19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 16:55

A propos de la quête de la Sharî’a

L’Etat ‘’islamique’’ est la forme extérieure de la Shari’a, quand il a à sa tête le Prophète ou un homme nommé par le Prophète (SAW).

Ce qui a suivi l’Etat du Prophète à Médine, a été un état régi par le fiqh, c'est-à-dire un ensemble de lois faites par des hommes pour répondre aux nécessités qu’impose l’exercice du pouvoir.  Cet état fonctionnait comme tous les autres états d’alors, avec la même finalité, celle de l’empire et de la gloire.

Comme les nécessités sont nombreuses, et que chaque jour apporte son lot de questions à résoudre par l’administration, le pouvoir a tôt fait de se réserver l’essentiel des affaires, laissant aux fuqaha les questions habituelles relatives à la pureté rituelle, la prière, le jeûne du mois de ramadhan et le pèlerinage…

Ce qui revient à dire que la partie « islamique » du droit qui régissait la société musulmane, ne concernait que ces domaines, le reste était à la discrétion des khalifes et des émirs plus ou moins motivés par l’intérêt de la religion, la plupart du temps préoccupés par le seul pouvoir...

L’intérieur de la Shari’a, c’est l’ensemble des significations ésotériques des gestes et rites d’adoration qui sont à caractères universels, par ce que « le halâl de Muhammad est halâl jusqu’à la fin des temps et le harâm de Muhammad est harâm jusqu’à la fin des temps », et aussi parce que « La religion auprès de Dieu est l’islam» ; cela implique qu’aux yeux de Dieu, le voleur a déjà  perdu sa main, même s’il n’existe pas d’état pour faire exécuter la sentence, ou même si  l’état refuse de le faire, ou encore si le voleur échappe à la police ou parvient à passer inaperçu, dans ce monde. Il en va de même de  l’adultère, car les versets qui les concernent,- le voleur et l’adultère-, sont énoncés de façon universelle, sans préciser  la « religion » du voleur ou de l’adultère.

La religion de Dieu n’est jamais suspendue… Elle continue de s’appliquer à chaque instant, même à notre insu.

Depuis la disparition du Prophète (SAW), les musulmans ont tenté de retrouver les traces de la Loi Muhammadienne en se servant d’un effort rationnel, en recueillant des traditions afin de s’en servir pour énoncer des qualifications juridiques acceptables.

Cela s’est appelé fiqh. Cet effort a été justifié par un hadith selon lequel le Prophète (Saw) aurait accepté les réponses de Mu’adh ibn Jabal qui aurait dit qu’il allait juger des situations et des hommes selon trois principes : primo, interpréter les cas selon le Coran ; secundo, les interpréter selon la parole du Prophète et, tertio, en cas d’absence de solutions dans ces sources, s’en remettre à son propre jugement.

Cette tradition semble bien entendu suspecte ou incomplète, car elle fournit les réponses qui sont celles que les fuqaha souhaitaient pour fonder leur pratique. Cela serait bien entendu l’idéal, sauf que l’on imagine mal un homme certes musulman,  avoir l’audace, voire l’impertinence, d’affirmer devant le Prophète, encore vivant, qu’il va interpréter le Coran !!, sans que le Prophète ne lui fasse remarquer que c’est à lui (SAW) de juger, de trancher.

Et d’ailleurs il existe une tradition selon laquelle, le Prophète aurait dit à Mu’âdh ibn Jabal : « Non, tu m’écriras ! »

Quoiqu’il en soit, l’Etat musulman s’est continué jusqu’à sa chute fracassante au 13ème siècle, avec la prise de Bagdad par les Mongols.

Durant les siècles qu’a vécus cet état, il a existé des fouqaha pour l’encenser ou pour le blâmer. Il a aussi existé une pensée audacieuse qui l’ignorait  tout simplement, car elle voyait en cet état une hypocrisie, une imposture.

Cette pensée se situait au plan des significations ésotériques qui sont les sources et les critères de la Shari’a extérieure qu’on appelle aussi Fiqh, par métaphore.

Seul celui qui connaît la signification ésotérique des lois peut les appliquer en toute autorité. Ainsi Jésus (AS) a fait libérer la femme adultère qu’on voulait lapider parce que les juges qui avaient énoncé la sentence ont implicitement  reconnu être des pécheurs eux-mêmes.

A plus forte raison, comment un Etat de corrompus et d’usurpateurs  peut-il faire appliquer des lois dans le sens réel que la religion a révélé.

