28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 16:02

 

Chapitre III

La Théologie

Fa‘lam annahu lâ ilâha illa Allah !

C'est une question qui ne se résout jamais, parce qu'il s'agit d'un faux problème. Cette étudiante devrait écrire aux oulémas sunnites d'al-Azhar pour leur soumettre la question, en tant qu'étudiante.

Tout le monde ou presque se la pose. Ce professeur qui s'en prend  à une étudiante devrait faire preuve de plus de modestie: il n'a pas inventé la poudre. Même sa grand'mère se posait la question. Il y a de quoi penser qu'il essaie de la taquiner.

Les meilleures solutions qui ont été proposées sont celles qui émanent de la spiritualité, pas des théologiens (mutakallimûn) qui croyaient défendre l’islam en adoptant un questionnement emprunté aux philosophes et aux Grecs. Il ne s’agit pas de juger Dieu, d’en supporter la transcendance (tanzîh) ou d'en condamner l’immanence (tashbîh), mais de L'aimer, de L’adorer, de Lui obéir. Allah n’est pas le dieu des chrétiens ni celui des Grecs, situé quelque part dans le mont Olympe ou incarné dans une personne. Subhanahu!

Ce n’est pas Dieu que l’on doit ''justifier'', mais c’est l’homme qui doit se purifier de la poussière qui l’empêche de voir, de connaitre Dieu. Cette poussière n’est autre que la nafs. Il s’agit de sauver nos âmes, pas de se disputer au sujet des raisons divines. Le mal est en nous, pas en Dieu. Comme dit Hafez le grand poète de Chirâz:

Jamâl e Yaar nadârad neqâb o parde vali

Ghobâr e rah beneshân tâ nazar tavâni kard

« La beauté de l’Ami n’a ni voile ni écran, mais

Secoue la poussière du chemin afin que tu puisses Voir.

‘’Savoir’’ pourquoi Dieu fait ceci ou cela (punit et récompense) n’arrange pas notre état. Et de toute façon, la problématique telle qu’elle est conçue et exposée par les théologiens demande des volumes et des volumes, des années d’étude au terme desquelles on s’aperçoit qu’on a perdu son temps.

Ce professeur, de quoi au juste? - doit savoir que ces questions ne sont pas si différentes que ça, de celles que se posent les philosophes au sujet de la liberté humaine, de la volonté, etc. et qui demeurent des apories.

Les réponses sont personnelles. Si Dieu sait qui est destiné au Paradis et qui ne l’est pas, nous ne le savons pas nous-mêmes. Donc nous sommes ‘’libres’’ d’agir pour essayer d’obtenir le Paradis. La preuve est que chacun de nous pense qu’il est libre de décider de faire telle chose  et non pas telle autre chose. La réponse consisterait alors dans la liberté empirique. La religion nous dit : faites ceci, évitez cela et vous serez récompensés par le Paradis. Donc dire que Dieu connait d’avance ceux qui seront au Paradis, et ceux qui n’y seront pas, signifie seulement que ceux qui y seront, sont ceux qui y auront œuvré. La parole de Dieu est une. Si Dieu ne nous le fait pas savoir par avance, en affichant d’avance une liste des gagnants et des perdants, c’est parce que ce monde-ci est un monde d’épreuves. Cela n’aurait pas de sens si à l’examen, quand on vous donne les problèmes à résoudre, on écrivait en même temps, les réponses au tableau! De même si Dieu apparaissait sous une forme quelconque, la vie n’aurait plus de sens, le mérite de croire n’aurait pas de sens, parce que, comme devant la police, personne ne se permettrait de commettre des péchés. Personne n’aurait de mérite à croire en Dieu, etc. La plupart des questions de la théologie sont de cet ordre. Il s’agit le plus souvent de questions destinées à semer le doute chez les faibles, qu’à susciter une quelconque science. Il s’agit plus de fausses énigmes, de jeux que de connaissance.

Que Dieu sache les destinées de toute la création, les univers aussi bien que les créatures vivantes, humains, anges et djinns, va de soi, parce que la science est une des perfections définitoires de Dieu. Il sait, mais cela ne nous empêche pas de chercher à mériter ce qu’Il considère lui-même comme la meilleure des destinées: le Paradis et Sa proximité.'' Pourquoi Dieu qui est omniscient et juste ne nous évite-t-Il pas de chuter et de mériter la punition ?". D’abord comment savez-vous qu’Il ne nous évite pas? Combien de fois n’avons-nous pas été sauvés d’un danger, en reconnaissant nous-mêmes que ce fut un ''acte de miséricorde de Dieu''... Imaginez ce que les hommes penseraient, si on leur disait que Dieu ne connait pas les destinées de chacun de nous!!!

C’est parce que nous sommes créés à l’image de Dieu. Dieu nous a délégué la fonction de Le représenter sur terre. Et si on se voit en tant qu’image de Dieu, nous comprendrons alors que nous pouvons savoir quelque chose et ne pas la divulguer. Parce que l’image est fidèle à Ce dont elle est l’image. Sinon, nous toucherons au dépôt divin, amânah.

La vie n’est pas faite pour le bonheur, mais pour la réalisation. La vie d’un croyant d’abord, car il en a conscience, mais aussi la vie d’un homme non pratiquant, qui n’a pas d’autre choix que de faire face aux épreuves qui pourraient lui faire du bien, en l’élevant. La vie est faite pour la recherche du bonheur dans l’au-delà ? Comme disait Solon’’ (Hérodote) : ‘’On ne peut se dire heureux avant de mourir.’’ Comme dit l’adage latin : Memento mori.

Le Dieu du Coran, n’est pas un sujet dont on parle à la troisième personne. Il est le sujet parlant. Le Coran est la Parole de Dieu, Sa Parole éternelle, ajoutent les théologiens, ou créée, pour les autres. Mais ces derniers n’ont justement pas vu que le ‘’Je’’ divin dans le Coran, se manifeste selon des degrés liés aux contextes. C’est certes une Parole de Dieu, mais c’est une Parole qui s’adresse à des êtres humains. Dieu parle donc une langue humaine, adaptée forcément aux catégories constitutives de la pensée humaine, de l’entendement humain. Dieu recourt aussi aux métaphores humaines, aux figures de style des langues terrestres. ‘’Interroge donc la ville’’ pour dire interroge les habitants de la ville…

Le ‘’anâ’’ – Moi ou Je–, est le sujet qui indique la nécessité, l’imparable, l’indéniable, l’impérieux. ‘’Nahnu’’, le ‘’’’ suffixe indiquant la première personne du pluriel est ambigu. On peut y voir le nous de majesté. On peut aussi l’interpréter comme une formule ‘’d’encouragement’’ de la part de Dieu, reconnaissant à Ses représentants sur terre ou dans les cieux (anges) une participation à Son action. Il peut donc se référer à un ‘’nous’’ d’ensemble, où Dieu garde bien entendu le premier rôle, mais où Il se réfère à une action qu’Il a voulu Lui-même collective, parce que le monde est régi, en vertu même de la décision divine, selon une hiérarchie qu’Il est le premier à respecter. Les anges agissent par obéissance certes, mais ils agissent pour Dieu, ils sont la main de Dieu, ils représentent Dieu. Selon qu’un ange ou un être humain est plus ou moins proche de la Présence divine, il sera plus ou moins en charge d’un pouvoir de représentation plus intense et plus large. Il existe cinq degrés de présence divine (al-hadharât al-khams).

Comme un maître d’école qui aide son élève à résoudre un problème arithmétique, et qui l’encourage en lui disant : ‘’Voyons ce que ce calcul va donner !’’, Dieu nous dit : ‘’li-na’lama[1]…’’ afin que Nous sachions, non pas qu’Il ignore quelque chose, subhânahu,  mais pour affirmer la responsabilité de l’homme qui demeure engagée, bien que Dieu sache tout par avance, car tout savoir est la condition sine qua non de Sa perfection.

La théologie est née juste après le fiqh, comme la dimension ‘’philosophique’’ de la religion. Savoir bien penser au sujet de Dieu, du Coran et de la création est aussi un devoir de la Loi musulmane. Les traités de jurisprudence rappellent souvent ce fait que si les applications sont importantes, les principes aussi doivent être vérifiés dans leur contenu. Curieusement, cette partie de la sharia qui devrait être mise en avant, car elle se rapporte aux principes même de la foi musulmane, a été reléguée au second plan, à cause de l’inflation du fiqh, qui a tant été sollicité, que quantitativement, il a fini par passer comme le seul domaine de la Sharia.

Pourtant, dans ce domaine, le taqlid[2] est interdit. On ne doit pas se contenter de ce que l’on entend. On doit en principe étudier suffisamment les autres  religions, et les autres systèmes d’idées, pour choisir en toute conscience et avec certitude sa religion.  

L’objet de la théologie est en principe de fournir les éléments premiers aux croyants afin de les aider à se persuader de l’excellence de la religion apportée par le Prophète (S). Elle exprime et formule les croyances justes au sujet de Dieu. On l’a jugée comme une simple apologétique destinée à démontrer la supériorité de la foi musulmane sur celles des non-musulmans, en particulier des Gens du Livre. S’il est vrai que tout savoir suscite forcément un sentiment de supériorité civilisationnelle, la théologie musulmane a eu d’abord pour souci de définir une orthodoxie pour les musulmans eux-mêmes. Les musulmans qui ne sont plus que des Arabes vont devoir entrer dans le débat, afin de ne pas être pris de court.

En effet, de même qu’il y a des versets à expliciter au sujet des prescriptions concernant les pratiques religieuses, de même, il existe des versets peut-être encore plus nombreux qui permettent de concevoir un système de pensée propre au Coran, en particulier dans les versets se rapportant à l’Essence divine (le mot essence n’y est pas employé) et à Ses attributs, à l’articulation des Noms divins, au mystère de la création, etc.

Les premiers théologiens seront mutazilites. Ce sont les tenants de l’argumentation, de la raison. Ils soutiennent la liberté humaine, le libre-arbitre. Un des leurs, pris de remords va faire défection pour créer une doctrine opposée, qui s’appellera l’ash‘arisme, du nom de ce transfuge, abû Musa al-Ash‘ari.

Les mutazilites sont combattus, et l’ash’arisme devient la doctrine officielle.

En fait le mu’tazilisme a ouvert une voie bien plus intéressante et plus fructueuse que ce qu’apporte l’asharisme. Ce dernier rassure le croyant ordinaire qui ne comprenait pas grand chose aux enjeux de la théologie. Il a l’impression que l’affirmation du libre arbitre est contraire à la suprématie divine. En remettant tout à Dieu, l’ash’arisme offre un gîte faussement rassurant, car les questions demeurent même si on feint de les ignorer, puisque de nombreux versets tiennent l’homme pour le responsable de ses actes et qu’il en devra rendre compte au Jour du Jugement.

Les mutazilites ont apporté l’effort intellectuel, alors que l’acharisme constitue une stagnation, un renoncement, une sorte de quiétisme qui… continue d’inquiéter.

Avec le temps, on découvre de plus en plus que l’influence mutazilite a fini par dominer dans la théologie musulmane. On a fini par lui donner raison sur beaucoup de points, une fois passée l’ambiance querelleuse, des premiers temps.

Le problème à l’origine de cette situation est une attitude qui collera toujours à beaucoup de penseurs de l’islam classique et moderne. C’est la tendance à soumettre toute position intellectuelle au jugement inquisitoire. On ne juge pas la pensée, mais le penseur. Et cela finit toujours par la condamnation de l’une ou l’autre des positions soutenues. Or il n’y a pas de doute que les deux positions étaient défendues par des penseurs qui sont des musulmans qui ne sont aucunement parjures.

Les errements des théologiens ont conduit à ajouter des dogmes à la foi, comme le devoir de professer ‘’l’éternité du Coran’’. Outre que cela contredit le principe qu’il n’y a pas lieu de contraindre en matière de religion, on sait que ce genre de formulation a été rendu possible par les pouvoirs politiques. Un musulman ordinaire ne comprendrait même pas ce que signifie l’expression ‘’Le Coran est créé’’ ou son opposé, ‘’Le Coran est incréé’’. Les théologiens ont outrepassé leurs prérogatives.

Depuis quelques années, force a été de reconnaître l’apport considérable du mu’tazilisme qui a surtout posé les bonnes questions et proposé des réponses dont l’intuition est fondamentale, comme l’idée des essences immuables (al-a’yân al-thâbita) qui fondent le système de pensée apporté par Ibn Arabî.

Les mutazilites n’ont pas eu en vue de fixer une limite à Dieu, mais au contraire de formuler explicitement la liberté que Dieu a donné aux hommes et qui les y engage, comme en attestent de nombreux versets coraniques, et la pratique même du Prophète (S). Il y a autant de mérite à affirmer le libre-arbitre des hommes qu’à défendre la Toute-puissance de Dieu. Comme pour un musulman ordinaire, la seconde est évidente, le mérite réel est de rappeler aux hommes qu’ils auront à répondre de leurs actes parce qu’ils en sont responsables.

Pour résumer les deux positions irréductibles, on peut les formuler ainsi, par deux équations, au regard de leurs positions respectives au sujet de Dieu.

Le grand débat qui a fait couler beaucoup d’encre, est celui de la liberté, de la responsabilité de l’homme face à la toute-puissance divine, celui de la corporéité de Dieu, des versets qui semblent suggérer l’anthropomorphisme en Dieu.

Mutazilisme = Transcendance, et Ash’arisme = Immanence.

Or cette irréductibilité demeurera toujours, car elle concerne un Être qui est connaissable simultanément par les deux voies. Jamais une des positions ne l’emportera, si on n’affirme pas aussi son contraire. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi.

Le soufisme saura apporter les bonnes réponses aux croyants, bien mieux que ne l’ont fait les théologiens (mutakallimûn). Ces derniers ont été plutôt assimilés aux philosophes, alors que les soufis représentent la voie de la sainteté, de la proximité à Dieu. Le soufisme enseigne un Dieu personnel, alors que les philosophes discutent d’un Dieu abstrait.

C’est Ibn Arabî qui va surmonter l’aporie transcendance - immanence, et mettra un terme au débat. Tous les auteurs postérieurs qui continueront à pratiquer la théologie ‘’à l’ancienne’’ ne seront pas des lecteurs d’Ibn Arabî. Tous ceux qui l’ont lu prendront des précautions oratoires nécessaires et diront moins de méchancetés en direction de leurs adversaires, parce que les musulmans ont conscience que le problème était bel et bien lié à la nature même de Dieu qui se manifeste simultanément sous des formes contraires, paradoxales. Dieu est connu-inconnu, l’Apparent caché, le Premier et le Dernier, etc.

C’est par qu’ils ont été infectés par un ‘’virus’’ grec que les musulmans se sont écartés de la bonne voie. Les Grecs n’y sont pour rien bien sûr. Il ne fallait pas les suivre en tout. Le Dieu de l’islam n’est pas un Dieu situé quelque part, dans l’Olympe ou je ne sais dans quel éther. Il n’est pas un Dieu incarné non plus, ni encore un Dieu qui a pris congé du monde après avoir travaillé 6 jours d’affilée.

Le Dieu de l’islam est un Dieu qui crée en permanence, qui jamais ne sommeille ni ne dort, qui se trouve partout, qui est le témoin de tout. Il le crée d’un seul bloc en moins d’un clin d’œil. Il n’a pas seulement créé en 6 jours, Il le recrée à chaque instant en 6 jours. On sait que la journée n’est en réalité pas une mesure de temps absolu, mais l’impression temporelle que délivre le mouvement des planètes et des astres. L’univers est relié à son Créateur, comme une machine branchée à une source de courant électrique. Il cesserait d’exister net, si la relation créatrice s’arrêtait, c’est-à-dire si Dieu décidait de ‘’couper le courant’’.

Le Dieu de l’islam n’est pas le dieu des philosophes, comme disait Pascal, mais bien le Dieu d’Abraham.

Dans le Fusûs al-Hikam, Ibn Arabî, corrigeant un point de vue de Ghazâli, explique que certes, les philosophes peuvent démontrer logiquement l’existence d’une essence éternelle, mais...

‘’ Certes, on peut savoir qu’il y a une Essence principielle et éternelle, mais non que celle-ci est ‘’Dieu’’ tant que l’on ne connaît pas ce qui est soumis à la fonction divine, et qui est l’informateur à Son sujet[3].’’

Cela revient à dire que Si Dieu ne se manifeste pas par l’intermédiaire d’un envoyé de Sa part, Il ne sera jamais connu et reconnu comme tel.

C’est par conséquent la relation ‘’Dieu et sujet de Dieu’’ (ilâh et ma’lûh) qui établit et justifie la présence active de Dieu sur terre. Et c’est Dieu lui-même qui l’a voulu ainsi. Nous ne connaissons Dieu qu’en proportion de ce qu’Il a bien voulu nous faire connaître de Lui-même. Ce couple sera rendu plus aisément compréhensible dans les Noms divins qui supposent toujours une synonymie ou du moins une correspondance entre eux et les hommes, et les créatures. Ainsi la miséricorde divine n’aurait pas de sens s’il n’y avait en acte des êtres pour en bénéficier. C’est la présence de créatures qui donne un sens à la miséricorde. Et ainsi de suite…

De même la science divine implique l’existence d’objets de cette connaissance, qui sont innombrables puisque la science divine embrasse toute chose, sans exception.

Nous parlons le même langage que Dieu. Autrement dit, Dieu s’adresse aux hommes avec leur langue. Les mots ont la même signification, à cette différence souligne Ibn Arabî que la science de Dieu est éternelle et parfaite, alors que celle des hommes est donnée par Dieu et limitée.

Sans cette correspondance, la Loi divine aurait été impossible. Si on demandait constamment au Prophète : ‘’qu’a voulu dire Dieu par là ?’’, en feignant de penser que la langue divine signifierait peut-être autre chose.

