5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 14:03

 

QUE FAIRE MAINTENANT ?

 

 « Faut-il courir sans fin…derrière une chimère, ou s’arrêter et réfléchir ? Le musulman n’a pas besoin d’un Etat pour dominer ce monde, mais d’une conscience pour participer au drame de ce monde.»

(Le Problème de la Culture,

texte ronéotypé, page 90, Alger, sans date)

 

 La mondialisation en marche révèle pas mal de contradictions et d’aberrations aux yeux d’un observateur encore sous l’influence de la bipolarisation qui a régné durant tout le XXème siècle. Elle enseigne aux hommes que leur destin est désormais bel et bien unique. Mais en attendant, elle leur apprend surtout que cette unité de destin est encore potentielle, idéale, non encore bâtie sur des critères scientifiquement établis. L’infrastructure technique (ONU, UNESCO, OMS, Union postale, OMC, etc.) existe, mais la superstructure idéologique reste à construire. La mondialisation n’est pour l’instant qu’un impérialisme, une volonté d’hégémonie déguisée ou au mieux justifiée en bonne intention.

Elle brasse des sociétés d’âge inégal. Elle tend à niveler les différences, à les voiler, sans réellement les dépasser. Mais des forces sont à l’œuvre…

 

Dans cette évolution en cours, La société musulmane n’arrive pas encore à se faire une place. A bien des égards, le diagnostic des « médecins de la civilisation » est qu’elle est sur le point de rater le train du progrès, de perdre encore plus de terrain.

Dans ces conditions, la société musulmane n’existe dans ce monde que de façon passive, que pour subir la domination de la société occidentale. Cette dernière est au faîte de sa puissance, alors que la société musulmane est au plus faible de son état.

Le débat mondial ne la concerne pas a priori, ne lui donne pas en tout cas un droit de regard, encore moins de décision ou de gestion des affaires. Elle n’a pas les moyens de faire entendre sa voix.

 

Depuis six siècles, les musulmans ont été progressivement écartés de la politique mondiale, relégués à l’arrière-plan de l’histoire.

Sur la scène, le rôle principal a été tenu par les Occidentaux. Les musulmans n’ont joué aucun rôle actif dans le Nouveau Monde (Amérique), ni dans les grandes explorations terrestres, ni dans les colonisations, ni dans les découvertes qui ont précédé et suivi la Révolution industrielle.

Ils n’ont pas seulement été tenus à l’écart : ils ont aussi été les victimes et les cibles de cette politique occidentale qui tentait de réduire à zéro le rôle de l’islam dans le monde, à faire comme si l’islam n’avait jamais existé, à lui dénier toute importance.

Résultat : les pays musulmans ont été colonisés, occupés par des troupes occidentales ou soumis à leur tutelle et à bien des vexations et humiliations. Ceux d’entre eux qui ont échappé à la colonisation directe sont néanmoins demeurés colonisables, et ont dû se soumettre à des statuts non moins dégradants.

Ce déclin est devenu perceptible depuis la fin de la dynastie des Almohades au 14ème siècle. Les musulmans ont commencé à glisser inéluctablement sur la pente de la décadence, se montrant incapables de freiner leur chute et de reprendre la situation, malgré quelques succès sensationnels, comme la prise de Constantinople.

Cette situation a fini par devenir normale pour les Occidentaux qui ont tout intérêt à ne pas entretenir jusqu’au souvenir d’une quelconque grandeur de l’islam. Mais elle est restée insoutenable pour les musulmans qui la vivent comme une malédiction, d’autant qu’ils sont restés convaincus de la vérité intrinsèque, voire de la supériorité de leur religion. Cette conviction a entretenu malgré tout l’espoir d’un réveil.

 

Encore aujourd’hui, la société musulmane n’a pas cessé d’éprouver un sentiment d’impuissance, d’incapacité à reprendre sa place, à se remettre sur l’étrier et tenir les rênes  de quoi que ce soit.

En pratique, les musulmans ont fini par ne plus compter presque pour rien dans les décisions concernant l’orientation du monde.

Ce drame vécu et enduré dramatiquement est la principale question qui occupe les consciences des leaders de l’islam, leaders qui continuent d’entretenir l’espérance.