La compétence des fuqaha du monde sunnite aussi bien d’ailleurs que du monde chiite, est aujourd’hui loin d’être à la hauteur de l’attente du monde actuel, encore moins de ce que la Religion attend d’eux.

Par conséquent ils agiraient au mieux des intérêts de la religion, s’ils faisaient profil bas et cessaient de publier à tout-va des fatwas malodorantes qui empestent l’atmosphère respirée par les musulmans et les non-musulmans.

Ils profiteraient notamment de garder à l’esprit que quelque temps avant l’écroulement de la dynastie abbasside, ou juste après, on a vu apparaître au sein des juristes musulmans la notion d'intentions finales de la Loi (Maqâsid al-Sharî’a). On venait de se rendre compte que la Loi n’est qu’un moyen, pas une fin en soi. Elle ne saurait être instrumentalisée.

 

Omar Benaïssa

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Omar Benaissa - dans Politique fiction
31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 19:02

La politique divine et la misère du monde

 

Nous sommes réunis ici pour la compréhension mutuelle et le dialogue*. L’essentiel pour la mise en place de ce dialogue - et c’est une prière -, est que chacun prenne conscience de son rôle dans l’économie universelle des rapports entre les hommes et par conséquent, entre les civilisations, et qu’il se laisse donc guider par le bien.

Dieu nous appelle à l’Amour et nous met en garde contre les conséquences de nos actes. Cela nous garde constamment entre l’espérance dans la bonté infinie de Dieu et la peur motivante qui nous incite aux bonnes actions et qui nous oblige à tourner le dos aux méchancetés du passé.  

Baudelaire dit :

Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

 

En visitant la mosquée de Cordoue, ce matin, je n’ai pas regretté que « nous » ayons perdu l’Andalousie... L’idée que ce sont les musulmans qui par leur mauvais comportement se sont attirés la punition de Dieu occupait beaucoup plus mon esprit. Je n’ai donc pas pensé à une hypothétique reconquista à rebours, celle qui « nous » rendrait ce lieu de prière. Ce « nous » sous le chapiteau duquel je ne saurais d’ailleurs qui installer. Il renvoie en effet à des Espagnols qui en leur temps étaient cent pour cent Espagnols, parce qu’après tout les Andalous étaient majoritairement des habitants de cette terre et même les ‘’étrangers’’ qui s’y étaient installés au 8ème siècle étaient devenus quand même à cent pour cent des autochtones après 8 siècles de présence !!! 

A titre de comparaison, disons que lorsque l’Islam a commencé à se propager en Ibérie, la France n’existait pas encore tout à fait, puisque son fondateur officiel, Clovis qui fut proclamé roi à Reims au 5ème siècle, était d’origine hollandaise, et que ses successeurs ne régnaient que sur une partie de ce qui est devenu plus tard la France.

Et quand les « Arabes » ont débarqué à Gibraltar en 710, l’Espagne était occupée par les Wisigoths, des ‘’envahisseurs’’ qui n’étaient pas moins des étrangers.

Mais laissons.

Une idée a par contre subitement germé dans mon esprit, en me promenant à l’intérieur de la mosquée devenue officiellement cathédrale : c’est que  cette dernière est de dimension si modeste que ceux qui ont décidé de l’y installer ne s’imaginaient sans doute pas alors, qu’ils donneraient au visiteur moderne une idée qui allait les surprendre : la cathédrale est si petite, si modeste que je me suis dit que cette situation symbolise la réalité coranique : l’Islam contient le christianisme et pas l’inverse. La cathédrale est (largement) à l’intérieur de la mosquée. 

Or les musulmans sont aussi ‘’chrétiens’’ puisqu’ils croient en la mission de Jésus fils de Marie. Au fond de moi, j’ai senti comme un soulagement. Oui j’ai plaisir à voir cette cathédrale à l’intérieur de la mosquée… où ne se célèbre plus la prière musulmane.

La Mezquita a été construite grosso modo en trois étapes, se voyant agrandie à chacune d’elle depuis le premier émir omeyyade qui en débuta la construction jusqu’au Vizir Almanzor (al-Mansûr) qui l’élargit à ses dimensions actuelles impressionnantes encore.

En trois ou quatre générations, les musulmans l’ont  agrandie à trois reprises pour lui permettre d’accueillir des croyants de plus en plus nombreux. 