Ce discours sur Dieu, comme on le voit serait évidemment impossible à tenir sans la révélation, sans le Coran et le Prophète. C’est pourquoi le Dieu de l’islam, celui qu’il nous est demandé d’adorer ne peut être que le Dieu d’Abraham, de Moïse, de Jésus ou de Muhammad…

La mystique a ainsi rappelé que ce n’est pas Dieu qu’il faut purifier, défendre ou glorifier par des déclarations solennelles ou apologétiques. C’est le regard de l’homme qu’il faut purifier pour le rendre apte à mieux voir, à mieux entretenir sa relation avec l’Absolu. Sans la purification du cœur, sans débarrasser cet organe subtil de tout ce qui obstrue la vision, l’homme n’accèdera pas à la connaissance vraie de Dieu.

Quand le Coran dit que Dieu a créé l’univers en 6 jours avant de s’installer sur le Trône, cela veut dire qu’Il a créé les 6 jours + 1, comme principe d’organisation de la création. Il a défini les emplacements et les rotations des sphères (galaxies, astres, planètes et astéroïdes, etc.) de façon à rendre perceptibles les 7 jours  par les humains et les êtres doués d’intelligence. ‘’ Il n’y a auprès de Dieu, ni matin ni soir…’’ rappelle une célèbre tradition. Les sept jours de la création existeront toujours, d’une existence réelle et active. Ils ont une durée beaucoup plus longue que les 7 jours qui régulent notre vie sur notre planète, et qui n’en sont que des images à notre échelle. Ces journées-images prennent des durées variables selon les endroits des planètes et des milliards de galaxies, car elles sont mesurées sur la base des mouvements des astres et des autres corps cosmiques. Les journées ne sont pas les mêmes d’une planète à une autre, par conséquent les semaines, les mois et les années sont aussi variables.

Il a été calculé qu’une vie de 70 ans sur cette terre, équivaut à 8 secondes solaires environ, en supposant possible la vie sur le soleil. Mais on peut porter l’équivalence avec une autre planète du système solaire.

En voulant défendre l’islam, les théologiens ont tout simplement oublié de faire connaitre le Dieu du Coran par rapport aux divinités et idoles des peuples antérieurs.

L’exposé notamment par Ibn Arabî, de l’enseignement des grands maitres de la mystique a contribué largement à sortir la théologie musulmane de son impasse des premiers temps. D’ailleurs après Ibn Arabî, la principale activité intellectuelle des musulmans a été et continue d’être de commenter le Fusûs al-Hikam. Et de nos jours la vision de celui que l’on a surnommé le plus grand maître, le shaykh al-akbar, domine largement le savoir théologique musulman. Ibn Arabî a été le consolateur de la société musulmane pendant tous ces siècles de décadence, de recul de cette société.

 

[1] Par exemple, sourate 34, Saba’, verset 21

[2] Le mot taqlîd signifie imitation. Cet exemple devrait suffire pour le comprendre. : Lorsqu’un médecin vous prescrit un médicament, vous le prenez en faisant confiance au savoir du médecin qui vous le prescrit sans vous donner toutes les raisons pour lesquelles il vous l’a prescrit. De même un faqih vous dit comment faire la prière ou comment jeuner le ramadan selon ce qu’il a appris, du moment que vous l’avez choisi comme référence. Le taqlid n’est permis que dans les ‘’applications’’ (furû’), mais pas dans les Principes de la religion, usûl al-Dîn. Dans ce dernier cas, un effort de compréhension personnel doit être accompli comme un devoir imposé à la religion à chacun. Comme on le voit, il y a des métiers qui existent pour dispenser les autres : il faut un médecin dans chaque quartier, comme il faut un boulanger, un boucher, un cordonnier, etc., mais on ne peut exercer le métier de ‘’diseur de la vérité au sujet de Dieu’’. Il faut aller soi-même chercher la vérité auprès de personnes réputées pour leur savoir, ou dans la lecture de ces dernières. Mais nul ne peut le faire à notre place, comme d’apprendre le métier de boulanger du moment qu’il y en a un dans le voisinage.

[3] Le livre des chatons des sagesses, Traduction française du Fusûs al-Hikam, par Charles-André Gilis, tome premier (sur deux),  page 169, éditions El-Bouraq, Beyrouth, Liban,  1997/1418

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Omar BENAISSA - dans Débats
28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 15:01

 

La Révélation du Coran

Il y a une oumma, une communauté, une société musulmane. Entre les musulmans et les autres communautés, il y a les Gens du Livre, c’est-à-dire ceux qui ont reçu auparavant une écriture révélée, et qui sont les chrétiens et les israélites, les Sabéens et les zoroastriens selon certains savants musulmans. Il faut constater que les docteurs de la Loi musulmane ne font pas de distinctions entre les sectes chrétiennes et juives. Les gens du Livre peuvent être assimilés aux musulmans, si l’on prenait l’islam dans sa définition première exclusivement. C’est en effet le patriarche Abraham – la paix soit sur lui – qui, d’après le Coran, nous « a jadis nommés Ceux-qui-se-soumettent à Dieu » (XXII, 78). Comme l’enseigne le grand mystique andalou Ibn ‘Arabî (mort à Damas, en 1240), Adam est le père des hommes, et Abraham est le père des croyants.

Outre les Gens du Livre, le Coran distingue ceux qui croient en Dieu mais qui lui adjoignent d’autres divinités, ce sont les polythéistes et les idolâtres, al-mushrikûn, de ceux qui, hommes ou femmes, nient totalement jusqu’à l’existence de Dieu : ce sont les incrédules, les impies, les dénégateurs, al-kâfirûn.

Le ton parfois sévère du Coran à l’égard des chrétiens et des juifs est toujours accompagné d’un appel à revenir à la raison, à se remettre dans le Vrai. En tant que religion abrahamique, le Coran prône une religion ouverte. Il ne ferme jamais les portes. Il nourrit le débat, et ne désespère pas d’être écouté.

Mais il existe ici aussi un sens ésotérique du mot Oumma, qui désigne les croyants de toutes les religions qui ont réussi à transcender la forme particulière de la religion dans laquelle ils sont nés pour s’élever au sens primordial où tous les hommes et les femmes réalisent pleinement le sens de l’unité.

Le Coran se distingue des autres livres sacrés en ce qu’il est le seul à nous parvenir entièrement dans la langue même dans laquelle il a été révélé. À part cela, il se veut un Rappel, une récurrence des messages qui l’ont précédé. C’est pour cela que les musulmans acceptent le fond de vérité qu’il y a dans la Bible et les Évangiles, même s’ils leur reprochent de comporter des glissements de sens occasionnés par les traducteurs ou même des ajouts parfois manifestes, comme nous l’apprennent les savants même de l’Occident.. On ne s’étonnera donc pas de trouver les noms d’Abraham, de Moïse, de Jésus, et d’autres envoyés de Dieu, apparaître plus souvent que celui de Muhammad – que le salut de Dieu soit sur eux tous ! Mais ne l’oublions pas, la personne du Prophète est présente en tant qu’interlocuteur même du Coran. C’est sur lui que s’effectue la descente sacrée, le tanzîl. En tant que réceptacle du Coran, il en est le premier commentateur. Seul connaît parfaitement le Coran celui à qui il a été révélé.

Le Coran est le miracle du Prophète Muhammad, comme ressusciter les morts fut le miracle de Jésus, et triompher de Pharaon fut le miracle de Moïse. Les Arabes rendaient un culte à l’éloquence, comparable au culte des Grecs pour la beauté plastique. Les plus beaux poèmes des Arabes d’avant l’islam, étaient primés en recevant l’insigne honneur d’être suspendus sur les murs du Temple de la Kaaba, afin de les associer à la plus haute inspiration et de les faire connaître des pèlerins qui se rassemblaient chaque année à la Mecque au moment du Hajj qui fut institué par Abraham.

Or, le miracle du Coran c’était, aux yeux des Arabes, la beauté sublime de la langue dans laquelle il a été révélé. Beaucoup d’entre eux auraient embrassé l’islam à cause du caractère inimitable du verbe coranique qui d’ailleurs lance un défi à tous les poètes arabes pour « produire une sourate semblable », défi que beaucoup ont tenté, en vain, de relever. Bien sûr, ce miracle était d’abord destiné aux premiers auditeurs du Coran, à ceux qui avaient la capacité d’en comprendre la pureté de la langue et qui aussi n’auraient pas manqué de relever la moindre faute de style s’ils en avaient eu l’occasion. La langue parlée par les Arabes aujourd’hui est loin de rivaliser avec celle des contemporains du Prophète.

Plus tard, les savants musulmans vont étayer la défense du Coran avec des arguments qui ne seront plus seulement littéraires. Parce que la langue arabe était devenue une langue codifiée et policée, une langue des villes et des savants et des penseurs, envahie par un vocabulaire technique et les néologismes qu’il crée.

Il n’existe pas de commentaire canonique du Coran. Aux yeux des musulmans, la pratique exégétique reste ouverte et permise. Certains commentaires remontant aux premiers siècles de l’islam continuent de faire autorité en raison précisément de leur ancienneté qui les rapproche de la première période de l’islam.

Il en existe aujourd’hui des centaines qui ont été imprimés ou qui sont demeurés à l’état de manuscrits. Des centaines de commentaires sont mentionnés par les sources mais ont disparu.

Les confessions musulmanes (sunnites, chiites, kharijites) ont chacune produit des commentaires du Coran. De même, toutes les écoles de pensée (mu‘tazilite, ash‘arites, soufis, littéraires, etc.). Il existe aussi des commentaires du Coran envisagés sous l’angle de la grammaire et de la rhétorique.

Le Coran se situe dans la chaîne des révélations célestes. Il revendique sa place comme un achèvement de ce processus : en tant que tel, il inspire une philosophie et une phénoménologie de l’esprit religieux. Il parle de Dieu, il fournit les éléments qui Le font connaître aux hommes, ainsi que les moyens et voies de Sa manifestation dans le temps et l’espace des hommes : c’est une théologie. Il ordonne aux croyants de s’organiser selon des règles précises : c’est une sociologie, un droit et une économie. Enfin, il est perçu par cet organe subtil qu’est le cœur : il prône une voie mystique. En un mot, il propose un mode de vie nouveau complet.

Définition du monothéisme

L’unité divine est définie dans les versets concernant directement Dieu, dans ceux qui traitent de la prophétie, de la création des hommes et dans l’ordre de la nature, en tant que signes et arguments étayant l’existence de Dieu Un, comme la cause de tout ce qui est. Le mot tawhîd est un substantif issu d’un verbe signifiant le fait de ramener à l’Un (ahad, unité principielle et wâhid, unité multiple), de réunifier ce qui est multiple en apparence. Il résume à lui seul toute la doctrine de l’islam. 

L’unité de Dieu est une des questions les plus discutées dans la doctrine de l’islam. Facile à énoncer et à accepter par la raison, elle se révèle des plus difficiles à saisir, quand on l’aborde sous l’angle de la foi. Comment l’être contingent peut-il appréhender l’Etre nécessaire, comment le créé peut-il saisir l’Incréé, comment l’adventice peut-il comprendre l’Eternel et communiquer avec Lui ? Où se trouve le point de jonction entre ces deux entités ?

L’unité divine, n’est pas en contradiction avec la multiplicité des formes de Sa création, de l’univers dans son entièreté. Tout simplement parce que, disent les mystiques de l’islam, l’univers est le lieu de Sa manifestation. « Le monde est créé par Dieu », veut dire que le monde est l’image, la manifestation des Noms qui désignent tous une seule Essence, celle de Dieu.

La loi divine, la shari’a, donne des indications pour trouver son chemin et obtenir les réponses et les signes de cette communication possible entre Dieu et la créature.

Les croyants croient en l’unité divine et aux Prophètes, aux Livres révélés et aux anges ainsi qu’aux rétributions pour les bons (Paradis et délices) et châtiments pour les méchants (Enfer et tourments).

Le nom Allah apparaît tant de fois dans le Coran… Il n’est question que de Lui, parce que tout se ramène à Lui. C’est un Dieu vivant, agissant dans le monde, maître de Sa création et en assurant à chaque instant sa maitrise. Rien ne Lui échappe. En multipliant les occurrences de Son Nom, Dieu nous enseigne à mieux Le connaître : Il n’est pas le Dieu des philosophes, simple conclusion abstraite d’un syllogisme, dont on se contenterait de prouver l’existence… loin du monde. C’est un Dieu qui demande à être obéi, et devant qui on rendra des comptes.

La citation du Coran par versets ou même par bribes de verset, dans l’argumentation notamment, est d’un usage très fréquent dans la littérature musulmane. Le Coran lui-même fut révélé progressivement sur vingt-trois ans (de 610 à 632 de l’ère chrétienne), au fil des circonstances (asbâb al-nuzûl). On peut ainsi affirmer que le Coran fut révélé par thèmes.

On pourra voir dans la sourate 10, les versets de la beauté, de l’art, etc., et dans une autre sourate des versets évoquant l’industrie et les techniques (celles notamment enseignées au prophète David).

La sourate de la Lumière parle des occasions qu’ont eues les hommes de sortir des ténèbres… de la passion.

Pourtant, ses chapitres ou sourates ne se découpent pas selon des thèmes ou des sujets bien déterminés. Les titres des sourates sont souvent en relation avec l’un des thèmes dont elles traitent. Mais les versets ne suivent pas toujours l’ordre et la linéarité d’un récit ou d’un exposé didactique. Il faut du temps pour se familiariser avec la technique d’exposition du Coran qui alterne parfois tous les genres dans une même sourate.

Nous ne pouvons ici évoquer chacun des thèmes abordés par le Coran. Il faudrait y insérer l’intégralité du texte, dans un autre ordre qui ne serait plus celui de la révélation. Car l’ordre des versets coraniques est lui-même matière à méditation pour les spécialistes.

Rappelons que pour un musulman, le Coran « contient toute chose ». Il est la parole éternelle et incréée de Dieu. Le kitâb, le Livre, c’est le monde, l’univers,  et les pages en sont les jours, les heures et les minutes ou tout simplement les circonstances qui voient les changements des choses, ou encore, le renouvellement perpétuel de la  création (tajdîd al-khalq).

Le livre est ce qui contient, consigne, tout ce qui est. A tout instant, à chaque page, tout ce qui est dans le monde est dans le Livre, et inversement. Le Livre est Sa Parole. Et l’univers est la copie de Sa parole, Sa parole réalisée, manifestée…

A chaque instant, le monde est conforme au Coran.  « …dans le Livre, Nous n’avons absolument pas omis la moindre chose.. » (Sourate VI, verset 38), “Mâ farratnâ fil kitâb min shay’in” …

On entrevoit ainsi la structure, la forme sphérique de l’écriture coranique… Il n’a pas la linéarité du récit humain que l’on a tenté dans certains livres sacrés, —sinon par segments— ni la structure en ‘‘édifice’’ du récit littéraire élaboré, de la fiction romanesque par exemple. ‘‘Mâ farratnâ fil-kitâb min shay’in’’ ne fait pas seulement référence au contenu du Coran, mais aussi à sa forme, qui est sphérique, qui contient par conséquent toutes les formes, car comme le cercle dans la géométrie plane, la sphère est la forme parfaite dans les volumes. Tout point sur la sphère est le bout d’un rayon par lequel on accède au cœur de la sphère. Les rayons sont nombreux, mais le cœur, le centre est unique, et immobile, invariable. C’est pourquoi le Coran a évité la linéarité, qui n’offrirait qu’une seule Voie aux croyants.

Chaque croyant peut suivre sa voie droite, son sirât al-moustaqîm, le rayon qui le rattache personnellement au Centre.

Tout ce qui se trouve sur la sphère est à égale distance du Centre. Car il est dit :

al-Rahmân ‘alâ al-‘arsh istawà…” (Sourate 20, verset 5), le Tout miséricordieux siège sur le Trône, (à égale distance de chacun de Ses sujets).

La rahmah est la bonté divine, en vertu de laquelle Dieu accepte et agrée la foi de chacune des créatures depuis la foi des grands saints de Dieu, jusqu’à « la foi du charbonnier », comme on dit en français.

L’homme ordinaire ne peut pas produire le Coran. Mais il peut l’imiter, en imitant celui dont le caractère était le Coran, le Prophète. Plus, il s’en rapprochera, plus sa parole sera semblable à celle du Coran. C’est ce qui explique que les grands esprits disent souvent les mêmes vérités.

Le Coran écrit par un homme ne serait que le livre de cet homme, car il serait dépourvu de la richesse de sens que peut garantir la parole de Dieu.

Dr Omar BENAISSA

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Omar BENAISSA - dans Débats
28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 14:45

Chapitre I

Aspects de la sharia

Introduction:

La sharia (transcrit aussi Charia, en français) est la Loi coranique, d’origine divine. Elle émane donc d’une source miraculeuse, mystérieuse, et s’exprime souvent d’une manière volontairement allusive, comme si elle attendait de notre part plusieurs interprétations possibles. Elle a été explicitée par le Prophète. Elle a encore besoin d’être éclairée par ce que l’on appelle les docteurs de la Loi, des savants qui ont acquis la compétence et parfois l’autorité pour soutenir un point de vue sur les règles d’application de cette Loi. Ces principes, définis par les hommes, sont distincts de la Sharia elle-même, et bien que s’appuyant sur cette dernière, ils ne sauront la supplanter. C’est pourquoi on dit que la Sharia est la Loi divine telle qu’elle est en Dieu, telle qu’elle formulée par Lui. Dès qu’elle est traduite, interprétée, elle perd son caractère absolu, et se relativise : aucun effort humain ne saurait épuiser toutes les possibilités d’interprétation de la parole divine. Les interprétations restent des points de vue dégagés par des hommes et n’engagent que ceux qui les énoncent et ceux qui y ajoutent foi. Ainsi il n’existe pas un seul jurisconsulte pour dire aux musulmans ce qu’ils doivent suivre dans les différents cas d’espèces légales. Est-ce à dire qu’il n’est rien d’immuable dans l’interprétation des principes coraniques ? Certes non, mais il suffit de dire que l’interprétation des hommes reste une interprétation des hommes, afin de permettre aux hommes de savoir que le point de vue qu’ils ont décidé de choisir ou de préférer n’est pas forcément le seul et unique, et n’est pas toujours complet. Et c’est ainsi qu’en choisissant librement, les hommes sont parvenus à une sorte de confirmation des principales règles du fiqh.