Dans l’ordre actuel du monde, le rôle des musulmans est devenu encore plus difficile à définir, le musulman vivant dans la double confusion totale, celle qu’il traîne depuis des siècles, et celle que ne manque pas de lui créer la lutte idéologique. Comme dans un cauchemar, les musulmans voient leurs efforts réduits à néant, à chaque tentative de reprendre en mains leur destin.

Longtemps, ils ont pensé naïvement qu’ils n’avaient qu’à se réveiller, qu’à se dégourdir pour devenir les égaux des Occidentaux et peut-être même faire mieux qu’eux.

Après tous les échecs, ils en sont venus à se demander s’il ne valait pas mieux renoncer, et se résoudre à attacher leur piteux wagon à la puissante locomotive de l’Occident et se laisser traîner sur des rails que l’on aurait posés pour eux.

D’ailleurs, cela aussi, ils l’avaient testé, à leur corps défendant, à l’instigation de leurs leaders « modernistes ». Cela en fit des parias, des simples porteurs de valises de l’Occident.

Mais, loin de se résigner, ils en sont à croire aujourd’hui encore plus fortement en la nécessité de ramener l’islam au rôle d’acteur principal, sans en voir tout à fait les raisons, ni les modalités.

Il leur a été facile de se mettre dans cette impasse. Ils voient à présent combien il leur est difficile de retrouver le chemin de la grandeur.

Ils ont perdu la recette de la civilisation, qu’ils pensaient simple à maîtriser. Leur rapport à l’islam s’est vicié, ils ne sont plus capables de recréer l’ambiance crédible et fructueuse des premiers musulmans.

Faut-il chercher dans l’héritage des Anciens ou faut-il imiter les contemporains ?

Ce qu’il y a de pire, c’est que le pétrole, seul moyen d’exister pour les musulmans, sera bientôt rare. Les minerais sont en train de s’épuiser, de disparaître des sous-sols. Il n'y aura bientôt plus de fer, de cuivre, d'aluminium, de manganèse et d’uranium...

Et entre temps les musulmans n'auront même pas encore appris à les extraire, à les exploiter.

Ils auront raté pas seulement la civilisation, mais les moyens de la civilisation.

 

Toute la pensée, tous les efforts, sont concentrés sur un faux problème : comment ressusciter une société moribonde, disparue.

Or il s’agit de déterminer comment redonner à l’islam son efficacité,  son action miraculeuse. Nous pensons la décadence au lieu de penser la créativité, la nouveauté. Nous cherchons la vie dans les fossiles, sans cesse remués dans leurs cendres. Nous menons une enquête impossible pour retrouver le responsable de notre état.

Pour exorciser ce sort, et se tirer du piège dans lequel ils se sont laissé prendre, les musulmans feraient mieux de commencer par cesser de penser les choses en termes de revanche, de compétition, et de chercher ailleurs qu’en eux-mêmes les ‘‘responsables’’, causes de leur décadence actuelle. Cesser de gesticuler et « s’arrêter et réfléchir ».

Les musulmans historiques sont hors-jeu. Le salut viendra d’ailleurs.

 

Crise du monde et crise musulmane

 

La crise qui frappe les musulmans  est différente de celle qui menace le monde de façon générale. C’est tout le monde qui se trouve dans une impasse. A trop vouloir tenir l’islam à l’écart, les Occidentaux ont fini par créer un vide insoutenable. Ils ont par là même, « mondialisé » la question de l’islam.

On en est à présent à envisager de poser le postulat que si le monde est arrivé à l’impasse actuelle, c’est aussi parce que l’islam n’y a jamais plus joué aucun rôle, et que par conséquent les musulmans ne devraient plus être les seuls à aspirer à l’islam. La perspective est révolutionnée.

L’Occident entrevoit la nécessité de  changer la mentalité, de changer la politique suivie depuis près de 6 siècles : le colonialisme. En particulier cesser de regarder le monde musulman comme une proie à recoloniser. Attitude qu’ils ont développée à leur corps défendant, pour faire plaisir à la civilisation des marchands.

Quand on voit l’Occident s’opposer aux progrès réalisés par l’Iran, et les condamner sous le prétexte qu’ils menaceraient sa sécurité, c’est surtout son hégémonie qu’il souhaiterait continuer d’exercer sur l’islam. Cette survivance de la mentalité colonialiste nuirait à court terme à l’Occident. Ce dernier ne pourra pas indéfiniment fonder sa politique sur la complaisance à l’égard de la civilisation des marchands

Faute de détenir un pouvoir politique, d’être un grand parmi les « Grands », les musulmans ont le devoir d’être la conscience du monde.