Les « vainqueurs » chrétiens n’ont pas été en mesure d’en occuper pour leur Office, le tiers de la surface couverte de la mosquée. La pratique religieuse étant encore plus faible à notre époque, la « cathédrale n’accueille plus que des touristes. Attirés d’ailleurs plus par la «Mezquita »…

On se demande alors où aura été l’intérêt pour le christianisme, de la victoire de la pseudo-Reconquête, à part l’or métal et autres richesses matérielles  extirpées aux Morisques et plus tard aux Incas et aux Aztèques et rapportées par des cargaisons de caravelles... Le veau d’or a tué la FOI.

 

En Espagne, il n’y eut pas une épuration ethnique, mais une épuration religieuse, comme ce fut le cas récemment dans l’ex-Yougoslavie. Les Espagnols ont chassé hors de leur pays, d’autres espagnols… qui voulaient rester musulmans. Comme le slave devenu musulman n’est plus slave, mais seulement musulman, comme si un slave devait être forcément chrétien orthodoxe.

En Espagne, on a pourchassé, exterminé ou expulsé les Espagnols musulmans, mais cela n’a pas épuisé l’ethnie qui est restée la même. On ne voit pas de différence entre le « type » espagnol d’aujourd’hui  et le type maghrébin. Quand je croise de jeunes espagnols, je peux fort bien les appeler Malika, Said, Kader, Wahiba...

Au fond, avec le temps, la tromperie des hommes perd de son effet…

Quoi qu’il en soit, après la prise de Grenade, les Espagnols se sont livrés d’abord à la répression des non-chrétiens, puis aussi à l’Inquisition contre des chrétiens et des chrétiennes qu’ils envoyèrent aux bûchers par milliers. 

On ne peut se retenir de penser : ‘’Tout ça… pour ça ?’’

Qui demandera pardon, qui réparera et qui répondra pour les crimes commis contre des centaines de milliers de pauvres chrétiens, hommes et femmes accusés de sorcellerie et soumis aux formes les plus extrêmes de la torture puis brulés vifs pour avoir mal répondu à des questions relevant de la casuistique, dont même les juges qui instruisaient les cas étaient incapables de comprendre la signification ?

 

Le reproche à faire aux vainqueurs Espagnols, ne serait donc pas d’avoir pris l’Andalousie dans la violence, mais de ne pas avoir fait mieux, pour la grandeur de la Religion de Jésus, que ceux qui s’y trouvaient avant eux…

Tout reste donc à faire…

* * *

Remettre à César le sort de ce qui appartient à Dieu, confier les rênes des religions aux ‘’politiques’’, et laisser le « siècle » envahir la religion est une erreur qui voue les civilisations à l’épuisement, puis à l’échec. La chute de potentiel subite se manifeste par la baisse de la pratique religieuse, ou par les excès du pouvoir religieux qui réagit violemment avec l’intention de ralentir cette baisse. Le résultat est à l’inverse de ce qui était attendu : la foi se recroqueville sur elle-même et se retire du monde, en attendant des jours meilleurs, que se lève un cycle nouveau.

Heureusement qu’il y a toujours des hommes et des femmes, des saints et des saintes (Thérèse d’Avila, par exemple) qui, demeurant concentrés sur le sens premier de la prédication prophétique, se retirent du siècle pour se consacrer à garder allumé le feu sacré de la foi. 

La foi en Dieu, rythmée par deux mouvements systolique et diastolique qui la rendent praticable par les gens de toutes les générations, est testée en haut de la vague, dans la grandeur historique de la civilisation, aussi bien que dans le creux de la vague, quand la richesse et la puissance matérielle refluent et s’en vont vers d’autres mains.

Les musulmans ont perdu prise sur le monde, depuis plus de 5 siècles, et ont été exclus de la scène de l’histoire. Des hommes visionnaires comme Ibn Arabî et Rûmî ont pressenti à temps, au 13ème siècle, la nouvelle épreuve que Dieu allait imposer aux musulmans. Les enseignements de ces deux grands hommes, expliqués par leurs nombreux disciples, ont servi de viatique durant les siècles du voyage dans la nuit, à tous les adeptes jaloux de conserver la foi musulmane.

 

Aujourd’hui, l’Occident dépouillé de sa puissance matérielle, a manifestement perdu de sa superbe et s’apprête à rentrer bientôt dans la phase de la post-civilisation, que l’on a appelé pudiquement postmodernité. 

Il me semble qu’il n’est pas du tout de l’intérêt de l’Islam de voir l’Occident couler par le fond comme le Titanic, dans les circonstances exceptionnelles uniques dans l’Histoire, qui sont celles de la mondialisation. Bien au contraire : la fonction eschatologique et sotériologique, et tout simplement coranique, de l’Islam, n’est pas de profiter de la faiblesse des autres pour les « coloniser »,  les humilier, pour se venger de ce qu’auraient fait leurs ancêtres… Ce serait une infraction grave aux enseignements du Prophète.