Il faut donc garder à l’esprit que c’est par erreur et mauvaise habitude que lorsqu’on parle de la sharia, qu’on soit amené à la confondre le plus souvent avec des principes qui ont été dégagés par des hommes, et qui traduisent donc un niveau de connaissance de ces derniers à des étapes particulières de leur histoire. Il serait plus juste de parler de fiqh, de compréhension et d’interprétation de la Loi divine plutôt que de celle-ci. Mais il arrive souvent qu’un sens métonymique l’emporte sur le sens originel, littéral.

Pour énoncer ces principes d’application, les hommes recourent à une méthode fondée sur ce que l’on appelle les sources du droit. Il s’agit du texte coranique qui est la source mère, suivi du texte de la tradition prophétique en tant qu’elle complète et explique la source coranique. Et enfin la raison ou l’intellect et toutes les voies permettant d’accéder à la certitude ou de s’en rapprocher.

Ces deux dernières sources peuvent se détailler ainsi : à la tradition prophétique, certains ajoutent la pratique des compagnons car ce sont ces derniers qui transmettent la Tradition, et à la raison, on ajoute le syllogisme, l’opinion publique des gens de Médine aux premiers temps de l’islam, etc.

Ces sources sont hiérarchisées, prioritaires les unes sur les autres, et parfois exclusives les unes des autres. Quand le Coran est clair sur un point, et qu’il tranche de façon compréhensible, on peut se passer de recourir à la tradition et à la raison. Et inversement si une tradition contredit le sens évident du Coran, on n’en tient pas compte, fut-elle rapportée par les hommes les plus crédibles de l’islam. Par exemple si une tradition affirmait que la prière (salât) est interdite, elle ne serait pas prise en compte parce que le texte coranique est clair à ce sujet. Plusieurs versets témoignent que la prière est indispensable parce que le Coran la demande à l’impératif pluriel et dans certains cas au singulier.

On peut comparer le fiqh aux textes d’application qui énoncent les détails d’une loi adoptée en assemblée parlementaire. Quand une loi permet quelque chose, ou quand elle l’interdit, des décrets suivent qui explicitent les conditions et les détails de son application.

La Sharia désigne donc la Loi telle qu’elle est dans la science divine. Cette Loi est révélée aux hommes par un Prophète, un Messager. Les hommes doivent cependant faire l’effort de la codifier pour la rendre applicable à eux-mêmes. C’est par métonymie que le résultat de cet effort est appelé Sharia. Le nom qui le désigne est celui de fiqh. On appelle faqih, le jurisconsulte, un homme ayant la compétence pour exprimer une opinion sur la Loi. Au pluriel, on parle de fuqahâ, en langue arabe qui est celle du Coran et celle du ‘’clergé’’ (uléma) de l’islam. Nous reviendrons plus loin sur ce que signifie cette compétence.

Les hommes ordinaires n’ayant jamais la capacité de se faire les traducteurs infaillibles de la Loi divine, les juristes ont besoin de préciser que leur savoir est relatif. Leur ‘’effort’’ (tel est le sens du mot ijtihâd) doit donc être repris à chaque génération, pour éviter aux hommes de tomber dans le piège de ceux qui suivent aveuglément des pratiques désuètes juste sous le prétexte que ‘’tels furent les agissements de nos anciens’’. Ce que des hommes ont fait, d’autres hommes peuvent le défaire, le modifier ou l’améliorer.

Le Coran emploie l’expression que la ‘’religion auprès de Dieu est l’obéissance, (l’islâm)’’, Elle signifie que la Loi (sharia) primordiale, permanente, en vigueur dans le monde, est celle de Dieu. Elle implique que l’acte de l’homme est jugé dans son essence même par rapport à cette Loi, et que la seule loi prise en compte auprès de Dieu est celle de … Dieu, de l’obéissance à Dieu.

Elle n’implique pas forcément que Dieu délègue aux hommes le droit de ‘’l’appliquer’’ (ce que demandent certains militants impatients ‘’d’appliquer l’islam’’ ou ‘’d’appliquer’’ la sharia.) Elle s’applique auprès de Dieu, que les hommes en soient conscients ou non, qu’ils le veuillent ou non. C’est la religion auprès de Dieu et il n’y a pas de contrainte en matière de religion ou à l’intérieur de la religion.

Les hommes ont cependant le devoir (s’ils y croient) de chercher à la connaître pour se l’appliquer à eux-mêmes. Savoir comment faire la prière, comment jeuner le mois de Ramadan, comment se marier, divorcer, comment élever ses enfants, accomplir le pèlerinage à la Mecque,…

Quant à soulever les gens pour réclamer ‘’l’application’’ de l’islam aux autres domaines, pour imposer l’islam, et le respect des lois divines, cela ne dissimule que des ambitions politiques, et une bonne part d’errements. C’est une attitude qui se fonde sur un principe faux : ‘’les musulmans connaissent le remède aux maux de leur société, il n’y a plus qu’à l’appliquer’’. Cela est faux.

Nous avons vu ces dernières années à quelle folie meurtrière ont donné lieu les tentatives ‘’d’application’’ de la sharia, menées par des ignorants qui n’ont de musulmans que la barbe et le turban.

Est-ce à dire que la sharia doit être abandonnée ? Pas du tout. Elle doit être vivifiée par les croyants eux-mêmes. Ces derniers pourraient faire reconnaître leur droit à la respecter par la voie légale, et à faire voter des lois générales en ce sens, par la voie démocratique.

Comme la définition pratique de la sharia diffère d’un pays à l’autre, d’une école juridique à l’autre, cette loi devra être ouverte, de façon à reconnaitre la liberté pour un musulman de recourir au mazhab qu’il souhaite pour être jugé ou pour obtenir réparation, en tant que mis en cause ou en tant que plaignant.

Seul un Prophète vivant, ou son représentant vivant ou un homme désigné par le Prophète peut être autorisé à mettre en pratique l’islam au niveau social, c’est-à-dire à en faire une loi en vigueur dans un pays ou un ensemble de pays donnés.

Il existe une tradition selon laquelle : « Seul connaît le Coran celui à qui il s’est adressé », c’est-à-dire le Prophète (s).

Si l’islam a survécu à tant de coups qu’il s’est infligé ou que les puissances rivales (occidentales ou orientales) lui ont infligé, c’est bien parce que sa Loi a survécu dans les cœurs individuels, dans la foi patiente des croyants aux yeux de qui Dieu triomphe à chaque instant même quand nous ne le constations pas avec nos yeux. La Loi divine s’applique à chaque instant avec ou sans le soutien d’un ‘’état islamique’’. Dieu est toujours victorieux, quelque soit le jugement des hommes, quelque soit le choix des hommes. Ghâlibun ‘alâ amrihi…

Le djihâd est recommandé quand  une communauté musulmane cherche à se défendre contre une agression étrangère. Il s’agit de quelque chose qui est universellement admis. Mais personne n’a le droit d’imposer – par la violence – l’islam ou sa propre interprétation de l’islam, ni aux musulmans ni aux non-musulmans.

Cela n’empêche pas les musulmans de s’organiser et de défendre leur cause par la voie pacifique, et par tout moyen légal. Dans les pays où ils sont majoritaires, ils peuvent même atteindre leur objectif par la voie démocratique. Mais aucune violence pouvant entrainer la mort de croyants ou de non-croyants ne peut être admise par la Loi divine.

Le croyant véritable sait très bien que s’il commet sciemment un crime ou un délit ou une quelconque infraction, comme un larcin ou quoi que ce soit de contraire à l’esprit du Coran, il devra en répondre individuellement devant Dieu.

Sa punition est  créée par ses propres actes.

La main du voleur est coupée au point de vue de la Loi de Dieu, même si aucune loi humaine ne permet de le faire, même si le voleur n’a jamais été appréhendé de son vivant. C’est cela que signifie ‘’la religion auprès de Dieu est l’islam’’ (Coran,).

L’univers entier est déjà ‘’musulman’’ (muslim), c’est-à-dire soumis à la règle divine.

C’est que La Loi divine est l’ensemble des lois qui déterminent la destinée de l’individu dans ce monde et dans l’autre. C’est d’ailleurs pour cette raison que la loi est divine (hukm Allah), parce que les hommes auront à répondre individuellement devant (la justice de) Dieu.

Ainsi lorsque Dieu nous donne l’information que la main du voleur doit être coupée, il s’agit d’une information légale inscrite dans la Loi. Même si le voleur échappe à la justice des hommes, dans ce monde. Ce qui importe le plus est que le voleur sache que sa main est coupée auprès de Dieu, à moins qu’il ait accompli aussi d’autres bonnes actions qui lui vaudront le pardon de Dieu.

Malgré des siècles de gouvernement faible ou d’absence de gouvernement, les musulmans ont toujours continué à faire la prière, à jeûner, à accomplir le pèlerinage à la Mecque, à s’abstenir de consommer des boissons enivrantes, de voler, de tricher, etc. tout en sachant parfois qu’ils peuvent agir impunément dans ce monde, échapper à la loi des hommes.

Toutes les prescriptions relatives aux pratiques individuelles, comme la prière, le jeun, le pèlerinage sont effectuées par les musulmans. Quant aux prescriptions relatives aux liens et aux rapports sociaux, (le commerce, les relations familiales, la justice, etc.), elles trouvent leur solution chaque fois que possible, quand les gouvernants les permettent. Sinon des arrangements privés interviennent entre les parties en litige.

Loi divine et loi humaine, législateur céleste et législateur partisan

L’universalité de la Loi divine nous est donc communiquée à travers la Sharia, qui ne fait pas que dicter les règles de comportements normatives du croyant. Elle régit aussi bien les univers qui nous environnent, et que nous commençons à peine à explorer.

Plus les hommes se connaitront, plus ils seront aptes à connaître l’univers.

Toutes les lois dégagées par les disciplines scientifiques sont des lois qui n’ont pas été inventées par les hommes mais seulement découvertes par eux,  découvertes à eux parfois, par hasard, par intuition, même par des ‘’idées préconçues’’, et le plus souvent par expérimentation ou théorisation. La plupart du temps, les hommes se fondent sur certaines remarques pertinentes pour échafauder des théories scientifiques, en gardant à l’esprit que ces théories ou postulats fonctionnent tant que rien ne vient les contredire, et qu’elles apportent satisfaction. Elles doivent encore être confirmées par des années de vérification pour être admises comme des lois définitives, et être reçues comme une loi de l’univers.

Toutes ces lois existent déjà, depuis les origines. Les hommes ne font que prendre conscience de leur existence. Ils les découvrent, comme on découvre un site archéologique dans une jungle ou dans le désert.

La part de savoir humain est infime par rapport à la part encore demeurée méconnue. Le champ de notre ignorance est beaucoup plus vaste que celui de notre science.

L’ignorance de l’ignorant consiste à ne pas savoir. L’ignorance du savant consiste à savoir  qu’il ne sait pas, à identifier ce qu’il doit chercher à éclaircir, à découvrir, à se poser les bonnes questions.

Cette ignorance des savants est celle des hommes qui travaillent à lutter contre l’ignorance, contre l’obscurantisme.

C’est l’ignorance du mujtahid au sens vrai et large du terme. L’ignorance est dans ce cas le résultat du savoir. Quand on a avancé énormément dans le savoir, on  déterre beaucoup de points obscurs qui appellent à davantage de recherche ; l’ignorance est un défi permanent à relever, un aiguillon pour la science. Plus on en apprend, plus on mesure encore notre ignorance. Malgré l’immensité des découvertes effectuées par les savants de l’humanité depuis les origines, il reste que le domaine de notre ignorance demeure infiniment plus vaste que celui de nos connaissances. Notre savoir sert aussi à mesurer notre ignorance.

Dans le cas du fiqh, il est important de saisir que notre savoir est un savoir provisoire, quelque chose qui doit sans cesse être revérifié, afin de pouvoir poser une autre brique de l’édifice de la science. C’est d’ailleurs ce principe qui rend obligatoire la pratique continue de l’ijtihâd.

N’étant par définition qu’une opinion, le savoir doit être revérifié à chaque génération. C’est ce qui rend la permanence de l’ijtihâd, qui a aussi pour fonction de répondre aux questions qui apparaissent pour la première fois (les mustajiddât), comme par exemple le statut des astronautes appelés à passe de longs séjours dans l’espace.

Toute ineptie dans la science, toute mésinterprétation, toute erreur doivent être imputées au faqih, pas à la Sharia, parce que cette Sharia est parfaite, et qu’elle est la vérité révélée dont émanent toutes les autres vérités. Elle est justement ce qui est recherché et dont on se rapproche asymptotiquement. La Sharia est déjà la Loi qui régit la création et les univers. C’est parce que cette Loi nous est inconnue que nous devons faire l’effort d’en comprendre les mécanismes par étapes successives.

Exactement comme le font les savants dans les autres disciplines du savoir humain. Car la machine créée par Dieu fonctionne à la perfection. Elle est réglée pour fonctionner à la perfection...

Tout ce que nous découvrons existait déjà à notre insu, mais grâce à l’effort scientifique il fait partie de l’acquis du savoir humain. Evidemment la part d’ignorance sera toujours plus grande que la part de savoir en nous. Il s’agit d’une conscientisation des faits. Peut-être était-ce cela que voulait dire Platon quand il disait que le savoir est une réminiscence, une anamnèse.

Les occidentaux ont beaucoup fait avancer notre connaissance de l’univers et des lois qui le régissent.

Les savants ‘’n’inventent’’ pas les lois qui régissent l’univers. Ils les découvrent en projetant sur elles la lumière du savoir, et leur attribuent des noms. Elles existaient en acte. Il restait à les mettre en équation, à les formuler, à les dire dans des universités et des revues spécialisées puis à les enseigner à tous. Le savoir des hommes consiste à dire le savoir qui régit l’univers selon des lois immuables fixées par le Créateur depuis l’origine. Découvrir que la terre tourne autour du soleil, c’est découvrir quelque chose qui nous préexistait. Nous n’avons fait que lever le voile d’ignorance qui le couvrait. Parfois nous préférons garder le langage métaphorique de notre ignorance, à cause de sa beauté : nous continuons à dire poétiquement que ‘’le soleil se lève à l’est’’, parce que le vécu est parfois plus prégnant que la science. La langue des hommes est suffisamment riche pour rendre toute la palette des significations multiformes qui naissent dans leurs cerveaux et dans leurs cœurs, grâce aux métaphores, et autres figures de style. Pourtant aussi impressionnant et méritoire que soit le travail des savants, il ne consiste généralement pas moins qu’en théories, c’est-à-dire en savoir provisoire qui reste à vérifier à chaque instant, comme pour le fiqh. C’est la part de modestie humaine devant le savoir absolu de Celui qui a fixé ces Lois, de toute éternité.

C’est cela la fonction de la science: tenter de savoir la mécanique de l’univers qui existe et fonctionne depuis l’origine. Ce savoir s’accompagne aussi d’une autre discipline hautement humaine qui s’appelle la sagesse, la connaissance de l’unicité divine,  la pensée sublime.

Comme on le voit, notre savoir ne consiste en réalité en rien d’autre que découvrir le savoir de Dieu. C’est- à-dire pas grand chose, mais quelque chose quand même. Wa mâ utitum min al-‘ilm illa qalilân. C’est un trop peu qui est reconnu et apprécié par Dieu…

C’est pourquoi, certains grands maîtres de la spiritualité considèrent la science moderne comme étant subordonnée en dignité scientifique à la vraie connaissance qui est celle de la métaphysique, ce qui est au-delà de la physique, en vertu de la règle selon laquelle, le rang d’une science est plus élevé quand son objet est plus digne, plus proche du principe. L’étude des principes est supérieure à l’étude de leur application. Répondre à la question du ‘’pourquoi ’’ est plus difficile que répondre à celle du ‘’comment ?’’.

Comme l’homme est la créature qui a le privilège sur terre de dire les choses, il a été doté d’une capacité de savoir plus grande, capacité qui lui permet d’élargir son champ de connaissance par ses efforts, alors que les autres créatures ont un savoir instinctif, qui ne requiert pas d’effort de leur part et qui est fixé une bonne fois pour toutes, parce que ces créatures ne sont pas soumises au devoir religieux (taklif),  à l’obligation (pour celui qui croît) de respecter des règles qui fixent les limites à leurs actes. Il s’agit d’une conformation volontaire non d’une soumission par l’épée. L’islam n’est pas une soumission au sens général, mais une reconnaissance de la nécessité d’obéir à l’Être qui a créé tout.

De nos jours, le savoir des hommes est surtout orienté dans le sens de l’accumulation des connaissances pratiques permettant d’accroitre la puissance matérielle. Il y a une folle concurrence entre eux, chacun cherchant à avoir le dessus sur les autres.

Le savoir se rapportant aux moyens d’instaurer la paix dans le monde est négligé, disqualifié par cette course aux armements matériels.

Ce n’est pas la science qui est mise en cause, c’est l’intention qui l’anime qui est aliénante.

Dr Omar BENAISSA

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Omar BENAISSA - dans Débats
10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 15:14

Unité de l’être et évolutionnisme ?

