoir traversé les Alpes avec ses éléphants africains, a fini sa vie, assassiné en terre d’Anatolie où il s’était réfugié espérant retrouver l’énergie de ses ancêtres troyens…

C’est peut-être ce genre de sacrifices qui entretiennent la mémoire d’un évènement que l’on crut mythique et imaginaire.

Il faudra bien qu’un jour un chercheur motivé prenne sur lui de nous dénouer l’intrigue, de lever le voiles sur les raisons pour lesquelles Troie continue de hanter les esprits.

 

Toujours est-il qu’au 15ème siècle, le colonialisme, invention occidentale, n’existait pas encore : au lieu de finir comme des « indigènes » colonisables ad vitam aeternam, les Grecs de l’Anatolie se convertirent en masse et sont aujourd’hui la principale composante ethnique de la Turquie. L’assimilation des Grecs était si avancée que beaucoup d’entre eux occupèrent des fonctions supérieures dans l’Etat Ottoman. Les frères Barberousse qui furent chargés de protéger les musulmans chassés d’Espagne étaient originaires de Crète.

Seulement voilà, l’Occident persiste à ne considérer comme véritable grec que le grec chrétien orthodoxe. Comme il ne considère comme slave que le slave chrétien et comme égyptien véritable que le copte : on a laissé massacrer les musulmans bosniaques, car ils sont des slaves… musulmans. Le nationalisme a aveuglé des consciences qui se disaient pourtant chrétiennes, donc non violentes.

Le renouveau de l’Orient proche se voit ainsi dans cet épisode de la crise grecque : on chasse la fausse Grèce, pour lui permettre de redevenir ce qu’elle a toujours été : une composante de l’Orient, et les Turcs comprendront enfin qu’ils n’ont rien à gagner à frapper aux portes d’une Europe qui n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même.

Les Grecs seraient bien inspirés de saisir la chance historique qui leur est offerte de se rapprocher de leur seul allié naturel : la Turquie.

Europe était le prénom de la princesse phénicienne qui fut ‘’ravie’’ par des « Grecs ». Il n’est donc un prénom grec que par adoption. Son mythe symbolise l’amour qu’éprouvaient les Grecs pour la culture orientale. Les Grecs étaient ‘’ravis’’ par la culture phénicienne qui avait inventé l’alphabet. Leur alphabet n’est autre que celui des phéniciens. Alpha, beta, gamma, delta,  (ABCD), et en arabe, alif, ba, jim, dal (Abjad).

Bref le mot Europe signifie Belle. Même la lettre E ressemble à s’y méprendre au ‘ayn de l’arabe. Et dans la langue du Coran, le mot arab, ‘urub, connote les significations d’éloquence et de beauté. Décrivant les belles du paradis, le Coran les qualifie de ‘uruban (belles à la taille élancées, pas forcément européennes).

En retournant en Orient, les Grecs retrouveront leur âme perdue et leur gloire.

Si les sirènes de la haine voulaient bien se taire, j’ajouterais que ce qui est valable pour la Grèce l’est aussi pour l’Arménie et la Géorgie.

Omar Benaïssa, Paris

 

[1] Les Essais de Montaigne, Livre II, chapitre XXXVI.

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