L’Islam est venu pour asseoir la paix mondiale. Il ne doit pas servir d’une arme idéologique pour une nouvelle Reconquista, mais comme un puissant levier d’Archimède pour empêcher la Terre d’aller à sa perte. C’est une position que le communisme en son temps avait revendiqué face à l’impérialisme américain fauteur de guerres. Mais il n’était pas à la hauteur de cette mission.

 

Apprenons donc à penser en Terriens…

Apprenons à regarder aussi l’autre versant de l’histoire, celui où les dieux, dissimulés dans leur cape d’invisibilité, suggèrent à leurs partisans terrestres respectifs ce qu’ils doivent faire, et les inspirent tout en leur cachant parfois les fins ultimes de leurs actes. Les Grecs connaissent bien cette vision de l’histoire humaine en tant que mise en scène divine. Et cette conception est illustrée par le récit de la Guerre de Troie, racontée par Homère, où les dieux, par exemple, décident de conserve, des moments où les héros Hector et Achille vont mourir.

La Bible, le Coran et l’Evangile regorgent de récits de l’intervention directe de Dieu dans les affaires des hommes. Notre monde aussi est en réalité soumis à la politique divine, plus qu’à celle des hommes...

Dieu est le maître de la création. Il est à égale distance de chaque peuple, de chaque communauté, de chaque homme ou femme. Il ne pratique pas le favoritisme ; Il n’appartient à personne. Il agit en vue d’un but qui est le Sien.

Mais pas plus que chez les Grecs, les intrusions de Dieu ne sont pas évoquées comme des propos d’illuminés, mais seulement pour donner un sens anagogique à l’évènement humain. Autant dire que la science historique n’est en rien lésée par  les histoires de la mythologie.

 

Voyons ensemble quelques exemples de la politique divine, exemples qui nous révèlent que des évènements accomplis par des hommes restent comme des apories, des anomalies incompréhensibles, et ne reçoivent d’explication satisfaisante pour l’esprit qu’après des années, voire des siècles. Evènements contraires aux intérêts de ceux qui les ont provoqués, et qui pourtant s’avèrent nécessaires après des siècles, quand ils reçoivent enfin une explication.

 

Le premier exemple est celui de la défaite cinglante qu’infligea le 28 juillet 1402, le conquérant musulman turc, Tamerlan à un autre conquérant musulman turc, Bayazid. On sait que Tamerlan freina l’avancée fougueuse des Ottomans conduits par Bayazid (Bajazet) et retarda ainsi leur avancée et leur pénétration en territoire Européen.

Pour un observateur direct, c’était un combat insensé, un gâchis du sang des musulmans, surtout quand on sait que Tamerlan ne songea même pas à prendre la place des Ottomans.  Son acte de guerre  ressemblait plus à un caprice des dieux…

Pourtant, vu avec le recul nécessaire, des siècles après l’évènement, la défaite de Bayazid a été une bénédiction divine pour l’Europe, parce qu’elle a donné un répit inespéré à cette contrée qui n’avait pas encore la puissance suffisante pour se défendre elle-même. Si l’Europe entière avait été occupée par les Ottomans, la possibilité que naisse une nouvelle civilisation humaine aurait été étouffée dans l’œuf. Les Ottomans, puissance militaire, n’avaient pas grand-chose à proposer. Dieu les a retenus un instant afin que leur force ne dévaste pas le plan divin...

Pour prendre un exemple contemporain, on peut comparer les Ottomans à la situation actuelle des USA, qui sont une force militaire hyperpuissante, mais qui n’ont pas grand-chose à proposer aux hommes en quête. Les USA peuvent nuire, mais ne sont pas habilités à prêcher…

Grâce au coup de main de Tamerlan, l’Occident a pu enfanter un cycle nouveau dans la civilisation humaine prolongeant cette dernière de quelques siècles. Cela s’est bien entendu, effectué non sans douleur ni dommages graves ni encore son lot de souffrance. Des hommes ont ainsi pu profiter des bienfaits de la civilisation occidentale, et d’autres en ont enduré les méfaits (massacres des Indiens d’Amérique, esclavage de millions de Noirs de l’Afrique). Les Occidentaux eux-mêmes  se sont livrés de grandes guerres dont notamment deux guerres qu’ils qualifièrent de mondiales parce qu’en effet le monde entier souffrit à cause d’eux. L’Occident a aussi inventé le colonialisme qui fut le premier cas historique où le vainqueur, l’occupant, s’arrogeait le droit de faire des autochtones, des vaincus, des « choses »  dont il dispose à sa guise.