(Création et évolution)

Par Omar BENAÏSSA

L’adaptation des espèces à leur milieu de vie a été signalée dans la littérature musulmane classique. Al-Jâhiz aurait en effet noté une observation sur le fait que les animaux réagissent avec le temps aux conditions climatiques par un changement dans leurs apparences ou la forme et la consistance de certains de leurs organes qui les rendent mieux à même de supporter les conditions nouvelles variables de leur milieu de vie.

Mais elle n’a pas été évoquée en tant que ‘’question de l’évolution’’ particulière de la pensée musulmane. En Occident, cette question a vu le jour, après la publication des travaux des naturalistes qui ont été amenés à constater les mêmes faits, de façon plus élaborée et à en tirer les mêmes conclusions, sans se douter encore de la portée idéologique qu’elle allait susciter. La publication de ces observations a été reçue avec enthousiasme par certains milieux non scientifiques, comme si elle répondait à une attente lancinante. L’ambiance d’athéisme et d’anticléricalisme régnant alors va encourager certains matérialistes à se servir de ces découvertes empiriques pour proclamer qu’elles établissent la négation de la création et donc la fin de la religion. Elle y est devenue une question idéologique, un facteur de division sociale. Aujourd’hui, les occidentaux se séparent en créationnistes et évolutionnistes.

Si les remarques de Jâhiz et celles des autres auteurs musulmans comme Ibn Khaldûn, et celle notable d’Ibn Arabî qui a inspiré cet article, n’ont pas suscité de réaction dans les milieux musulmans, c’est qu’elles ne furent pas perçues comme des affirmations pouvant être interprétées comme des arguments opposables à la création et, encore moins, mettant en cause l’existence de Dieu.

Dans la société musulmane, l’athéisme n’a pas connu la même verve qu’en Occident. Il ne pouvait pas avoir la même agressivité, parce que l’islam est un phénomène global et un système de pensée cohérent, et ne repose pas sur une Église qui dicte les dogmes même en matière d’opinion scientifique. Même la caste des fuqaha (juristes) savait que ses pouvoirs étaient limités et ne s’autorisait pas à émettre des jugements ne relevant pas de sa compétence. Ce qui a préservé les affirmations de nos penseurs inattaquables par des hommes malveillants.

Tout cela s’explique à notre avis par le fait que les notions de Dieu, de création, et de l’homme sont bien plus précises et plus complexes en islam que dans les systèmes de pensée occidentaux dominants[1] qui </a>ont repris de vieux clichés grecs, comme celui d’un dieu situé quelque part dans le ciel, au-dessus des hommes.

La métaphysique musulmane, telle qu’elle est exposée par Ibn Arabî, pose bien autrement ces questions, en instituant une hiérarchie définitive et solidement établie, entre les degrés de l’être.

Grandeur et décadence de l’homme :

Les textes religieux, et la littérature générale du monde, abondent en récits mythiques faisant état de métamorphoses d’hommes et de femmes, en animaux, ou en d’autres éléments terrestres (fleurs, lions gazelle, oiseaux, rochers, sel, etc.). Ils expriment les extraordinaires (parfois dangereuses) possibilités qui s’offrent aux hommes de se réincarner en forme naturelle plus ou moins bienfaisante, selon que cette forme est prise volontairement, de par un pouvoir personnel reçu des dieux, ou subie comme une punition. (Protée, etc.…)

Les hommes ont hérité ces dons des ‘’dieux’’ qui ont la possibilité de revêtir toutes les formes animales (y compris les oiseaux) et la forme humaine.

Les hommes et les animaux de leur monde forment une seule famille dans la nature. L’homme a domestiqué certains animaux, il a su parquer d’autres, et il garde la supériorité sur eux de par son intelligence, même si certains animaux sont capables de le vaincre par la force physique ou par des morsures venimeuses.

Les textes religieux font état du fait que les premiers hommes vivaient beaucoup plus longtemps que ceux d’aujourd’hui. Ils étaient dotés d’une taille bien plus considérable, voire gigantesque.

L’histoire sainte nous apprend que les prophètes et les héros ont été initiés toujours par des messagers célestes que certains évhéméristes qualifient aujourd’hui d’extraterrestres (aliens). Cette lecture de l’histoire trouve son illustration même dans les grandes religions qui dominent l’époque actuelle.

Ce sont des anges (donc des ‘’extraterrestres’’ au sens étymologique du mot, venant d’un monde lointain ou parallèle) qui sont venus détruire la cité de Sodome. Auparavant, ces anges avaient rendu visite à Abraham et s’étaient entretenus avec lui pour l’informer de leur mission destructrice auprès des concitoyens de Loth, et lui annoncer à lui Abraham la bonne nouvelle qu’il aura une descendance malgré son âge avancé et celui de son épouse. Ces anges avaient pris une forme humaine. C’est pourquoi Abraham les a de prime abord pris pour de simples visiteurs congénères. Si la forme humaine peut cacher une forme angélique, elle se laisse percevoir aux seuls esprits éveillés. Seul le semblable connait le semblable.

« Abraham prit peur quand il s’aperçut que la main des messagers ne touchaient pas à la nourriture… »

« Si Nous envoyions des anges (comme le demandent les mécréants), nous les aurions recouverts de la forme humaine. »

Jésus est né miraculeusement d’une sainte Vierge. Il peut être considéré comme une créature à moitié extraterrestre, au sens propre du mot. Marie (S), la mère de Jésus (S) s’est élevée spirituellement au point d’être choisie par Dieu pour enfanter de Jésus (S). Un être est ‘’descendu’’ et un autre s’est ‘’élevé’’, et ils se sont rencontrés à mi-chemin. C’est ainsi que les hommes communiquent avec le Ciel.

Moïse encore nouveau-né, fut confié au Nil, et pourtant il fut sauvé miraculeusement des eaux et des bêtes aquatiques. Le courant du fleuve le conduisit dans la maison même de celui qui avait juré de tuer tous les nouveaux nés israélites, et donc Moïse s’il l’avait reconnu. Il fut adopté et élevé par son pire ennemi. Il reçut de Dieu un pouvoir qui lui permit de confondre Pharaon, de déjouer les stratagèmes de ses magiciens.

Salomon avait une armée d’‘‘extraterrestres’’ (jinn) à son service. D’autres aliens sont venus enseigner à David l’art de fabriquer les cottes de maille.

Dans le Coran, il est précisé que les anges ne se présentent pas physiquement aux hommes, sous leur forme véritable mais sous une apparence humaine, de façon à atténuer la terreur mortelle que leur puissance inspirerait.

On sait aussi par la tradition que dans son enfance, le Prophète de l’islam (S) a été délivré de ses défauts humains par des êtres à forme humaine qui ont retiré son cœur, l’on purifié avant de le remettre en place. Tout cela sous le regard étonné de ses camarades de jeu.

L’ange Gabriel s’est à plusieurs reprises présenté publiquement au Prophète (S) sous la forme humaine de Dihya al-Kalbi, un jeune homme réputé pour sa beauté. Le Prophète (S) disait ensuite à ses compagnons que cette personne était l’ange Gabriel.

Dans ce monde, le seul être intelligent visible est l’homme. Les anges ou les jinns (le mot jinn signifie caché, invisible) se manifestent dans une forme humaine qui leur permet de les rendre plus fréquentables par les hommes véritables. Ou dans une forme faisant partie du règne naturel de l’homme, depuis le papillon jusqu’aux animaux féroces quand ils ont pour mission d’inspirer la terreur aux méchants hommes.

La mythologie sumérienne exprime aussi l’idée que les hommes ont progressé grâce aux enseignements reçus d’êtres venus d’un autre monde appelés annunaki.

Dans cette logique, les hommes ont été aidés et soutenus par une multitude de ‘’dieux’’ (ainsi appelait-on les anges), par un Dieu unique qui a révélé aux hommes qu’Il était celui qui se manifestait sous toutes les formes bien que Son Essence soit unique.

Dès l’origine, les hommes ont reçu ou forgé des cosmogonies dans lesquelles un être unique fut à l’origine du monde. Il a créé les hommes, ainsi que leur environnement actuel, avec les espèces naturelles inertes, végétales ou animales.

Cette conception des choses a traversé les siècles, sans cesse remaniée ou complétée mais toujours confirmée dans ses grandes lignes. Les hommes ont la mémoire courte et doivent tout le temps être rappelés.

L’homme lui-même est un ‘’extraterrestre’’, puisque ce fut par suite de la faute d’Adam et Eve que Dieu l’a fait ‘’descendre’’ sur terre. Mais « l’homme a oublié ».

On voit ainsi que l’humanité avait l’habitude de concevoir des formes variées de l’existence terrestre.

Dans cette perspective, l’intrusion de l’idée que les hommes descendraient du singe représente plutôt une tentative de casser l’image des hommes alliés des dieux et des forces célestes, pour la ramener à un être réduit au seul statut de l’animal. Il aurait été plus juste de penser à l’homme comme le résultat d’une chute d’un être qui a perdu son statut supérieur. Renvoyé à ce monde, il devra passer par des épreuves pour recouvrer son statut originel, s’il s’en montre digne. C’est en cela que devrait consister la quête du chainon manquant. L’homme qui aspire à la grandeur ne cherche pas à regarder derrière lui.

Les hommes ont évolué grâce à la guidance divine qui n’a jamais cessé d’envoyer des messagers fortement soutenus par les armées des anges. Les esprits humains ont été transformés, tirés vers le haut, par l’influx spirituel des prophètes et des saints. La révélation divine a atteint son paroxysme avec la mission du Prophète (S). La prophétie a été scellée avec ce dernier. Cela veut dire que désormais les hommes n’auront plus besoin de prophète, ‘’s’ils ont un cœur et s’ils prêtent l’oreille’’. Dieu a installé sur terre une intelligence active, comme une balise dont les hommes qui en ont la capacité, peuvent capter et décoder les messages.

Poser l’homme comme le résultat d’une évolution du singe est une dévalorisation qui n’est pas innocente. Elle correspond bien à l’ambiance instaurée par l’Occident au 19ème siècle, ambiance qui préparait l’avènement d’un monde sans Dieu : matérialisme, athéisme, psychanalyse, etc.

Les évolutionnistes ont forgé un concept qu’ils n’ont jamais défini : celui de ‘’chaînon manquant’’. Personne n’a jamais expliqué ce qu’est un chainon manquant. Les êtres existants sont des réalités, alors que le chainon est par définition une étape abstraite, quelque chose de transitoire qui a par définition le défaut de ‘’manquer’’. Autant dire une simple hypothèse reposant sur une aberration. Le chainon manquant est précisément la preuve qui manquait aux évolutionnistes pour avoir raison. Faute de la produire, ils lui ont donné un nom comme une preuve fantôme.

La conception créationniste :

En créant l’univers, l’être, Dieu a agi de façon… divine, c’est à dire de façon absolue, cohérente, en produisant le tout et ses parties en même temps, de façon que la scène ne manque de rien, y compris de son fond spatiotemporel, de ses paysages naturels qui sont le cadre de vie des hommes. Ainsi, la nature et tous ces règnes minéraux, végétaux et animaux, ses éléments : l’air, la terre, la feu et l’eau, etc., font partie du décor essentiel du cadre de vie de l’homme. Sans eux, l’homme et sa conscience qui rendent l’histoire possible n’existeraient pas.

Créer l’homme signifie créer toutes les conditions naturelles qui rendent la vie possible, pas seulement un homme de chair, mais aussi les moyens et les conditions de sa survie, l’intelligence qui lui permettrait de former la civilisation, et l’oxygène qui va respirer et d’autres potentialités réelles.

Un bébé créé ex-nihilo, sans milieu biologique pour lui assurer une espérance de vie n’aurait pas de sens et serait une absurdité. Ses chances de se développer en adulte et de se perpétuer en peuple puis en histoire sont nulles.

Wa bada’a khalq al-insân min tîn, Il (Dieu) commença la création matérielle de l’homme à partir de l’argile (sourate 32, verset 7). Il n’a pas dit qu’Il entama la création de l’homme à partir du singe. Cela ne veut pas dire que l’argile a évolué en l’homme. L’homme contient l’argile, mais l’argile ne contient pas l’homme. Il en ira ainsi à chacune des étapes de la création humaine. C’est l’esprit qui détermine la matière et pas l’inverse. Car la terre a été créée pour l’homme.

Dieu a créé l’homme en même temps que les singes et les autres animaux, végétaux, et minéraux.

Il y a toujours des singes et il y a toujours des hommes. Les deux espèces ayant évolué sans doute pour s’adapter aux climats et aux modes de vies qui inspirent la mise au point de techniques spécifiques. L’homme s’adaptant par ses efforts et les animaux par l’instinct.

L’homme a été doté d’un ADN qui le place au sommet des espèces animales.

C’est l’ignorance qui voit un désaccord entre la science et la religion. Les savants reconnaissent que chacune des deux a un objet et une méthode propres.

Par conséquent, les thèses darwiniennes entrent dans le cadre du sujet d’une existence déjà mise en place et ayant un passé historique, temporel. Elles ne relèvent pas de la métaphysique, ni de la religion, et ne présentent pas de pertinence pour être réfutées ou infirmées en tant que telles. Elles proposent une explication à des phénomènes observés par la science et ce dans le cadre d’une ambiance culturelle dominée par l’athéisme du 19ème siècle occidental.

L’ordre chronologique que nous relevons dans les faits humains relève justement de ce déploiement temporel, historique, imposé par le fait que les évènements sont présentés dans une suite chronologique, par la chaine de ce que l’on appelle les causes secondes. En tant que support et référence de l’activité et de la connaissance humaine, le temps seul permet à l’esprit humain de saisir le sens du tout, du système de la création et de sa cohérence. Portés par la vague de l’éternité, nous n’avons cependant pas le pouvoir de nous retourner pour contempler entièrement les millénaires que nous avons traversés. Nous sommes réduits à exploiter des ‘’fossiles’’ de nos traces dans le temps.

Ce temps-durée est sous le contrôle du temps absolu qui est celui de Dieu, et c’est pourquoi il se conforme toujours à la Parole éternelle de Dieu qui est Sa révélation. Dans l’Essence divine, ‘’il n’y a pas de matin et de soir’’, c'est-à-dire qu’elle n’a pas de commencement ni de fin.

Du côté des savants athées, il n’y avait pas lieu de crier sur les toits la fin de la religion. Ce fut une lecture idéologique de la découverte de Darwin qui suscita le grand bruit, annonçant que cette découverte est le début de la fin de l’homme créé par Dieu, un enseignement religieux. Cette entreprise était engagée sur une toile de fond animée par l’athéisme et le matérialisme.

La résistance religieuse chrétienne était trop faible, parce que le christianisme n’avait jamais pu atteindre à une maturité philosophique, ayant du dès le départ adopter beaucoup de thèses grecques qui n’avaient aucun lien avec l’enseignement de Jésus. Effrayée par les attaques bruyantes de l’athéisme, l’Église ne sut pas organiser la défense, et continue encore à confondre les niveaux du débat.

Il y a des observations menées par des hommes de sciences ayant donné lieu à des conclusions scientifiques ; et de l’autre part, une lecture idéologique faite par les athées. Cette offensive athéiste était menée de front sur d’autres plans, en économie, marxisme, en psychologie la psychanalyse, en philosophie le positivisme.

En ce qui concerne le premier point, l’Église ne devait nullement se mêler de la science, comme elle le faisait au moyen âge avec les résultats que l’on sait ?. Il n’y avait donc pas lieu de prononcer une condamnation ou un anathème contre l’évolutionnisme même. Car un effort pour donner une explication cohérente à des observations empiriques est louable quelque soit l’appréciation ultérieure qui sera portée sur les fruits de cet effort. La science est une suite d’erreurs corrigées. La foi révélée ne doit rien redouter de la science.

Quant à l’athéisme, il était si fort alors, nourri par l’idée de progrès continuel que rien n’arrêterait, que l’Église ne pouvait faire qu’une seule chose : attendre que les fausses ardeurs se calment, que le désespoir et le scepticisme réoccupent les consciences.

Et de fait, après la première guerre mondiale, les Occidentaux ont éprouvé la fragilité de leurs convictions progressistes. Avec la postmodernité, les penseurs n’arrêtent pas d’arracher successivement des pans entiers de l’assise de la pensée occidentale. L’occident est retourné à ses origines modestes et se voit contraint d’annoncer régulièrement la mort de l’un ou l’autre de ses avoirs. Il est entré dans un scepticisme au sujet de tout ce que l’on considérait comme la science.

Cela a naturellement ramené les hommes à revisiter la religion.

La religion n’a pas produit l’obscurantisme. De grands métaphysiciens ont élaboré des systèmes de pensées qui expliquent avec cohérence les enseignements de la révélation céleste et les ont fondés en science, sur des bases qui en font des équivalents des théories scientifiques qui sont élaborées dans les sciences exactes.

La modernité, les progrès ont été conduits en dernière analyse grâce aux grands prophètes envoyés par le Ciel qui ont suscité des civilisations.

Le problème de la métaphysique n’est pas celui du ‘’comment’’ qui relève de la science au sens restreint, mais celui du ‘’pourquoi il y a quelque chose et non pas rien ?’’ La réponse à cette question relève de la métaphysique, pas de la paléoanthropologie.

Les âges de la paléoanthropologie sont la façon dont les hommes conçoivent scientifiquement le monde dans lequel ils se trouvent ; et ils ont besoin de ces repères, pour établir leur puissance sur leur environnement. Le domaine de l’homme s’étendra jusque là où le porteront sa science et sa technologie. Les images de l’univers qu’envoient les sondes et les télescopes sidéraux marquent les bornes, sans cesse repoussées, de la colonisation de l’univers par les hommes. Nous sommes déjà les extraterrestres, les martiens du futur. Notre domaine s’étend là où portent nos télescopes.

« Et Il vous a assujetti tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, le tout venant de Lui. Il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent. » (Coran, sourate 45, verset 13)

Le verbe que traduit assujettir est sakhkhara, que l’on retrouve plus d’une dizaine de fois dans le Coran, pour détailler cet assujettissement.