Ainsi notre désir de retourner sur la scène ne serait plus motivé par la haine envers l’Occident, ni par un désir de revanche, mais par l’ambition de nous réconcilier avec nous-mêmes, afin de pouvoir donner tout le bien qui est en nous et que nous avons refoulé depuis des siècles, en tant que société.

Car force est de reconnaître que le mal que nous nous sommes faits est bien pire que celui qui nous a été infligé par les autres qui n’ont fait que l’aggraver, en profitant de notre inattention.

 

La situation mondiale a si fortement évolué que toutes nos précédentes conceptions des choses sont dépassées. Elle demande une approche nouvelle.

Il devient évident pour tous, que ce n’est pas seulement l’islam qui veut revenir au monde, mais que c’est aussi le monde qui fait appel à l’islam. Car l’islam est perçu comme porteur de solutions pour l’avenir du monde. Le message de l’Envoyé de Dieu est en effet de plus en plus perçu comme un acteur principal du monde futur. Le monde a naturellement soif d’islam, quand bien même les musulmans historiques y renonceraient.

Première condition donc : l’avènement d’un rôle de l’islam est conditionné par la rencontre simultanée de deux aspirations convergentes.

Il ne suffit pas de désirer. Il faut aussi que l’on soit désiré.

Et ces deux conditions semblent réunies.

 

Définissant « le rôle du musulman dans le dernier tiers du 20èmesiècle », Malek Bennabi avait mis l’accent sur deux points essentiels :

Primo, que les musulmans fassent leur entrée dans le monde de l’efficacité, c'est-à-dire qu’ils s’efforcent de rattraper leur retard économique et social. Il appelle cette première condition promesse mineure.

Secundo, que les musulmans réalisent en même temps, que la promesse mineure n’est pas tout. Leur apport consistera surtout dans la mise en pratique des conditions de la promesse majeure. Il ne s’agit pas pour nous de vaincre l’Occident ou un quelconque ennemi illusoire, mais d’apporter au monde la paix et le bonheur.

Même si nous avons aussi besoin de garantir notre sécurité, ce n’est pas un missile nouveau fabriqué par nous qui règlera tous nos problèmes ou encore qui définira notre rôle.

 

Le monde moderne a été créé par l’islam.

 

C’est en effet à Médine et sous le Prophète (SAW) qu’ont été définies pour la première fois les conditions d’une coexistence pacifique entre les trois religions monothéistes. C’est l’islam qui a pris cette initiative alors que rien ne l’y obligeait, selon les critères politiques occidentaux toujours fondés sur une vue colonialiste du monde.

Seule l’islamisation pourra redonner vie à ce modèle, car seul lui en fournit la recette et les ingrédients.

Depuis la fondation de l’Etat médinois, le monde a pour la première fois appris à construire une société sur la base de la religion.

En fondant l’Etat médinois, le Prophète a donné l’impulsion définitive qui a enfin instauré la religion monothéiste comme base pour la fondation d’une société mondiale. Cette impulsion a été nourrie par l’énergie de l’élan que les prophètes successifs n’ont pas cessé de renforcer depuis Noé et Abraham jusqu’au Prophète, en passant par Moise, David et Jésus (que la paix soit sur eux tous) et les prophètes arabes (Shu’ayb, Yunus, etc..). Le Prophète s’est défini comme la dernière brique de l’édifice divin.

En deux mouvements, l’islam est parvenu jusqu’en Chine à l’Est, et jusqu’en France à l’Ouest, comme une flèche tirée par un arc dont la tension n’avait jamais été encore égalée.

Tant que cette énergie était portée par des hommes authentiques fraîchement motivés (phase de la foi sur la figure 1), elle continuait de gagner du terrain. Dès que les rois, c'est-à-dire des hommes imbus de l’esprit d’empire, feront leur apparition à la tête des musulmans, elle perdra en puissance, et l’islam en audience.


cycledecivilisation-copie-1.png

Auparavant, le judaïsme d’abord, puis le christianisme, avaient tenté de développer une société fondée sur les principes religieux, mais force est d’admettre que seul l’islam réussira avec éclat. Avant lui, le Christianisme avait toute la peine du monde à subsister face au paganisme grec et romain. La puissance de la foi (qui se mesure par l’ouverture plus ou moins grande de l’angle α sur la figure) était insuffisante. C’est pourquoi l’islam, bien que venu après le christianisme, va réaliser son premier cycle de civilisation avant lui, car son angle α est plus ouvert, la motivation des musulmans étant beaucoup plus puissante, plus mobilisatrice.