 

Mon deuxième exemple est celui de la découverte de l’Amérique et de ses conséquences.

Les musulmans écartés de la scène de l’historie, après la chute de Grenade, se trouvaient dans une position de défense et craignaient d’être facilement à portée de cette énergie formidable qui voyait le jour en Occident. Une énergie brute, prête à tout. Les Espagnols notamment avaient déjà annoncé leur intention de conquérir le Maghreb, l’ancien pourvoyeur de forces militaires des Andalous.

 

Or la découverte de l’Amérique dont on disait qu’elle regorgeait d’or métal avait détourné leur regard du Maghreb et des contrées musulmanes, pour un temps au moins, Dieu voulant donner encore un peu de répit, cette fois aux musulmans.

Si cette énergie immense s’était déversée sur les terres d’Islam, il ne serait rien resté ni d’Islam ni de musulmans…

Les Espagnols et les Anglo-saxons ont donc pris la route du Nouveau Monde, des nouvelles terres qu’ils arrachèrent à leurs occupants, des humains comme eux mais qui étaient de la race rouge, une race jamais encore connue jusqu’alors.

On en rapporta quelques spécimens au pape pour qu’il décide s’il s’agit bien d’êtres humains ou d’animaux juste bons pour être passés au fil de l’épée!

Les Indiens ainsi appelés parce que ce n’étaient pas eux qu’on était venu chercher, mais juste parce qu’ils se trouvaient sur le chemin - supposé raccourci- de L’Inde, furent décimés, tués par millions, au sud comme au nord de l’Amérique parce que les Européens avaient besoin de leur or, de leur territoire. Auri sacra fames…, la soif sacrée de l’or !

Sans le savoir, les Indiens sont ainsi morts pour que soit préservé l’Islam, cette chance de paix pour le monde.

Cette chance que représente bien sûr aussi l’enseignement de Jésus, mais qui venait d’être discrédité par les envahisseurs chrétiens que la quête de l’or avait détournés de la quête de Dieu.

Quand il n’y eut plus suffisamment d’Indiens pour le travail, on se dirigea vers l’Afrique pour y puiser les esclaves Noirs et les faire travailler dans les vastes territoires accaparés par les Yankees.

 

Faisons confiance à la politique de Dieu, si nous sommes sincèrement croyants…

 

Aujourd’hui l’Occident s’est orientalisé. Il s’est calmé. Un peu forcé, parce qu’en face sont nés de nouveaux tigres qui montrent déjà leurs crocs et réclament leur part du gâteau. La Chine et l’Inde, le Brésil, etc.…

Le monde a besoin de se parler… pour ne pas sombrer par les armes.

Est-il besoin d’ajouter que ce sont les hommes qui font leurs destins, parfois forts et grands et parfois faibles et médiocres, selon le degré de leur sincérité, de leur foi, de leurs actes. La faute n’est jamais imputable aux Envoyés de Dieu ni à leur enseignement qui est le même et qui est impeccable.

 

Omar BENAÏSSA

Paris

 

* Texte préparé pour le Colloque Compostela Córdoba, 25 et 26 Novembre 2010 à Cordoue. (L’auteur tient à renouveler ses remerciements aux organisateurs de ce colloque)

 

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Omar Benaissa - dans Politique fiction
6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 23:33

 

Les deux âmes de l’Andalousie

  

Ceux qui mettent, en particulier à l’occasion des manifestations culturelles, le nom propre Andalousies au pluriel, ont sans doute raison, car ils respectent les choix personnels et dissipent les jalousies. Depuis sa disparition, la véritable Andalousie, dont le territoire s’étendait à la quasi-totalité des territoires de l’Espagne et du Portugal actuels, se reflète dans tous les cœurs, et y épouse les formes des désirs des descendants de ses anciens maîtres aussi bien que de ceux qui sont aujourd’hui les héritiers politiques du territoire de l’Andalousie. C’est sa façon à elle de se perpétuer, je ne dis pas de se venger, car le sentiment de vengeance lui est étranger. L’Andalousie est amour, et si les espagnols, descendants des matamoros qui aujourd’hui l’habitent, la comparent à une blanche colombe, c’est tout dire. Blanche, comme l’innocence de ceux qui ont créé sa légende, et colombe comme la paix à laquelle elle ne cesse d’appeler.