Tout ce qui est dans l’univers est mis à la disposition des hommes. La relation entre l’homme et la terre est celle d’une synergie et d’un système écologique dont l’homme a la responsabilité et la direction. La terre a besoin de l’homme pour la défendre, l’aménager, la maitriser pour la rendre apte à nourrir ses habitants, aussi bien humains qu’animaux ; l’homme protège les espèces dont il est issu lui-même, en tant qu’il partage avec elles bien des séquences d’ADN.

Il se trouve des hommes pseudo-religieux pour réfuter, condamner même l’œuvre de Darwin, y voyant une doctrine menaçant la vérité révélée. Or il s’agit là manifestement d’une intrusion de théologiens imprudents dans un domaine qu’ils ne connaissent pas et sur lequel ils ne peuvent porter de jugement, puisqu’il dépasse leur compétence. Pas plus que Darwin et les darwiniens n’ont le droit ni la qualité pour tirer une conclusion sur la vérité ou la fausseté de la révélation. En fait, si le matérialisme a prospéré en Occident au 19ème siècle, c’est principalement à cause de la faiblesse des positions de l’Eglise sur certaines questions scientifiques. Le matérialisme n’avait aucun argument sérieux, et il se confond le plus souvent avec l’anticléricalisme, plus qu’avec le rejet argumenté de l’existence de Dieu.

Dans nos textes religieux, nous trouvons des indices permettant d’admettre parfaitement les thèses énoncées par les savants. D’ailleurs l’interprétation d’un texte religieux par un homme reste quoiqu’on dise un point de vue humain, et rien ne nous autorise à donner a priori une supériorité à un point de vue se situant au plan religieux plutôt qu’à un point de vue de savant qui n’est pas moins humain que le théologien. Certains ulémas soutiennent que les conclusions d’un savant peuvent être considérées parfois comme des fatwas. Ainsi, s’il est établi scientifiquement que fumer est bien une cause de mortalité directe, fumer pourrait être déclaré comme faisant partie des interdits religieux.

Un des principes du droit musulman affirme que « tout ce qui contredit la raison, l’intellect, contredit la Loi religieuse. »

En fait, les textes religieux musulmans eux-mêmes confirment une telle position favorable à la recherche, à la méditation, à l’usage de l’intelligence. En islam, l’intellect passe avant tout. Il est le critère de validité de toute parole.

‘’La première chose que Dieu créa fut l’intellect…’’ (Awwal mâ khalaqa Allah, al-‘aql) affirme une tradition prophétique célèbre.

Mais si les religieux n’ont pas résisté à la tentation de se mêler des débats, c’est parce que de l’autre coté de la barrière, il y avait des athées qui jubilaient en croyant que la théorie darwinienne mettait fin au ‘’mythe’’ de la religion.

En tout cas, le sujet paraissait accessible à tout le monde. Comme au temps où l’Eglise croyait pouvoir dicter la vérité au sujet de la position centrale de la terre dans l’univers (géocentrisme), en s’appuyant sur l’autorité du philosophe grec Aristote,— le philosophe français Auguste Comte (mort en 1857), le père du positivisme, crut que le moment était venu d’énoncer sa théorie des trois états, le troisième état étant celui où l’humanité pouvait se passer de la révélation, pour ne s’appuyer que sur la raison. Il confondait la religion avec l’Eglise de France. Il fut l’un des premiers à tenter de tirer des premiers progrès de la science rationnelle naissante, des conclusions qu’il s’est permis d’opposer à la métaphysique, et à la foi.

De nos jours, les connaissances en astrophysique, par exemple, se sont développées à un point tel que ni les croyants ni les athées en tant que tels, n’osent tirer des conclusions dogmatiques en leur faveur, car le savoir s’est tellement spécialisé que la compétence requise pour s’exprimer à leur sujet exige des années d’études spécialisées. Les docteurs de toutes les religions ne peuvent que rester bouche cousue.

On imagine mal aujourd’hui, un théologien prendre la plume pour réfuter la ‘’théorie des cordes’’ sur la base de la foi. Seul un savant relevant de la même discipline qui a produit cette théorie pourra la remettre en cause et aura qualité pour en parler. Il ne peut pas y avoir de débat entre un théologien et un astrophysicien. Ce serait un dialogue de sourds.

La création ne relève donc pas de l’un de ces domaines morcelés que la spécialisation scientifique a forcément distingués pour atteindre ses objectifs. Elle est un enseignement des prophètes et ne peut pas être réfutée par une connaissance dont les arguments sont forgés à partir de données déduites d’une observation sur une période donnée, même si ce domaine s’étendait sur des millions d’années.

Lorsqu’on est seul dans le laboratoire, on peut se permettre de tirer les conclusions que l’on veut. Si en son temps, Darwin méditait sur des ossements remontant à des centaines de milliers d’années, aujourd’hui on parle de centaines de millions d’années. S’il existait des êtres vivants il y a quatre cents millions d’années, d’autres centaines de millions d’années devaient forcément s’être écoulées avant de parvenir à leur état. Et si l’on remonte encore plus loin, on s’apercevrait que les êtres vivants sont là depuis des milliards d’années. Ce qui prouve que plutôt que de chercher à crier victoire en découvrant que les êtres évoluent, on ferait mieux de conclure surtout que le savoir humain doit être respecté et non pas utilisé idéologiquement : la science au sens restreint ne peut rien prouver contre la religion, en l’occurrence la version rénovée de cette dernière, à savoir l’islam. Si le monde existe depuis une éternité, cela aussi serait conforme à l’enseignement de l’islam. Car le monde est la manifestation de la science de Dieu, et Sa science est éternelle.

La religion n’enseigne pas les détails de la création, mais seulement l’idée que le monde a un début en Dieu, ce sur quoi l’intelligence humaine est appelée à méditer. Et cela, aucune science ne pourra le nier.

Si à l’origine, il y eut une cellule ayant fait son apparition dans le milieu marin, comme le soutiennent les savants et comme le confirme le Coran, il restera à expliquer pourquoi cette cellule a fait son apparition. Pourquoi y a-t-il eu cet évènement et pourquoi pas un autre ?

On voit ainsi que dès l’origine, un plan était en train de se réaliser, mené par un Être savant et en toute conscience, et dans un but précis.

C’est d’abord cela qui importe, aux yeux de la religion. Les évènements qui suivent et leur interprétation par les hommes, sont comme ceux de l’actualité mondiale, en constante évolution. Parfois nous les ramenons à leur sens trivial, parfois nous les interprétons comme des signes plus cruciaux, plus déterminants.

Or ce miracle premier ne cesse pas de se répéter dans nos consciences. Il nous rappelle constamment que nous sommes des êtres chargés d’assumer une mission supérieure sur cette terre. Notre destin ne dépend pas de nous seuls. Une force externe invisible mais perceptible nous assiste.

En admettant que l’homme ‘’descendrait’’ d’un singe, il ne s’agirait que d’un évènement indatable dans le temps, qui n’est pas gravé dans les consciences des hommes. Les hommes n’ont pas la mémoire d’avoir été des singes des millions d’années auparavant. Même dans les mythologies les plus anciennes, on ne trouve aucune référence à cela. Pourquoi d’ailleurs les hommes en garderaient-ils un souvenir, puisqu’ils auraient rompu une bonne fois pour toutes avec leur prétendu ancêtre. Il resterait impossible de déterminer ce que cela signifierait concrètement. Parce que le terme d’homme contient une information qui est différente de celle que donne le terme singe. Les deux ayant été créés différemment, et ne possédant pas le même ADN, ni le même génome. Ils partagent certains gènes, car ils font partie d’un même monde, d’un même système de vie, écologie. Le seul souvenir que les hommes ont gardé de leur monde primitif est celui de l’Eden.

Mais qu’importe, les athées du 19ème siècle ont même trouvé salutaire et enthousiasmant d’apprendre qu’ils descendent du singe. Ils ont trouvé leur ancêtre. Grand bien leur fasse.

L’homme et le singe, comme les fourmis et les vaches, font partie d’un ensemble écologique dans lequel les éléments qui le constituent jouent chacun un rôle indispensable pour l’équilibre, sans lequel il n’y aurait pas de cycle du carbone, ni de vie possible ; que l’on songe que sans les insectes, il n’y aurait pas eu de printemps, de reproduction des végétaux, par exemple. Entre les abeilles et la nature, il s’est produit une relation de symbiose, l’un dépendant intimement de l’autre. On s’attendait à ce que les hommes rendent grâce au Seigneur qui leur a fait faire tant de progrès. C’est par notre savoir que nous sommes supérieurs aux animaux. Nous progressons par l’effort, alors que l’animal n’a ni mémoire, ni ambition, ni économie, ni pensée. Il n’est qu’instincts.

Enfin si on admettait la théorie de l’évolution dans sa version la plus extrême, celle des matérialistes qui s’en remettent au hasard comme à un dieu créateur, cela soulèverait une infinité de questions que ne sauraient résoudre les esprits les plus résolument critiques, à moins de reconnaitre l’intervention d’une intelligence supérieure. Par exemple :

Quelles sont les chances pour que deux êtres fassent le saut du singe à l’homme, au même moment, qu’ils puissent survivre, et qu’ils soient l’un de sexe masculin et l’autre de sexe féminin, et qu’ils puissent se rencontrer, vivre ensemble jusqu’à l’âge de la maturité sexuelle, et qu’ils ne soient pas frappés de stérilité ? Comment expliquer le fait que chacun des êtres humains possède une signature génétique strictement personnelle ? Etc.

Mais ce n’est pas notre propos ici. Il nous suffit de dire que ces questions sont plus graves que celle de la possibilité d’une évolution par adaptation progressive ou régressive que l’on considérait comme centrale au 19ème siècle.

Si malgré tout, une espèce humaine venait à apparaitre, dans les conditions évoquées dans les questions précédentes, le seul mot qui la qualifierait ne serait pas celui de hasard, mais celui de miracle. Et cela ne pourrait être désigné que par un seul nom, celui de création.

Qu’est-ce que l’Homme ?

L’opposition n’est pas entre foi en Dieu et science. Elle porte sur la cassure anthropologique entre ceux qui luttent pour une élévation de la dignité de l’homme et ceux qui veulent le reléguer au rang animal, non pour se conformer à la science, mais pour fonder l’immoralisme.

L’évolutionnisme a suscité la même tentation qui naquit chez certains philosophes athées quand ils découvrirent Démocrite. L’atome étant déclaré insécable, indivisible, il prendra force d’argument principal opposable aux croyants. L’immuabilité atomique remplace l’immuabilité divine. Depuis, l’atome a éclaté et s’est divisé en neutrons et protons lesquels à leur tour ont révélé d’autres particules élémentaires. La physique moderne a découvert que certaines particules ont la faculté d’ubiquité, c'est-à-dire d’être en deux (ou plusieurs) lieux à la fois séparés de millions de kilomètres.

Soutenir que l’évolutionnisme prouve la non-existence de Dieu, c’est faire preuve d’ignorance de la problématique métaphysique dans laquelle se pose la ‘’question’’ de Dieu.

Cela ne profite en rien à la science, dont la fonction première est de répondre provisoirement au comment des choses et jamais au pourquoi.

Cette assertion peut seulement égarer davantage ceux qui ont de tout temps côtoyé les religions pour les combattre, et qui cherchent à accroitre leur cercle en jetant la confusion dans les esprits.

L’homme s’est toujours pensé comme une imago dei, à l’image de Dieu, même chez les polythéistes.

La sacralité de la nature dérive de la sacralité de l’homme. L’homme est la conscience de la terre, le témoin de Dieu. Sans lui, le monde n’aurait pas de sens, de porte-parole.

Au 18ème siècle, la théorie de la réduction de l’homme à sa définition formelle a triomphé sous le nom d’humanisme, qui n’avait rien à voir avec l’humanitarisme, ni la charité, comme on l’a souvent compris.

Le fameux humanisme de la renaissance ne fut en réalité qu’une réaction à l’excès de religiosité qui marqua le Moyen-âge européen constructeur de cathédrales pointant leurs flèches vers le Ciel. Il n’avait rien d’une vérité inhérente. Il fut seulement le moment où les hommes portant la charge sur une épaule la déplacèrent sur l’autre.

Lorsque cet humanisme a atteint à son tour son point extrême, lorsqu’il a touché le fond et la fange, des hommes se sont levés pour réclamer qu’un équilibre nouveau s’installe, en redonnant à la dimension divine une plus grande place, pour éviter que l’humanité ne rechute à jamais au stade du singe, celui du mariage pour tous, et d’autres lois ‘’égalitaristes’’.

L’évolutionnisme a servi de prétexte aux ‘’humanistes’’ pour enfoncer encore l’homme dans sa définition formelle, le dépouiller de son aura, de la sacralité de sa mission sur terre, du but de sa création, de récepteur de la révélation divine. On l’a réduit à une bête intelligente entre toutes les autres, par des interactions avec la nature. Celle-ci l’a amené au rang suprême de l’ordre… naturel, puisqu’il n’existe pas chez eux d’ordre céleste ou divin. Mais les matérialistes ne nous disent pas comment la nature a créé son maître.

On n’a rien fait d’autre en réalité que ‘’déifier’’ la nature. Ce qui est une tendance cyclique dans l’histoire des hommes. Ils sont retournés à un animisme sans esprits. Lassés par trop de ‘’religion transcendante’’, les hommes aspirent à la nature, et puis, lassés par trop de naturalisme, ils cherchent à trouver un point d’appui pour s’élever vers l’absolu.

Car cette doctrine naturaliste correspond à une sorte d’immanentisme, idéologie qui n’a pas réussi à faire l’unanimité. Elle est aussi apparue dans l’islam, sous la dénomination d’anthropomorphisme, tashbîh. Or le tashbîh en islam a été vite contredit par une autre doctrine affirmant le tanzîh, la transcendance, parce que la foi du croyant ne trouvait pas son équilibre dans la première affirmation. Sans l’affirmation des deux dimensions, l’homme professerait une foi imparfaite en Dieu. Dieu est Absent (ghayb) sous un rapport et Présent (Shahid) sous un autre.

Cette contradiction a été dépassée, en islam, par l’affirmation simultanée des deux doctrines, parce que la double dimension de l’homme fait qu’il éprouve en lui le désir de l’élévation, et qu’il a en horreur la chute. L’homme est sur un pont qui le conduira au bonheur s’il parvient à le franchir, sans chuter dans l’un ou l’autre des abimes qui le menacent sur sa droite ou sa gauche.

Lorsqu’il s’élève, l’homme réalise le principe qui fait de lui un représentant de Dieu sur terre. C’est pourquoi le Coran emploie un vocabulaire distinct pour parler de l’homme : en tant que créature de chair, il est appelé bashar, et en tant que représentant de Dieu, récepteur de la bénédiction divine spéciale, il s’appelle insân. Tous les hommes partagent la forme charnelle, mais certains sont plus proches des animaux, voire pire. Alors que d’autres sont si réalisés qu’on parle d’eux comme des anges. Ainsi, en voyant la beauté de Joseph, « les femmes d’Egypte s’exclamèrent : ‘’Ce n’est point là un homme (bashar), c’est un ange’’ ! »

Le statut de l’homme chez les penseurs musulmans est celui d’un être intermédiaire, ontologiquement : entre l’être nécessaire et l’être possible (une sorte de néant relatif). Seul Dieu possède l’Être Réel. Les hommes ne l’ont que par ‘’emprunt’’ durable, comme une image de nous que renverrait un miroir.

C’est en cela que consiste le statut de ‘’calife’’, au sens coranique du terme, pas celui que s’attribuent quelques aventuriers qui ambitionnent de diriger les musulmans. Il est le représentant de Dieu sur terre, et il est normal qu’il tienne à la fois de l’animal, du végétal et du minéral, et aussi qu’il soit doté de l’esprit qui lui fut insufflé par Dieu.

Sans sa ‘’ressemblance’’ avec Dieu, il n’aurait pas l’ambition de gouverner l’univers ni la capacité de le gérer.

Sans sa ‘’parenté’’ avec la nature, il ne saurait pas la maitriser, la servir et s’en servir pour assurer sa survie.

A tout instant, l’homme se trouve dans un barzakh, un entre-deux, celui d’un être qui reconnaît sa dépendance à l’égard d’un Être supérieur, source de l’existence, et celui d’un être autonome, en rupture avec sa source, et qui est menacé par la chute dans le néant pur dont il provient. Notre existence est empruntée à Dieu. Elle en dépend en permanence. Il est l’Etre, et nous sommes le néant (‘adam). C’est par le côté divin, plus intense en nous, que nous avons le dessus sur les autres créatures. Sans lui, nous retournerons à l’animalité pure, voire pire…

L’homme est donc une entité qui inclut aussi toute la création, car « Salomon connaissait la langue des oiseaux et celle des fourmis….».

La nature émane donc de nous. Elle est un miroir qui reflète notre essence multiple. Et c’est ce statut qui nous confère ce pouvoir sur les animaux et sur la nature entière. Cela ne relève pas d’un miracle. Il exprime l’idée que l’homme ‘’contient’’ le monde. On ne connaît que soi-même, que ce qui fait partie de soi. Il s’agit de fonctions et de pouvoirs qui existent potentiellement en chaque homme mais qui n’ont été réalisés que par les prophètes et les saints.

Dans les textes métaphysiques de l’islam, il est question de la foi en Dieu professée par tout ce qui existe dans les univers. Les cieux et les terres et tous les êtres qui les peuplent s’inclinent, parfois à leur insu (taw’an wa karhan), en soumission devant Dieu. Tous les êtres font allégeance à l’Homme parfait et le reconnaissent comme le représentant (calife) de Dieu sur terre. C’est pourquoi, il y est affirmé que lorsque viendra le Mahdi (attendu par tous les musulmans), il rendra justice même aux espèces injustement éliminées par la méchanceté des hommes et les rétablira dans leurs droits.