Dans la figure 1, les dates de 657 et 1237 en ère chrétienne, correspondent respectivement à la bataille de Siffin, où les musulmans s’affrontent, et la fin de l’Empire Almohade au Maghreb et en Andalousie.

Quand débute la mission prophétique à la Mecque, le christianisme se mourrait et ne subsistait plus que dans quelques monastères qui n’avaient rien de comparable aux cathédrales monumentales qui seront construites plus tard en Occident.

Les chrétiens avaient déjà perdu jusqu’à la langue même dans laquelle s’est exprimé  Jésus (Que le salut de Dieu soit sur lui).

Les prédicateurs chrétiens avaient fort à faire pour convaincre les tenants de la pensée grecque et romaine qui se montraient indifférents à une religion dont certains enseignements ne cadreront jamais avec leurs principes.

Le christianisme écarté de ses terres par l’islam triomphant, c'est-à-dire par la conversion massive de ses adeptes et des derniers païens orientaux, ira chercher sa chance en Occident, où il mettra en pratique les leçons qu’il a reçues de l’islam, en qui il verra son nouveau rival et sur lequel il prendra plus tard sa revanche. Un islam qui pourtant reconnaissait la mission de Jésus, et qui balaiera sans peine les résistances païennes (religions grecque et romaine).

Ainsi donc, dès son origine, tout le christianisme occidental a été fécondé par l’islam. C’est ce dernier qui lui a inculqué les leçons de civilisation, qui le feront sortir des monastères où il s’était confiné, apeuré et désillusionné par la résistance du paganisme gréco-romain.

Il est par conséquent plus juste de parler d’islamo-christianisme, à propos de la civilisation occidentale actuelle. Mais on comprend aisément que l’on ne veuille pas garder le souvenir de la leçon reçue.

Le grand historien anglais Arnold Toynbee a établi que les civilisations[1] naissent à la suite de défis. La riposte à un défi marque le début d’une civilisation, même quand cette riposte tarde à se faire tangible.

Or c’est en tentant de relever le défi de l’islam que la chrétienté a vu le jour en tant que civilisation, après avoir végété six siècles durant tant bien que mal.

Les chrétiens ont ainsi une dette envers l’islam. On ne peut scier sans danger la branche sur laquelle on est assis.

Ce que l’islam a fait, on ne peut le refaire que par une entente avec lui.

Le monde doit revenir à son premier maître en civilisation pour compléter son enseignement et recevoir l’aide indispensable pour lui permettre de poursuivre la route.

Le défi qu’il s’agit de relever  aujourd’hui est de fournir au monde unifié des assises juridiques et spirituelles solides.

 

La direction du monde

 

La direction du monde actuel demande une plus grande capacité d’amour, un esprit plus universel qui a fait défaut à la direction ecclésiale qui, des siècles durant, n’a ménagé aucun effort pour décider par la violence la plus extrême de l’édifice actuel sur lequel pourtant elle a fini par perdre toute emprise réelle.

Le Christianisme est aujourd’hui victime de la mondialisation. Il est écrasé par le poids de la mission nouvelle qu’il ne prévoyait pas, même s’il a toujours eu l’ambition naturelle de l’universalité.

Il a trop perdu de son âme en s’engageant dans l’Empire occidental, l’Empire de Charlemagne, et en confondant l’empire des hommes avec l’empire divin, en confiant à César ce qui appartient à Dieu.

Le christianisme a été épuisé et à jamais discrédité par les despotes qu’il a servis et couronnés.

 

Le défi actuel est trop grand pour pouvoir être relevé avec les seuls moyens d’une institution comme l’Eglise qui a elle aussi fait de la haine et de la vengeance ses principes d’action contre l’islam. Inconsciemment, cette haine s’est transformée en sa raison d’être. Danger de la dépendance à l’égard de l’ennemi illusoire ! Danger du jeu de la haine !

 

La solution consisterait pour chacun à comprendre que la mission de prêcher l’Amour incombe à toutes les grandes religions et pensées humanistes du monde.