 

Je ne vous dirais pas toute mon Andalousie à moi. Je ne suis pas poète, et les mots me manqueraient. Mais je vous en confierais, si vous l’acceptez, quelques sentiments que son doux nom m’inspire.

 

Le premier mot qui me vient à l’esprit, la première image qui se présente, ce n’est pas pour le berbère que je suis, celui d’une nostalgie, ou l’histoire de l’échec d’une entreprise qui fut menée par mes ancêtres accompagnés de quelques Arabes, en traversant le détroit qui aujourd’hui encore porte le nom de leur chef, Gibraltar, Jabal Târiq.

La chute de Grenade fut une chute pour toute l’humanité. Ceux qui l’ont causée étaient dépourvus de toute grandeur, comme les hordes de Hulagu saccageant Baghdad au 13ème siècle. Il est des victoires amères pour ceux-là même qui espéraient s’en glorifier.

Non, je ne regrette rien de tout cela. Ni les outrages ni la déportation[1]. Tels sont les jours ! On ne se révolte pas contre le destin.

 

Aujourd’hui les premiers sentiments qu’éveille l’évocation de l’Andalousie, sont en relation avec son nom même, et sa situation géographique. Son nom évoque déjà en moi le paradoxe. On dit qu’il viendrait de ce qu’elle fut la terre des Vandales. Or cette étymologie possède une connotation négative, d’autant plus que les vandales ne sont restés en Espagne que quelques années (411-429 après J.C.) avant de se rendre en Afrique du Nord où ils n’eurent pas non plus le temps de prendre racine. L’étymologie qui la rattache à l’Atlantide me paraît plus sérieuse[2]. Cette origine fait rêver. Les berbères auront ainsi perdu l’Atlantide pour la deuxième fois. Il faut en effet rappeler que dans les monnaies qui furent frappées en Andalousie cinq ans après l’occupation de la contrée par les troupes venues d’Afrique du Nord, figurait la mention, en latin de Spania, et en arabe d’Andalus. Ce dernier nom n’était donc pas celui que les autochtones donnaient à leur pays. Il provenait sûrement d’une information donnée par les Berbères. Première injustice à réparer.

 

Sa situation géographique la fait correspondre aussi à un lieu métaphysique. Elle est l’Orient de l’Occident, et l’Occident de l’Orient. Elle se situe à la rencontre de deux opposés, elle est la coincidencia oppositorum. Et si je dis que cette situation géographique est aussi une position métaphysique, c’est parce que je n’hésite pas à prononcer à son sujet le mot intermonde, mot par lequel Henry Corbin, l’éminent orientaliste bien connu, a rendu le terme arabe coranique, barzakh (« Ce qui unit et sépare » dit Ibn ‘Arabî). Autant dire que c’est un monde où l’on n’est ni occidental ni oriental. Lieu de rencontre, mais aussi et pour cette même raison lieu de conflit. Mais où le « vainqueur » a intérêt à ne pas vaincre par écrasement, s’il ne veut pas souffrir de sa solitude. Car l’Andalousie ne peut être que lieu d’harmonie. Les taureaux de la Corrida sont autant de sacrifices accomplis par le torero, héros des espagnols,  pour rendre à son pays la sérénité. Quête impossible !

Târiq ibn Ziyâd avait unifié ces deux rives qu’un autre héros, mythique cette fois, Hercule, avait dit-on jugé bon de séparer, ces fameuses Colonnes d’Hercule. Mais le héros était justifié par sa bonne intention, il voulait ramener la paix.

 

Ce n’est pas le seul contraste, le seul paradoxe, mais il est certainement à mettre dans cette terre qui continue de nourrir, bien que politiquement morte (en tant que telle) depuis des siècles, les esprits de tant de personnes qui rêvent de voir enfin s’instaurer une ère de dialogue des civilisations, des cultures. C’est que cette terre située géographiquement à la limite de deux mondes, l’Orient et l’Occident, fut et demeure potentiellement, une terre riche d’espérance, de symboles.

 

L’Andalousie est donc notre mère à tous, elle est la mère  de l’Orient et de l’Occident. Elle est aussi bien évidemment la mère de l’au-delà des mers, de cette terra incognita que « découvrit » Christophe Colomb, un homme qui mit les voiles à Séville,  la capitale de l’Andalousie et qui, dit-on, aurait été guidé par un navigateur arabe. Mais Colomb ne rêvait que d’or et d’argent, déjà un yankee.

L’Andalousie est une terre d’Amour. Avant de mourir, notre mère, pour être juste envers tous ses enfants, a rendu deux âmes, pour léguer à chacun les clefs de son bonheur : une âme vers l’Occident, une âme vers l’Orient.