 

Il est normal que tout ce qui sert le but de la création, c'est-à-dire l’homme, soit sous le contrôle de ce dernier. Même si l’homme était le dernier venu sur terre, même s’il était le maillon ultime de la chaîne de l’évolution terrestre, nous serions obligés par cette même logique d’en déduire que l’homme fut potentiellement existant dans chacune des créatures qui l’ont précédé. Ce qui est à la fin existait forcément au début. Ce vertige de l’homme vacillant entre un appui divin solide et le vide du néant nous aurait ainsi accompagné tout au long de l’évolution : beaucoup sont tombés dans le vide. L’œuf éclos révèle à quelle espèce appartient l’oisillon.

Et ce qui était au début était mû par le but final, à son insu même parfois. Si on nie la création, on doit admettre qu’il serait contraire à la raison qu’une intelligence survienne sans qu’elle ait été prévue à l’origine. Et s’il y eut une intelligence à l’œuvre dès le début, nous l’appelons Dieu ou premier intellect, créé par Dieu comme interface première d’où découle l’être manifesté…

Ainsi la pensée athéiste serait bien obligée de conclure qu’en professant que l’homme est le dernier maillon de l’évolution, il lui faudrait bien admettre concomitamment qu’il y a eu une intelligence supérieure à l’œuvre tout au long de cette évolution. Ce qui constituerait une contradiction interne à cette pensée.

Tout ce dont l’homme peut parler, tout ce qu’il nomme, lui appartient ou tout au moins relève de son royaume par une attribution divine.

« Il enseigna à Adam les noms, sans exception… »

Les noms constituent l’imaginaire de l’homme, son bagage intellectuel inné. Les hommes connaissent de quoi est fait leur monde intérieur, grâce au savoir que Dieu leur a confié dès l’origine. Ils savent que le loup est méchant et aussi qu’il peut être domestiqué (certes non sans difficulté), transformé en chien, rendu doux et au service de l’homme.

La théorie de l’inconscient collectif développé par Carl Gustav Jung implique que tout ce qui est, tout ce dont l’homme est capable, est rendu possible grâce aux informations enfouies dans le cerveau des hommes, comme un héritage de la création première. Cette théorie confirme l’intuition platonicienne que tout savoir est réminiscence.

Ce domaine est un royaume qui englobe les confins extrêmes de l’imagination humaine, et ceux de sa connaissance. Lorsqu’une sonde spatiale envoie des images des constellations lointaines, elle témoigne des dimensions immenses que couvre le domaine humain. Même lorsqu’elle photographie la terre comme un point insignifiant dans l’immensité de l’espace intergalactique, elle témoigne encore de la grandeur de l’homme qui, parti de rien, s’engage sur le chemin de la colonisation de l’espace. Car c’est un appareil de fabrication humaine qui a pris ces clichés[2].

Qu’est-ce que l’Homme ?

L’opposition n’est pas entre foi en Dieu et science. Elle porte sur la cassure anthropologique entre ceux qui luttent pour une élévation de la dignité de l’homme et ceux qui veulent le reléguer au rang animal, non pour se conformer à la science, mais pour fonder l’immoralisme.

L’évolutionnisme a suscité la même tentation qui naquit chez certains philosophes athées quand ils découvrirent Démocrite. L’atome étant déclaré insécable, indivisible, il prendra force d’argument principal opposable aux croyants. L’immuabilité atomique remplace l’immuabilité divine. Depuis, l’atome a éclaté et s’est divisé en neutrons et protons lesquels à leur tour ont révélé d’autres particules élémentaires. La physique moderne a découvert que certaines particules ont la faculté d’ubiquité, c'est-à-dire d’être en deux (ou plusieurs) lieux à la fois séparés de millions de kilomètres.

Soutenir que l’évolutionnisme prouve la non-existence de Dieu, c’est faire preuve d’ignorance de la problématique métaphysique dans laquelle se pose la ‘’question’’ de Dieu.

Cela ne profite en rien à la science, dont la fonction première est de répondre provisoirement au comment des choses et jamais au pourquoi.

Cette assertion peut seulement égarer davantage ceux qui ont de tout temps côtoyé les religions pour les combattre, et qui cherchent à accroitre leur cercle en jetant la confusion dans les esprits.

L’homme s’est toujours pensé comme une imago dei, à l’image de Dieu, même chez les polythéistes.

La sacralité de la nature dérive de la sacralité de l’homme. L’homme est la conscience de la terre, le témoin de Dieu. Sans lui, le monde n’aurait pas de sens, de porte-parole.

Au 18ème siècle, la théorie de la réduction de l’homme à sa définition formelle a triomphé sous le nom d’humanisme, qui n’avait rien à voir avec l’humanitarisme, ni la charité, comme on l’a souvent compris.

Le fameux humanisme de la renaissance ne fut en réalité qu’une réaction à l’excès de religiosité qui marqua le Moyen-âge européen constructeur de cathédrales pointant leurs flèches vers le Ciel. Il n’avait rien d’une vérité inhérente. Il fut seulement le moment où les hommes portant la charge sur une épaule la déplacèrent sur l’autre.

Lorsque cet humanisme a atteint à son tour son point extrême, lorsqu’il a touché le fond et la fange, des hommes se sont levés pour réclamer qu’un équilibre nouveau s’installe, en redonnant à la dimension divine une plus grande place, pour éviter que l’humanité ne rechute à jamais au stade du singe, celui du mariage pour tous, et d’autres lois ‘’égalitaristes’’.

L’évolutionnisme a servi de prétexte aux ‘’humanistes’’ pour enfoncer encore l’homme dans sa définition formelle, le dépouiller de son aura, de la sacralité de sa mission sur terre, du but de sa création, de récepteur de la révélation divine. On l’a réduit à une bête intelligente entre toutes les autres, par des interactions avec la nature. Celle-ci l’a amené au rang suprême de l’ordre… naturel, puisqu’il n’existe pas chez eux d’ordre céleste ou divin. Mais les matérialistes ne nous disent pas comment la nature a créé son maître.

On n’a rien fait d’autre en réalité que ‘’déifier’’ la nature. Ce qui est une tendance cyclique dans l’histoire des hommes. Ils sont retournés à un animisme sans esprits. Lassés par trop de ‘’religion transcendante’’, les hommes aspirent à la nature, et puis, lassés par trop de naturalisme, ils cherchent à trouver un point d’appui pour s’élever vers l’absolu.

Car cette doctrine naturaliste correspond à une sorte d’immanentisme, idéologie qui n’a pas réussi à faire l’unanimité. Elle est aussi apparue dans l’islam, sous la dénomination d’anthropomorphisme, tashbîh. Or le tashbîh en islam a été vite contredit par une autre doctrine affirmant le tanzîh, la transcendance, parce que la foi du croyant ne trouvait pas son équilibre dans la première affirmation. Sans l’affirmation des deux dimensions, l’homme professerait une foi imparfaite en Dieu. Dieu est Absent (ghayb) sous un rapport et Présent (Shahid) sous un autre.

Cette contradiction a été dépassée, en islam, par l’affirmation simultanée des deux doctrines, parce que la double dimension de l’homme fait qu’il éprouve en lui le désir de l’élévation, et qu’il a en horreur la chute. L’homme est sur un pont qui le conduira au bonheur s’il parvient à le franchir, sans chuter dans l’un ou l’autre des abimes qui le menacent sur sa droite ou sa gauche.

Lorsqu’il s’élève, l’homme réalise le principe qui fait de lui un représentant de Dieu sur terre. C’est pourquoi le Coran emploie un vocabulaire distinct pour parler de l’homme : en tant que créature de chair, il est appelé bashar, et en tant que représentant de Dieu, récepteur de la bénédiction divine spéciale, il s’appelle insân. Tous les hommes partagent la forme charnelle, mais certains sont plus proches des animaux, voire pire. Alors que d’autres sont si réalisés qu’on parle d’eux comme des anges. Ainsi, en voyant la beauté de Joseph, « les femmes d’Egypte s’exclamèrent : ‘’Ce n’est point là un homme (bashar), c’est un ange’’ ! »

Le statut de l’homme chez les penseurs musulmans est celui d’un être intermédiaire, ontologiquement : entre l’être nécessaire et l’être possible (une sorte de néant relatif). Seul Dieu possède l’Être Réel. Les hommes ne l’ont que par ‘’emprunt’’ durable, comme une image de nous que renverrait un miroir.

C’est en cela que consiste le statut de ‘’calife’’, au sens coranique du terme, pas celui que s’attribuent quelques aventuriers qui ambitionnent de diriger les musulmans. Il est le représentant de Dieu sur terre, et il est normal qu’il tienne à la fois de l’animal, du végétal et du minéral, et aussi qu’il soit doté de l’esprit qui lui fut insufflé par Dieu.

Sans sa ‘’ressemblance’’ avec Dieu, il n’aurait pas l’ambition de gouverner l’univers ni la capacité de le gérer.

Sans sa ‘’parenté’’ avec la nature, il ne saurait pas la maitriser, la servir et s’en servir pour assurer sa survie.

A tout instant, l’homme se trouve dans un barzakh, un entre-deux, celui d’un être qui reconnaît sa dépendance à l’égard d’un Être supérieur, source de l’existence, et celui d’un être autonome, en rupture avec sa source, et qui est menacé par la chute dans le néant pur dont il provient. Notre existence est empruntée à Dieu. Elle en dépend en permanence. Il est l’Etre, et nous sommes le néant (‘adam). C’est par le côté divin, plus intense en nous, que nous avons le dessus sur les autres créatures. Sans lui, nous retournerons à l’animalité pure, voire pire…

L’homme est donc une entité qui inclut aussi toute la création, car « Salomon connaissait la langue des oiseaux et celle des fourmis….».

La nature émane donc de nous. Elle est un miroir qui reflète notre essence multiple. Et c’est ce statut qui nous confère ce pouvoir sur les animaux et sur la nature entière. Cela ne relève pas d’un miracle. Il exprime l’idée que l’homme ‘’contient’’ le monde. On ne connaît que soi-même, que ce qui fait partie de soi. Il s’agit de fonctions et de pouvoirs qui existent potentiellement en chaque homme mais qui n’ont été réalisés que par les prophètes et les saints.

Dans les textes métaphysiques de l’islam, il est question de la foi en Dieu professée par tout ce qui existe dans les univers. Les cieux et les terres et tous les êtres qui les peuplent s’inclinent, parfois à leur insu (taw’an wa karhan), en soumission devant Dieu. Tous les êtres font allégeance à l’Homme parfait et le reconnaissent comme le représentant (calife) de Dieu sur terre. C’est pourquoi, il y est affirmé que lorsque viendra le Mahdi (attendu par tous les musulmans), il rendra justice même aux espèces injustement éliminées par la méchanceté des hommes et les rétablira dans leurs droits.

Il est normal que tout ce qui sert le but de la création, c'est-à-dire l’homme, soit sous le contrôle de ce dernier. Même si l’homme était le dernier venu sur terre, même s’il était le maillon ultime de la chaîne de l’évolution terrestre, nous serions obligés par cette même logique d’en déduire que l’homme fut potentiellement existant dans chacune des créatures qui l’ont précédé. Ce qui est à la fin existait forcément au début. Ce vertige de l’homme vacillant entre un appui divin solide et le vide du néant nous aurait ainsi accompagné tout au long de l’évolution : beaucoup sont tombés dans le vide. L’œuf éclos révèle à quelle espèce appartient l’oisillon.

Et ce qui était au début était mû par le but final, à son insu même parfois. Si on nie la création, on doit admettre qu’il serait contraire à la raison qu’une intelligence survienne sans qu’elle ait été prévue à l’origine. Et s’il y eut une intelligence à l’œuvre dès le début, nous l’appelons Dieu ou premier intellect, créé par Dieu comme interface première d’où découle l’être manifesté…

Ainsi la pensée athéiste serait bien obligée de conclure qu’en professant que l’homme est le dernier maillon de l’évolution, il lui faudrait bien admettre concomitamment qu’il y a eu une intelligence supérieure à l’œuvre tout au long de cette évolution. Ce qui constituerait une contradiction interne à cette pensée.

Tout ce dont l’homme peut parler, tout ce qu’il nomme, lui appartient ou tout au moins relève de son royaume par une attribution divine.

« Il enseigna à Adam les noms, sans exception… »

Les noms constituent l’imaginaire de l’homme, son bagage intellectuel inné. Les hommes connaissent de quoi est fait leur monde intérieur, grâce au savoir que Dieu leur a confié dès l’origine. Ils savent que le loup est méchant et aussi qu’il peut être domestiqué (certes non sans difficulté), transformé en chien, rendu doux et au service de l’homme.

La théorie de l’inconscient collectif développé par Carl Gustav Jung implique que tout ce qui est, tout ce dont l’homme est capable, est rendu possible grâce aux informations enfouies dans le cerveau des hommes, comme un héritage de la création première. Cette théorie confirme l’intuition platonicienne que tout savoir est réminiscence.

Ce domaine est un royaume qui englobe les confins extrêmes de l’imagination humaine, et ceux de sa connaissance. Lorsqu’une sonde spatiale envoie des images des constellations lointaines, elle témoigne des dimensions immenses que couvre le domaine humain. Même lorsqu’elle photographie la terre comme un point insignifiant dans l’immensité de l’espace intergalactique, elle témoigne encore de la grandeur de l’homme qui, parti de rien, s’engage sur le chemin de la colonisation de l’espace. Car c’est un appareil de fabrication humaine qui a pris ces clichés[2].

A quelque degré de l’évolution qu’il se trouve, le monde reflète toujours la volonté de Son Créateur.

Une chose est certaine : la science est encore à ses balbutiements au sujet de l’Univers. Chaque découverte nouvelle vient jeter le trouble dans les convictions précédentes des savants.

Les animaux, les végétaux, les minéraux ont été créés en même temps que l’homme pour lui servir de cadre de vie. Il est donc normal que ces choses ne soient pas considérées indépendamment de lui, qu’elles ne servent pas seulement à le nourrir, à l’habiller, le parfumer, lui procurer confort, mais aussi à développer son expression, sa pensée, en se servant du monde comme d’une source d’inspiration grâce aux métaphores et autres tropes qu’il procure, la rose pour décrire la beauté, l’âne pour traiter son voisin de bête, le rat pour le traiter d’avare, le rossignol pour la belle voix, etc. le monde est la manifestation de l’esprit que Dieu a insufflé en l’homme. Les paraboles coraniques se servent aussi bien des végétaux, des minéraux, des animaux que des anges. Le cœur des infidèles est plus dur que la pierre, car il est des pierres qui se fendent et laissent échapper l’eau (la vie). Les infidèles sont aussi égarés, sinon plus, que les bêtes. Une bonne parole est comparée à un arbre dont la racine est ancrée dans le sol et la tête culminant dans le ciel, alors qu’une parole mauvaise, est comparée à un arbre sans base, un arbre renversé par le vent.

La comparaison avec les animaux, établit en fait une relation réelle entre les animaux aquatiques, les reptiles, les quadrupèdes, les bipèdes et les hommes et les autres espèces anaérobies, métazoaires et protozoaires, etc. Le genre animal (al-hayawân) inclut les hommes.

Un texte d’Ibn Arabî :

Dans un passage de la Muqaddima[3], Ibn Khaldûn écrit : ‘’ Le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada), où se rencontrent sagacité (kays) et perception (idrâk), mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion (rawiyya) et de la pensée’’ (page 147). Puis cet autre passage : ‘’Cette possibilité d’évolution (isti’dâd) réciproque, à chaque niveau (ufq) de la Création, constitue ce qu’on appelle le continuum (ittisâl) des êtres vivants’’ (p. 685)

Monteil qui cite ces passages dans l’introduction à sa traduction de la Muqaddima, a tenté de leur trouver une provenance dans les sources musulmanes antérieures : Miskawayh, mort en 1030 et les Frères de la Pureté (Ikhwân al-safâ, 10ème siècle) … Il est regrettable qu’il ne fasse pas mention d’un texte plus pertinent à ce sujet qu’il aurait sans doute reconnu comme une source plus proche d’Ibn Khaldûn.

Cette autre source plus probable est un ouvrage d’Ibn Arabî, source qui est plus explicite quant à notre propos.

Car le passage d’Ibn Khaldûn exprime clairement en d’autres termes ce que signifie le passage que nous allons commenter ici est qui est d’Ibn Arabî.

En effet, parmi les textes métaphysiques, émanant d’une personnalité faisant autorité, ce passage exprime un contenu auquel adhéreraient sans hésitation tous les paléoanthropologues modernes. Ce passage figure dans un livre d’Ibn Arabî intitulé ‘Uqlat al-mustawfiz, (L’entrave de celui qui prend son essor), qui fut l’un des premiers livres édités par l’orientalisme européen.

Ibn ‘Arabî né en Andalousie, est mort à Damas, en 1240. On est donc bien loin avant le siècle de Darwin. L’idée exposée devait être assez admise, puisqu’on la retrouve formulée autrement par Jalâl al-Dîn Rûmî (mort en 1274), comme on le verra plus loin, qui a connu la pensée d’Ibn Arabî.

Dans son court traité, Ibn Arabî écrit :

«… Puis Dieu créa les animaux qui peuplent la mer qui se trouve entre le ciel et la terre, puis [Il créa] les montagnes de glace et de neige qui sont autre que la mer qui jouxte la terre, selon Sa Parole : ‘’Et Il fait descendre du ciel, de la grêle [provenant] des nuages [comparables] à des montagnes[4]…’’. </a>Il y forma des petits serpents (germes, bactéries) blancs. Il arrive que certains oiseaux, comme ceux qu'on appelle les faucons blancs (shawdhaniqat al-ghorra), et les crécerelles (faucons de Valence)", s'élèvent jusqu'à ces [nuages en forme de] montagnes, et qu'ils chassent de ces ‘’serpents[5]’’. P</a>armi eux, nous avons vu un animal appelé: "chalamnadh", qui est doté de la vertu étrange d’empêcher la repousse des poils.