 

Par conséquent, le retour sur la scène consisterait pour l’islam— et pour le christianisme — à redevenir le moteur alimentant de nouveau la pensée mondiale, à colmater et éventuellement remplacer partout où elle est défaillante la pensée occidentale, c'est-à-dire la culture d’empire et le colonialisme.

Mais il devra à tout prix se garder de tomber dans l’exemple de l’Occident : vouloir se venger, dominer.

C’est cette approche illusoire qui a causé l’échec de ses tentatives de renaissance. Vouloir recréer une grandeur historique, pas une grandeur d’âme. Un empire au lieu d’une culture universelle, un état de tension conflictuelle au lieu d’une ambiance de paix.

Je me rappelle que lorsque nous sortions du séminaire de Bennabi, nous nous posions souvent la question : si la civilisation est toute entière dans l’efficacité, pourquoi alors resterons-nous musulmans ?

On ne comprenait pas alors la distinction entre musulmans  et islam, les premiers pouvant manquer des occasions, le deuxième toujours agissant.

Dans notre esprit, l’islam et les musulmans ne faisaient qu’un.

L’option longtemps envisagée de la modernisation, c'est-à-dire de l’imitation de l’Occident, de la laïcisation, n’avait pas pu aboutir, parce qu’elle était envisagée  formellement, comme de se conformer aux habitudes vestimentaires  européennes.

Et comme nous n’avions aucune raison de renoncer à l’islam, de le troquer contre un christianisme complice du colonialisme, nous préférions demeurer dans notre perplexité plutôt que de quémander la recette de la civilisation, de suivre davantage le modèle externe.

Quand nous aurons atteint le niveau de vie des pays  nordiques, nous serions devenus… civilisés ; c'est-à-dire que nous serons devenus comme… eux.

Est-ce que nous nous sentirons plus authentiquement musulmans ?

Nous ne voyions pas très bien le lien entre authenticité et efficacité, entre islam et progrès, entre foi et bien-être social.

La pensée musulmane était frappée d’infantilisme : une pensée qui demande des objets, une pensée de la satisfaction de l’égo.

Or si l’on veut à tout prix faire dépendre son bonheur de sa foi, c’est plus une approche du devoir et du service qu’une approche revendicative, enfantine, qui est requise.

Bennabi sociologue souhaitait bien sûr, que l’islam entame un nouveau cycle de civilisation. Il ne pouvait pas concevoir un islam qui ne donnerait pas ses fruits à ses adeptes dans ce monde.

Mais il n’ignorait sûrement pas que la dimension de la foi était de loin supérieure à la dimension de civilisation matérielle (sans exclure cette dernière). L’histoire musulmane l’avait convaincu que la foi survit à toutes les décadences, et était l’élément principiel, le point d’origine de toute civilisation et aussi le lieu où se réfugie l’âme de toute civilisation en déclin. Les déçus de la politique se  réfugient dans la mystique, a-t-on dit… Et ceux qui ne le sont pas y perdent leur foi.

En fait, surtout dans la perspective mondialiste qu’il entrevoyait, Bennabi ne se faisait pas trop d’illusion quant à la possibilité qu’un rôle historique sérieux échoie aux musulmans en tant que tels dans le façonnage du destin de l’humanité, mais accordait plus d’importance au message coranique lui-même, à la vérité intrinsèque de l’islam.

D’une part, il y avait une inquiétude pour le sort des musulmans historiques. De l’autre, une foi inébranlable dans la capacité de l’enseignement coranique à régénérer une nouvelle civilisation.

C’est pourquoi il écrit la phrase que nous avons mise en exergue, pour déclarer la supériorité et l’antériorité du rôle crucial de la conscience des musulmans sur les « choses » qu’ils pourraient produire.

 Les ambitieux qui aujourd’hui tentent de justifier la création d’un Etat musulman pour en être à la tête, sont toujours incapables de nous dire ce que pourrait être un Etat musulman, ni en quoi il se distinguerait d’un autre Etat moderne.

Or un Etat musulman ne doit pas être autre chose qu’un Etat moderne obéissant à une Loi organique, à la règle de la démocratie et au respect des libertés humaines fondamentales.

 L’Etat musulman n’a pas pour mission de donner la foi, mais tout au plus de favoriser les conditions de son expression ou du moins de ne pas l’entraver. La foi relève du cœur, et le cœur est entre les doigts du Seigneur…



[1] Toynbee, Arnold J., L’Histoire, un essai d’interprétation, Gallimard, 1951

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