 

Une âme qui s’appelle Averroès pour les occidentaux. Ils avaient besoin de découvrir Aristote, ils avaient besoin de lui, eux qui étaient appelés à découvrir de nouvelles terres physiques, à maîtriser la nature. Ils avaient besoin d’une philosophie des essences, qui accordent le primat aux choses de ce monde, car c’était là l’objet même de la civilisation occidentale, mener les hommes vers la maîtrise de l’atome, de la civilisation matérielle. Comme Robinson Crusoé dans son ile, Colomb comptait son temps en argent. Aucune ambition métaphysique.

Henry Corbin, orientaliste devenu oriental, aurait préféré que l’Occident suive plutôt Avicenne - qui, pour les Arabes était resté ambigu, ni suffisamment aristotélicien, ni suffisamment musulman – au lieu d’Averroès. Il avait raison de préférer un homme qui parle des anges, à un homme qui expose une philosophie des choses.

L’Histoire ne fait pas de sentiment, on ne peut pas la rendre conforme à nos vœux, fussent-ils des plus sincères. Averroès, lui restitue un Aristote à la mesure des occidentaux, de l’époque qui va le suivre. Son œuvre sera dévorée par les esprits, elle en sera pour des siècles la principale nourriture. C’est sans doute la raison pour laquelle le destin a voulu que bien qu’enterré une première fois à Marrakech, le corps d’Ibn Rushd fut exhumé pour être transféré en Andalousie, rendu à la terre qui allait devenir doublement « occidentale ». Le corps d’Averroès est le témoin de la dette, toujours courante, de l’Occident à l’Orient.

 

Une autre âme s’appelle Ibn ‘Arabî, c’est cette âme qui nous occupe le plus aujourd’hui pour cette rencontre. Elle correspondait aux besoins d’une société qui allait être bientôt sur le déclin, une civilisation usée, mais surtout en butte à des difficultés intellectuelles. Ibn ‘Arabî fait ses adieux à son Andalousie. Il a fui l’Inquisition almohade qui sera bientôt remplacée par la SANTA INQUISICION du Cardinal Cisneros. On peut même dire qu’il fuyait déjà la Sainte Inquisition instituée par le pape, lui qui avait le pouvoir de lire l’avenir. L’âme d’Ibn Arabî s’en est allée laissant la place à l’âme chrétienne. La  noblesse vraie a laissé la place à une parodie de noblesse. C’est pourquoi le malheureux Cervantès écrira son Don Quijote de la Mancha, pleurant un passé irrémédiablement perdu.

En vain les Espagnols tenteront d’imiter le raffinement andalou. Leur effort moral et esthétique sera vaincu par la tentation de l’or qui accaparait tous les esprits. L’or qui tue toute humanité, qui rend aveugles et sourds, et que l’on ramenait par charge entière des lointaines terres nouvelles d’Amérique, arraché par l’épée aux Incas et aux Aztèques, dont on ne prend même pas la peine de transcrire l’écriture, parce que les conquérants n’ont rien de chrétien, analphabètes qu’ils étaient comme cette brute de Pizarro. C’était le siècle bien nommé Siglo de Oro.

Cervantès a montré l’impossible chevalerie sans l’islam. Une ambiance de torpeur s’était installée en Andalousie.

 

L’Orient musulman avait fait éclater son scandale. Le théologien Ghazzâlî (mort en 505/1111) avait proclamé l’échec de la falsafa. Il semblait même l’avoir définitivement terrassée. Mais quand bien même il aurait réussi, quand bien même il aurait pu établir les preuves définitives de la fausseté des idées des péripatéticiens, cela ne suffisait pas à calmer les esprits, à rassurer les croyants. Car la production des hommes chargés de défendre la religion était encore loin de fournir des réponses satisfaisantes, capables de mettre un terme aux tensions, et de rassasier les esprits qui eux avaient soif non pas d’or, mais de vérité. Un émoi profond s’était emparé des gens du Maghreb. Sous les Almoravides, on avait même brûlé le plus célèbre ouvrage de Ghazzâlî, Ihyâ ‘ulûm al-dîn. Les maghrébins étaient réfractaires à la critique du passé, du salaf. Ils montraient déjà les premiers signes de sclérose intellectuelle. Ils préféraient rêver sur leur passé plutôt que de se secouer. On sait ce que cela leur coutera.