La création se poursuivit dans le sens descendant jusqu’à parvenir à la terre. La première chose créée sur terre fut les minéraux, suivis par les végétaux, puis les animaux, puis l’homme. Dieu fit du dernier être créé de chacune des espèces faisant partie de ces quatre catégories (ou règnes), le (point de) commencement de la catégorie suivante. Ainsi la dernière espèce minérale et première espèce végétale fut la truffe. Le dernier végétal et premier animal fut le palmier. Le dernier animal et le commencement de l’homme fut le singe…. »

"ثم ان الله تعالى خلق الدواب التي تعمر البحر الذي بين السماء و الارض, ثم جبال البرد والثلج الذي دون البحر مما يلي الارض بقوله تعالى : " وينزل من السماء من جبال فيها برد". و كون فيها حيات بيضاء صغار و قد يصل الى هذه الجبال بعض الطيور, و ربما تصيد من هذه الحيات الشودنيقات الغرة و البلنسية. و رأينا من ذلك حيوانا يسمى "الشلمنذ"[6] وله خاصية عجيبة في ترك نبات الشعر, و ما زال التكوين ينزل الى أن وصل الى الأرض. فأول تكوين في الأرض المعادن, ثم النبات, ثم الحيوان ثم الأنسان. وجعل آخر كل صنف من هذه المكونات أولأ للذي يليها فكان آخر المعادن و أول النبات الكمأة. و آخر النبات و أول الحيوان النخلة. وآخر الحيوان وأول الأنسان القرد."

Les jonctions ou interconnections entre les espèces (ou chainons) de la création sont ainsi fixées dès le départ, chacune d’elles possédant une terminaison par laquelle elle touche à l’espèce qui la suit, comme pour lui transmettre le flambeau ou le relai. Le genre minéral ‘’évolue’’ jusqu’à produire une espèce tenant à la fois du minéral et du végétal. Ce sera la truffe ou le champignon (al-kam’a). La truffe n’est que le fruit consommable, alors que l’arbre est tout entier dans le sol, mêlé à la terre de façon tentaculaire s’étendant parfois sur des centaines de mètres carrés. Le palmier a la racine bien ancrée dans le sol, le tronc droit et la tête comme un gratte-ciel, comme s’il aspirait à prendre son envol. Il est le point de jonction et de séparation entre le règne végétal et le règne animal. Enfin, le singe est le dernier degré de l’animal qui marque le commencement de l’humanité raisonnable. Car c’est par cette dernière différence que l’espèce homme se distingue de l’animal. La génétique l’aurait établi.

Notons que si les quatre règnes se suivent, ils sont bien distincts les uns des autres. Or cela, la pensée évolutionniste qui souhaiterait bien expliquer comment un minéral inerte évolue en plante, et comment une plante évolue en animal, etc., reconnait que sa théorie bute sur ce point.

Le règne minéral est le premier, parce qu’il forme le plancher sur lequel les règnes suivants vont se développer. Il servira de matière première aux autres créatures. Dans la sourate 32, verset 7, le Coran dit : « Il (Dieu) commença la création de l’homme, avec de l’argile ».

Ailleurs, Ibn Arabî inverse la perspective et nous informe[7] que Dieu a créé le palmier dattier du surplus de l’argile dont fut créé Adam. Adam qui est lui-même le prototype (asl) de toute l’espèce humaine. Le palmier, (nakhla-t), du genre féminin en arabe, est donc la sœur d’Adam. Cette plante est une tante pour nous, les autres hommes et femmes issus d’Adam[8]. On peut remarquer que les lettres qui entrent dans la composition du mot nakhla-t servent aussi à former par anagramme, le mot khâlat-nâ, qui signifie notre tante maternelle en arabe. Autre similarité signalée avec l’espèce humaine, le palmier cesse d’être fécond à 45 ans, âge ordinaire de la ménopause chez les femmes.

De cette même argile qui servit à la création d’Adam, Dieu fit une terre de réalité (ardh al-haqîqa) qui présente des qualités extraordinaires et merveilleuses. Elle est ‘’la vaste terre de Dieu’’ (ardh Allâh al-wâsi’a) dont parle le Coran, elle contient le Paradis, et elle est si vaste que si l’on y mettait tout l’univers connu, il n’y serait que comme un anneau jeté dans un désert.

Ainsi Ibn Arabî nous dévoile d’autres horizons vers lesquels ‘’l’évolution’’ s’est orientée.

Ailleurs, Ibn Arabî affirme[9] que le palmier est la tante de l’homme et présente une ressemblance avec le croyant (al-mu’min).

La regrettée romancière française d’origine russe, Isabelle Eberhardt (morte en 1904, à l’âge de 27 an) fut charmée par les palmeraies de l’Algérie qu’elle découvrit au début du 20ème siècle. Convertie à l’islam, et militante pour l’égalité des droits des indigènes avec les colons Européens, elle produisit une œuvre littéraire méritoire au regard de sa courte vie et des conditions difficiles qu’elle souffrit.

« Le vent léger frissonne dans les palmes dures d’un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l’Unique, une aspiration dans cet arbre sans branches. L’islam naquit comme lui d’une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l’expression dans le domaine divin des palmes et des jeux d’eau[10].> »

Revenons à notre sujet. Ces ‘’moments’’ de la création ne sont pas des moments paléontologiques, sauf à prendre ce mot dans le sens qui déborderait les ères de la science naturelle.

Ainsi tout l’univers de l’homme est créé à l’image de l’homme. On ne connait que ce qui nous ressemble, d’une ressemblance innée et réelle.

L’homme est un point de rupture dans les degrés de l’évolution. Qu’il se situe après le (au-dessus du) degré du singe n’implique pas qu’il en ‘’descende’’. Ce degré qui n’existe que dans l’esprit du logicien (Aristote par exemple) est seulement le moment où démarre une autre espèce, ou se démarque une autre espèce. Bien que faisant partie du genre animal, il s’en distingue cependant par sa différence spécifique qui précise son rang : animal raisonnable. Ibn Rochd, (Averroès), commentant l’Isagogè de Porphyre, rangeait également les anges dans la catégorie d’animal raisonnable. Il y a loin de la bête à l’ange.

Le point de départ d’une nouvelle espèce, est une rupture avec celle qui la précède. Mais les espèces coexistent de toute éternité pour former ce que l’on appelle la création. Si les athées objectent en rejetant la création dont personne ne fut le témoin, je répondrais que l’on n’a jamais été témoin en direct de ‘’l’évolution’’ d’un singe en l’homme. L’évolutionnisme ne peut pas être opposé au créationnisme, car il n’acquerra jamais le degré de crédibilité de la foi.

Les espèces forment donc une synergie, une symphonie naturelle où chaque espèce joue sa partition.

Le fait que chaque espèce soit en rapport avec une autre dont elle semble un prolongement, une évolution, prouve seulement l’unité de la création. Le monde a été créé de façon cohérente, lisible, ‘’harmonique’’. Au sommet de cette unité se trouve l’homme, finalité et par conséquent principe (= ce qui vient en premier) qui fut en vue dès l’origine. Le monde a été créé pour l’homme.

Cette coexistence des êtres du monde visible, minéraux, végétaux, animaux et hommes, et du monde invisible celui des anges fait partie de la perfection d’Adam. L’homme a été créé pour régner sur eux, et cela aurait été chose impossible s’il n’avait reçu dès l’origine la connaissance des êtres que Dieu lui a confiés pour en être le gérant. Il les connait de façon innée grâce au lien génétique qui le lie à eux. Chacun sait son degré d’être, et la modalité de sa relation à lui.

« Et Il vous a assujetti tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, le tout venant de Lui... Il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent. » (Coran, sourate 45, verset 13)

Ibn Arabî affirme, comme le soutiennent les paléontologistes modernes, que la vie est apparue d’abord dans le milieu aquatique (fleuves, lacs, mers, océans). Ce que permet de confirmer aussi le verset : ‘’Nous avons créé toute chose vivante à partir de l’eau’’ (sourate 21, verset 30). Quand on cherche la vie, on cherche d’abord l’eau, comme ce fut d’ailleurs le programme et l’objectif assigné aux sondes envoyées par les hommes vers les planètes dont ils espèrent la colonisation à plus ou moins brève échéance.

Il faut garder à l’esprit que Charles Darwin est un homme de science qui a consacré sa vie à observer la nature, à étudier les animaux et à tenter de comprendre les mystères de la vie, avec les instruments de l’époque, et dans l’ambiance du 19ème siècle. Rien que pour ces raisons, il mérite le respect des hommes, y compris et avant tout celui des musulmans. Son mérite est d’avoir pu mettre en lumière et à son insu, l’unité de la création. Il l’a formulé en termes d’évolution dans l’histoire, par une sélection naturelle se faisant dans le temps et par l’interaction avec le milieu et l’alimentation. Darwin a fait une grande découverte géniale, sans aucun doute. Il serait même plus juste de dire qu’il a fait des grandes observations. Mais l’évolution qu’il a connue n’est pas du tout celle qui fait ‘’descendre’’ l’homme du singe, mais seulement une évolution à l’intérieur d’une espèce donnée. Nul ne peut trouver choquant que les hommes aient pu avoir une taille plus grande dans le passé paléontologique. On remarque ainsi que l’évolution ne consiste pas seulement en progrès. Il arrive qu’elle corresponde à une régression, comme ce fut le cas de beaucoup d’espèce qui ont vu leur taille diminuer par suite des transformations intevnues dans les climats et la quantité de nourriture. L’homme s’est adapté au cours du temps. Mais il a toujours été un homme.

Encore récemment, on a appris qu’un hominidé trouvé en Indonésie dans les années 1950, et baptisé l’homme de Florès, avait été considéré depuis, comme une autre espèce humaine. Jusqu’à ce qu’on nous annonce, en 2014, que le crâne de l’hominidé était simplement celui d’un homme qui était trisomique !!!

Combien de fois, les savants se sont-ils trompés dans leur jugement ?

Depuis la mort de Darwin, les supposés ‘’chaînons manquants’’ découverts remontent à des périodes paléontologiques si lointaines que certains ’’hominidés’’ retrouvés depuis, remontent à des millions d’années, loin très loin des quelques dizaines de milliers d’années dont on parlait à l’époque de Darwin. S’il existait des dinosaures, il y a des centaines de millions d’années, cela ferait remonter l’apparition de la vie à des milliards d’années. Par conséquent, tous les discours des auteurs du 19ème siècle, et surtout leurs spéculations, perdraient leur crédit ou mériteraient d’être revus de fond en comble ou simplement disqualifiés.

Il est possible que d’autres espèces d’hommes aient existé séparément, comme il existe des variétés de faucons, de blés, ou de félins, mais elles ne pouvaient être que des sœurs les unes des autres, comme il y a des hommes de plusieurs couleurs, de tailles différentes, d’intelligence différente. S’il était établi que l’homme de Cro-Magnon et l’homme de Neandertal étaient deux espèces différentes, cela aussi ne ferait pas problème, car les deux seraient des variétés du même genre humain. Certains descendraient d’Abel et d’autres de Caïn. La tribu d’Abel a été éliminée par la tribu de Caïn.

Par conséquent, ce que l’on doit reconnaître à Darwin et à ceux qui ont poursuivi ses recherches, c’est d’avoir montré que les espèces vivent en symbiose, en synergie, par une sorte d’accord inné entre elles, à savoir qu’ils sont apparus sur cette terre en vue d’un même but : éclairer le sens de la vie pour l’homme. La création est ce sur quoi porte la méditation de l’homme.

D’où vient-elle ? Quelle est sa fonction ? À quoi renvoie-t-elle ? C’est grâce à elle que le questionnement métaphysique a pu naître et être entretenu toujours en l’homme.

« En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l'alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d'intelligence, qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Allah et méditent sur la création des cieux et de la terre (disant): «Notre Seigneur! Tu n'as pas créé cela en vain. Gloire à Toi! Garde-nous du châtiment du Feu. » (3:190-191)

 

Quand à la question métaphysique essentielle des hommes, elle n’est pas remise en cause. Quand bien même on expliquerait de la façon la plus irréfutable que les espèces ont fait leur apparition initiale sous la forme d’une cellule protozoaire apparue en milieu aquatique et qu’elles se sont multipliées et diversifiées par la sélection naturelle. Quand bien même on répondrait à toutes les questions du pourquoi existe-t-il tant d’espèces minérales, végétales et animales, se complétant les unes les autres ; comment la nature a-t-elle fait pour qu’à chaque fois les espèces nouvelles apparaissent en couples mâles et femelles dans une même région pour se reproduire, et comment se fait-il qu’ils sachent d’instinct ce qu’ils doivent faire pour nicher, couver, se reproduire, mettre bas et transmettre leur savoir à leur progéniture, etc., on sera toujours loin de pouvoir se passer de l’idée de la création. Car la question essentielle que se pose l’homme est : pourquoi y a-t-il quelque chose et pourquoi n’y a-t-il pas rien ? La science ne peut pas répondre à cette question.

Si, comme le soutiendraient les évolutionnistes, tout procédait d’une seule cellule, cela ne contredirait pas le Coran. Mais cela ne signifie pas nécessairement que cette cellule-mère de laquelle procède toute la nature a pu se développer toute seule, et créer elle-même son environnement. Force alors sera de reconnaître que l’univers entier a été créé d’un seul bloc avec ses conditions de vie, ses hiérarchies, ses complémentarités. Or c’est ce que les astrophysiciens modernes soutiennent. J’ai récemment lu que l’univers a surgi (pour ne pas dire : a été créé) en quelque chose de moins qu’un milliardième de seconde.

Quant à affirmer l’origine une de tout l’univers, le Coran la soutient dans un certains sens quand il dit par exemple : ‘’Il vous a créés d’une seule âme’’. Mais cela signifie l’unité de principe, celle que Dieu a fixé à l’univers dans son plan d’ensemble. C’est grâce à cette unité que la nature est devenue lisible à l’homme. Si chaque espèce terrestre était unique dans son intégralité, aucun dialogue ne s’établirait entre les hommes et entre ces derniers et leur environnement. On ne pourrait pas domestiquer le loup, ni les chèvres, ni les bœufs, on ne saurait pas ce que serait la chasse, ni l’alimentation. Il y a une unité de l’individu, mais cette unité est marquée aussi dans ses gènes par l’espèce à laquelle il appartient. Chacun de nous porte l’humanité en lui, et pourtant chacun de nous est unique.

L’homme constate d’instinct sa parenté avec la nature. Les animaux ont été dotés d’yeux, d’oreilles, de pattes et d’organes de préhension, à l’image du corps de l’homme. C’est pour l’aider à accomplir sa mission sur terre. Cette parenté a des limites qui sont celles des espèces. Un singe ne deviendra jamais un homme, même s’il est facile d’admettre les découvertes de Darwin au sujet de la sélection naturelle. La science moderne a découvert l’ADN, et nous savons que le 1 pour cent d’ADN qui distingue l’homme du chimpanzé lui suffit à le placer bien au-dessus du règne animal… et ce ne sera pas demain que le chimpanzé deviendra un homme. Par conséquent, cette parenté entre l’homme et son environnement n’a rien d’étonnant. Darwin a seulement établi la relation intime qui lie l’homme à son monde.

Au 19ème siècle, les hommes vivaient dans l’euphorie de la science qui commençait enfin à prendre la place qu’on lui avait refusé jusqu’ici, en la considérant comme la dépendante de l’Eglise et des autres pouvoirs. On vivait dans une sorte de liesse de l’émancipation et on a abusé de ce sentiment. En portant ses jumelles sur le passé, on mesurait les progrès relatifs accomplis et l’on se permettait d’extrapoler pour le futur des visions où rien ne resterait des acquis et des croyances du passé.

Toutes les idéologies du 19ème siècle occidental ont été marquées par cette tendance : la fin des religions, la psychologie ramenée à des interactions matérielles, l’histoire également fruit de rapports de production.

L’évolutionnisme a prouvé quelque chose aussi dont on n’a pas tenu compte. En effet cette évolution par la sélection naturelle, implique aussi la possibilité d’une régression, pas toujours du progrès.

Surtout à notre époque, où nous assistons à l’extinction des espèces, et à la grave menace qui pèse sur tant d’autres, nous voyons qu’il est possible que l’homme soit le dernier être à avoir encore une chance ‘’d’évoluer’’, c'est-à-dire de survivre dans la nature, à moins de provoquer une catastrophe nucléaire qui le rejetterait à l’âge de la pierre, s’il y survit et se remet de son traumatisme.

La science des hommes est toujours provisoire, elle a besoin d’être amendée, corrigée, complétée. Seul le savoir de Dieu est vrai totalement et éternellement.

Darwin a présenté ses conclusions, celles que son expérience et ses études l’ont autorisé à tirer, puis il a posé quelques thèses pour expliquer l’ensemble.

Sa théorie de l’évolution des espèces est celle d’un homme de terrain. Or le savoir du terrain est un savoir qui ‘’évolue’’ aussi à sa manière, (sans que cela implique une transformation, génétique) mais seulement par les différences de degrés de savoir qui existent entre les humains. C’est l’évolution du savoir humain qui a inventé la théorie de l’évolution. Comme toutes les sciences expérimentales, y compris l’Histoire qui est amenée souvent à se remettre en cause chaque fois que l’archéologie apporte un élément nouveau éclairant une période du passé. Il y a toujours eu des différences de savoir entre les hommes, sans que cela permette de disqualifier de ce titre les humains moins intelligents, ou moins inspirés au moment où ils formulaient leur conclusion.

Elle ne touche en rien le problème de la foi qui relève de l’ambition innée de tout ce qui existe à retourner à son Principe. Vers Dieu est le retour.

Le texte d’Ibn Arabî que nous avons utilisé ici est celui d’un spirituel qui n’a nullement en vue la science de la paléontologie. Pourtant, nous avons relevé sa convergence frappante avec les énoncés de la science moderne.

Darwin qui fut un croyant n’a jamais posé la question métaphysique de la définition de l’homme, de sa quiddité, de son essence.

Or pour le Coran et les autres écritures révélées, l’Homme est une réalité métaphysique qui désigne un être créé par Dieu et qui a pour fonction essentielle de représenter Dieu sur terre (khalîfat Allâh), c'est-à-dire entre autres dans le corps humain matériel qui reçoit et héberge cette âme. Un texte révélé n’est pas un livre de ‘’science’’ au sens de savoir provisoire généré par un cerveau humain ou un robot : il n’a pas pour fonction de faire connaître le monde, mais seulement d’en dévoiler la nature de signe renvoyant au ciel (et donc de tenter de le connaitre), a une signification supérieure. Le reste relève de l’effort cognitif des hommes.

Comment Dieu crée-t-Il ?

‘’Créer’’ définit les conditions dans lesquelles une chose apparaît ou vient à l’être. Elle vient à l’être par un effet de miroir. Car la chose fait partie des objets de la connaissance divine qui est éternelle par essence. Or les choses sont sans cesse créées et recréées, sans cesse nouvelles (création perpétuelle, khalq jadid)

Il s’agit, par conséquent d’une notion métaphysique et non pas d’un énoncé paléoanthropologique.

Lorsque Dieu crée, il Lui suffit d’un souffle pour créer le monde avec ses étapes et ses degrés inclus dans le moment que dure ce souffle. La réalité qui émane de ce souffle est complète et est dotée de toutes les conditions qui définissent l’univers. Il y a les galaxies et les étoiles et les planètes, les mondes intergalactiques, avec toutes les étapes qui nous apparaitront comme telles à nous autres les observateurs qui ‘’découvrons’’ les choses progressivement dans le temps. D’ailleurs, de nos jours les astrophysiciens parlent désormais d’un ‘’multivers’’, plutôt que d’un ‘’univers’’, confortant ainsi le pluriel coranique al-‘âlamîn, les univers. Il existe plusieurs univers, dont certains sont parallèles. Notre esprit fonctionne méthodiquement, et nous découvrons alors des ressemblances, des rapprochements entre nos observations qui nous révèlent l’harmonie du monde comme le résultat d’une ‘’évolution’’. C’est ce que Dieu nous a réservés pour notre bonheur, notre fierté et notre joie de découvrir quelque chose. Mais Dieu a d’ores et déjà créé toutes les choses, qui ne nous seront visibles que le moment venu, quand le temps durée nous y conduira.

Donc, l’évolution existe bel et bien, et possède une validité religieuse si on la considère sous ce rapport. C’est une évolution du savoir, pas une évolution organique.

Pour paraphraser le célèbre argument de Saint-Anselme, je dirais que :

1)Pour que le monde soit parfait, il faut qu’il ait, dès l’origine toutes les notes qui en font la symphonie,

2)or le monde est parfait,

3)donc tout a été créé dès l’origine, d’un seul souffle, dans un continuum de l’être.

Dieu ne fait pas des expériences. Sa science infinie n’en a guère besoin.

C’est notre connaissance qui n’est pas encore parvenue à saisir le tout.

Le souffle divin crée en même temps tout le décor des univers depuis les galaxies jusqu’à la mouche en passant par les différentes formes animales qui vont aboutir à la mouche que nous connaissons et que nous considérerons comme les chainons anciens de l’évolution de la mouche.

La mouche est restée la même. Sa définition est restée la même. Elle n’a jamais été singe ni ne le sera jamais. Elle peut par contre subir des adaptations, ce que l’on appelle microévolution. Cela s’applique aussi à l’homme. Dieu connaît l’homme de toute éternité. Il n’a pas attendu le cycle de l’évolution.

Il n’y a donc aucun mal à soutenir que le corps animal résulte d’un processus évolutif comparable aux constatations de Darwin. A condition d’y apporter tous les arguments et de reconnaître les limites de cette thèse.

Déjà dans la matrice, l’embryon évolue de la forme primitive d’un œuf jusqu’à celle du bébé humain qui naitra neuf mois après la conception.

Nous appelons homme l’être qui vient au monde avec la forme qui caractérise l’espèce humaine, peu importe les étapes ayant précédé l’apparition de cette espèce ou les conditions de son apparition au cours des millions d’années ou des neufs mois avant la naissance.

Darwin n’est pas un philosophe ni un prophète, ni même un théologien qualifié pour poser la question de savoir ce que Dieu entend par l’expression « homme ».

Sa ‘’découverte’’ a fait trembler sa foi de chrétien, parce que la pression matérialiste était forte et il n’avait pas une connaissance des textes religieux et métaphysiques. Ceux qui se sont servis de ses découvertes étaient encore plus aveuglés. Au lieu de saluer l’harmonie de l’œuvre divine, ils ont cédé à la tentation du siècle : affirmer l’homme, quitte à en réduire sa définition à celle de simple primate ‘’évolué’’ en s’appuyant sur une idée qui n’avait même pas été discutée librement sous tous les rapports.

« Nous vous avons créés par étapes… » (Khalaqnâkum atwâran) ou plutôt en gardant le présent de l’indicatif : « Nous vous créons par étapes ».

Cela signifie que les étapes préexistaient. Nous sommes à chaque instant en train de traverser des étapes. Chaque instant de notre vie est différent de l’instant qui le suit.

Tout est en mouvement. Tout suit son chemin vers sa perfection, pour manifester en acte ce pour quoi il a été créé.

Rûmî développe aussi l’idée de l’évolution du minéral au végétal, puis à l’animal, enfin au genre supérieur qui est le genre spirituel ou angélique. Car les Anciens (Porphyre, disciple de Plotin) jusqu’à Ibn Rochd (Averroès) avaient coutume d’inclure les anges dans le genre ‘’animal raisonnable’’.

Créer aux yeux de Dieu ne signifie pas qu’Il accomplit quelque chose hors de son Essence. Dieu est créateur signifie qu’Il crée à chaque instant, qu’Il fait cela de toute éternité, parce que Son Essence le commande. Par conséquent, la création est répétée tout ‘’le temps’’, indéfiniment. Sans Dieu, le monde cesserait d’exister aussitôt comme Il l’a créé en un clin d’œil. Et comme Dieu ne peut pas créer ce qu’Il ne connaît pas, il s’ensuit forcément que Dieu connaît de toute éternité tout ce qu’Il crée. La science divine est parfaite, et Il n’apprend rien, en observant le monde, comme les hommes qui étudient. Dire que Dieu crée signifie qu’Il amène à l’être concret des créatures, dans l’état où Il les connaît. D’ailleurs le nom divin le Créateur est un nom éternel de Dieu.

Dieu s’est prescrit la bonté.

Dès lors, le monde n’est plus perçu comme quelque chose qui s’oppose à Dieu, comme une éternité concurrente, mais comme l’œuvre de Dieu, comme l’ombre de Dieu, comme le miroir de la science de Dieu. On ne peut connaître Dieu que dans sa manifestation, qui est l’univers.

Tel est le sens de la création. Pas celui que s’imaginent les Occidentaux qui n’ont pas tiré la bonne conclusion des philosophes Grecs. Darwin niait la création telle que l’entendaient ses compatriotes et coreligionnaires chrétiens. En islam, la création est perpétuelle, car ‘’Dieu est chaque jour à l’œuvre’’ (kullu yawmin huwa fî shâ’n). Nous sommes anéantis et recréés à chaque instant, et par conséquent ce que l’on appelle ‘’évolution’’ relève aussi du processus de la création.

Par un effet collatéral, la théorie de Darwin a en fait rejeté une thèse grecque adoptée par les chrétiens qui en ont fait une position dogmatique, comme ils avaient fait d’Aristote et de son système solaire un dogme du christianisme.

La sélection naturelle s’observe dans une même famille : les enfants ne ressemblent pas en tous points à leurs parents, et diffèrent chacun l’un de l’autre…. Chaque être est unique, à l’image de l’unicité de Dieu. De l’Un ne procède que l’un.

L’évolution est une théorie. Si elle s’avérait, elle n’affecterait en rien cela. La science moderne pourtant évolutionniste, soutient bien que l’univers a eu un commencement et qu’il aura une fin, que le soleil s’épuiserait, se refroidirait avant de disparaitre englouti dans un trou noir.

De même, nous avons conscience de venir au monde pour un temps déterminé et de mourir forcément par l’usure des facultés corporelles.

Par conséquent, l’évolution n’est rien d’autre que l’affirmation que les choses changent, progressent ou régressent. Dieu a puni des impies en les dégradant au sens militaire du terme, en les chassant de l’espèce humaine et en les renvoyant au stade du singe (Sourate 7, al-A‘râf, verset 166) « …Nous leur dîmes : Soyez des singes abjects. »

La tradition musulmane nous enseigne qu’il existe des anges rapprochés de Dieu qui sont si absorbés dans la contemplation divine, qu’ils ignorent même que Dieu a créé Adam, les cieux et les terres. Ainsi, ‘’ignorer’’ la création n’est pas synonyme de nier Dieu.

Le Coran nous apprend aussi que d’autres anges ont été surpris en apprenant que Dieu allait instaurer l’homme comme Son représentant sur terre. Ils ont même exprimé leur ‘’scepticisme’’ à ce sujet avant d’être rassurés par Dieu.

On ne croit qu’en fonction de ce que l’on sait.

Par conséquent la notion de création n’est pas celle que la science moderne croit critiquer et rejeter en lui opposant la théorie de l’évolution. La création est l’acte fondamental en vertu duquel l’être a été institué, parce que l’être lui ne connait point d’évolution. Le contraire de l’évolution est la stagnation.

La création concerne le fait même que quelque chose existe. Le contraire de la création n’est pas l’évolution ou le rejet de la création, mais le néant.

Encore une fois, la théorie de l’évolution ne règle pas le problème du commencement, de l’origine même de l’univers et de l’existence de l’homme.

 

L’évolution ne contredit pas la création au sens coranique. Elle n’est que la façon dont l’événement métaphysique, réalité absolue intemporelle, laisse une trace dans le temps linéaire des hommes.

Il s’ensuit que les maîtres mystiques parlent souvent de leur ambition comme d’une réalité qui se trouve au-delà des deux mondes (créé et incréé) qui est la source et le mystère de l’être.

Après l’étape de l’homme, il y aura une autre étape, car l’aventure se continue. L’homme va aspirer à devenir un ange, un être encore plus intelligent, car débarrassé du voile que constitue l’épaisseur de son corps matériel.

Alors que l’évolutionnisme matérialiste du 19ème siècle croyait s’être débarrassé de l’idée même de Dieu, il a inconsciemment entretenu l’espoir d’une promotion de l’homme, en développant l’idée de progrès, et en forgeant une idéologie pour cela, le progressisme.

Dieu nous demande de croire en l’Invisible. Car il est l’étape dans laquelle nous entrerons après avoir quitté ce ‘’monde’’. Un autre monde, avec d’autres conditions totalement différentes de celui-ci va s’ouvrir à nous.

Pour Rûmi, ‘’l’évolution’’ est d’abord un moyen de progresser. La mort ne doit pas faire peur : elle est un passage qui mène à une vie meilleure, plus riche, plus consciente. Il dit dans son Mathnawi</strong> en persan, au troisième cahier (daftar) :

I died as mineral and I became a plant

I died as plant and rose to animal,

I died as animal and I was a Man.

Why should I fear? When was I less by dying?

Yet once more I shall die as Man, and soar

With angels blest; but even from angelhood

I must pass on: all except God doth perish.

When I have sacrificed my angel-soul,

I shall become what no mind e’er conceived

Oh, let me not exist! For Non-existence

Proclaim in organ tones: “To Him we shall return[11].”>m>

Je mourus en tant que minéral puis je suis revenu en tant que plante

Je mourus en tant que plante et je me suis relevé en tant qu’animal

Je mourus en animal puis je fus recréé en Homme

Pourquoi aurais-je peur ? Qu’ai-je perdu en mourant ?

Une fois encore, je mourrai en tant qu’homme et ressurgirai

Parmi les anges bienheureux ; et même, de la nature angélique,

Je devrai passer outre : « Toute chose périt hormis Dieu »

Quand j’aurai sacrifié mon âme angélique

Je deviendrai ce que nul esprit n’a conçu :

Oh ! Puissé-je ne pas exister ! Car la non-existence

Proclame sur une sonorité d’orgue : « A Lui est le retour ! »

Ici, il ne s’agit pas d’une ‘’évolution’’ saisissable par les savants, mais d’un principe métaphysique régissant les états multiples de l’âme, âme qui est unique.

La dernière étape de l’homme est celle qui le ramènera à sa Source, à son origine divine. Car l’évolution ne vise à rien d’autre qu’à révéler à l’homme son statut originel. Elle est une naissance véritable, même si elle survient après la mort à ce monde. C’est dans l’autre monde que se fera la véritable naissance. Ce monde est celui de la mort, dâr al-fanâ, alors que l’Autre est la demeure de la subsistance, al-baqâ.

« Le soufi n’est pas créé » affirme une célèbre sentence du grand maître khurassanien abû-l Hassan Kharaqânî. La création visée ici n’est pas celle des philosophes ou des théologiens. Elle est niée parce qu’au terme du cheminement spirituel et de la réalisation totale, la « créature » découvre qu’elle n’a en fait jamais cessé d’être en Dieu, de ne jamais avoir foulé un autre sol que celui de la présence divine. La création est vécue comme une illusion. Idée que l’on retrouve aussi chez les maîtres de l’hindouisme.

C’est pour cette raison que tous les grands spirituels de toutes les religions ont eu une seule et même ambition. Se ‘’dé-créer’’, retourner à l’état d’avant la création, retourner à Dieu au plus vite pour ne pas courir le risque d’être avalé par le monde, par l’illusion de l’égo. Ils atteignent cet objectif en renonçant aux tentations de ce monde, en cultivant l’art de se passer du monde, d’en surmonter les pièges pour ‘’sauver leur âme’’ en lui assurant une survie après le passage de la mort physique.

Omar BENAÏSSA

[1]Précision indispensable, parce qu’on aurait tort de penser que l’Occident ne possède pas des esprits supérieurs. Ils sont tout simplement ignorés parce que nous vivons une étape de tourmente où le vrai savoir est mis à l’ombre laissant place à l’ignorance qui domine dans les medias et les cercles exotériques qui se sont emparés de la vie ‘’spirituelle’’, ou ‘’culturelle’’. Seuls ont voix au chapitre des ‘’penseurs’’ littéralistes, partisans d’une linéarité historique dépouillée de toute dimension métaphysique qui a fini par ramener l’homme à la seule partie animale de sa définition. Cela est d’ailleurs la norme : lorsque le mal apparait, le bien s’occulte. Ce qui est autre chose que de dire qu’il disparait.

[2] Ce qui n’exclut pas l’existence d’autres espèces créées par Dieu et dotées d’intelligence supérieure à la nôtre.

[3] Ibn Khaldûn, Discours sur l’Histoire universelle, al-Muqaddima, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Vincent Monteil, Sindbad, Paris, 1997

[4] Belle métaphore coranique qui peut être comprise par ceux qui, voyageant en avion ont eu le loisir de contempler du hublot les nuages survolés, comme on contemple une canopée forestière.

[5] Poussé par la curiosité, j’ai fait une recherche rapide sur Internet, en tapant ‘’Is there life in the clouds ? (y a-t-il une vie dans les nuages)’’, sur la barre de recherche de Google. J’ai trouvé une réponse dans un article savant du site dont voici le lien :

http://discovermagazine.com/2012/apr/07-does-rain-come-from-life-in-the-clouds#.Uih2jca-18F .

L’article s’étend sur 5 pages internet, et donne des détails sur la riche diversité biologique dans les nuages (bactéries, champignons et algues), sur le rôle indispensable des bactéries dans le déclenchement de la pluie. On comprendra alors que des oiseaux de haut vol se rendent sur ces nuages pour y trouver une pitance rare et variée. Le mot pluriel hayyât qu’emploie Ibn Arabî en parlant des ‘’petits serpents’’, peut fort bien s’appliquer à des germes et des bactéries et autres êtres minuscules. Le mot hayya signifie serpent, mais étymologiquement il signifie être vivant.

[6] Dans le texte dont j’ai disposé, il y avait samandal à la place de shalamnadh. C’est mon ami le shaykh Abdulbâqi Meftâh, grand spécialiste algérien mondialement connu de l’œuvre du Shaykh al-Akbar, Ibn Arabî, qui m’a signalé l’erreur de la copie que j’ai, et qui l’a corrigée en shalmanadh, d’après un manuscrit en sa possession. Il précise avec autorité que ‘’samandal’’ (salamandre ?) n’a aucun lien avec shalamnadh. Je lui exprime ici ma gratitude pour son aide.

[7] al-Futûhât al-Makkiya, volume 1, page 126

[8] Voici ce que dit Karl Friedrich Philipp von Martius (1794 – 1868), un savant allemand du 19ème siècle, considéré comme le ‘’père du palmier’’ celui qui le fit connaitre en science aux Européens : ‘’In palmis semper parens juventus ; in palmis resurgo’’, “Quand je suis parmi les palmiers, je me sens toujours jeune; au milieu des palmiers je ressuscite”.

[9] Idem, volume 9 de l’édition de Osman Yahya, page 67)

[10] In SUD-ORANAIS, Les Editions du Centenaire 1904-2004, composées par Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu, Editions Joëlle Losfeld, 2003, page 223.

[11] Traduction anglaise de Reynold Alleyne Nicholson (1868-1945)

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Omar Benaissa - dans Débats