 

Il fallait s’empresser de venir en aide à leurs frères d’Orient. L’occident de l’islam devait prouver et allait prouver qu’il avait les ressources intellectuelles pouvant compenser la faiblesse et l’usure qui se manifestaient en Orient. Ibn Tumart, l’inspirateur des Almohades revient de son voyage en Orient, avec un diagnostic clair, et des idées qui lui semblent être le remède. Il met un peu plus de rationalité au fond de la réflexion théologique. Il appelle son mouvement al-Mouwahiddûn, les Unitaristes. Le mot est prononcé, la problématique est énoncée. C’est le maître mot, la solution. Chacun y met le sens qui lui convient, mais tous ont conscience qu’il faut ramener les maux des musulmans à l’unité. Car l’unitarisme des almohades, ce n’est pas seulement la re-proclamation de l’unité divine prônée par la théologie musulmane, que tous les musulmans connaissent et approuvent.

Averroès penseur, à ne pas confondre avec idéologue, des almohades,  se fait l’apôtre lui aussi d’une idée de l’unité, et en vient à professer l’idée de l’unité de l’âme, de l’intellect, du moins est-ce ainsi qu’on le recevra longtemps, mais combat Ghazzâlî pour relever ses faiblesses et les contradictions de son système de pensée théologique tout en désarçonnant Avicenne célèbre philosophe, cible du théologien.

Ibn ‘Arabî, reconnaît que Ghazzâlî n’a pas connu la vérité, haqîqa, mais sans malmener le penseur du Khorasan, comme le fait Averroès. Il est vrai que Ghazzâlî a conforté pas mal la position du soufisme. Unité de pensée (monolithisme ?) en politique, unité de l’âme en philosophie, et unité de l’être dans le soufisme.

C’est Ibn ‘Arabî qui tel Zarathoustra descendant de sa montagne va rapporter la solution, fruit de ses longues années de méditations, pardonnez-moi, fruit de ses longues années de patience devant le seuil de la Providence. Il rapporte sa découverte et s’empresse de prendre le chemin  de l’Orient, car il sait que c’est surtout là que l’on a le plus besoin du remède qu’il vient de découvrir et qu’il sera le plus écouté. Le monde derrière lui va bientôt s’écrouler. Si j’étais un poète, je dirais que c’est à cause de son départ que la partie musulmane de l’âme andalouse va s’effondrer. C’est normal. Il en était le pilier principal.

Paradoxalement, l’Orient bien que ruiné, rendu exsangue par les hordes mongoles, connaît surtout des problèmes spirituels. Mais est-ce si paradoxal que cela, notre monde qui commence à mettre les pieds dans le cosmos, ne souffre-t-il pas, au faîte de sa puissance, de la crise spirituelle ?

 

Pendant que certains tentent en vain de freiner l’avance des troupes mongoles, d’autres sont en train d’étudier, de fréquenter des maîtres en ayant conscience que le vrai jihâd était là, dans l’étude. On y développera le système de la wahdat al-wujûd de façon extraordinaire. Ils auront eu raison : les vainqueurs mongols ne trouveront rien à dire devant l’excellence de la pensée développée par les maîtres soufis face aux maîtres spirituels bouddhistes. Vainqueurs par l’épée, ils seront vaincus par les cœurs, mais pour leur plus grand bien. Si pendant des siècles, en Occident, on ne pensa plus qu’Averroès, en Orient, on ne pensa plus qu’Ibn ‘Arabî, même si ce ne fut pas toujours pour l’approuver. Et d’ailleurs ceux qui pensent encore quelque chose dans ce même Orient ne pensent qu’Ibn ‘Arabî. Jusqu’au début du 16ème siècle, les intellectuels iraniens furent tous férus d’Ibn ‘Arabî ; après l’avènement des Safavides, cela continua avec moins de liberté, jusqu’à Mullâ Sadrâ Shîrâzî, pour ne citer que le plus célèbre d’entre les penseurs. Ce dernier est à notre sens une survivance de l’héritage akbarien, un penseur ayant survécu à la glaciation safavide, plutôt qu’un effet d’une prétendue glorieuse époque. Cet engouement pour Ibn ‘Arabî n’est pas exclusivement comme on veut le faire penser, la spécialité des chiites. Ces derniers sont au contraire l’exception qui vient confirmer la règle. Ibn Arabî est au-dessus des écoles juridiques.

Les plus grands noms, ceux-là même qui font autorité dans les écoles religieuses en Iran ne sont pas des iraniens. Dâwûd Qaysarî, Shams al-Dîn Fanârî, et Abdulghanî Nâbulsî, contemporain de Mullâ Sadrâ, se situent dans l’empire Ottoman. Tous ces grands intellectuels musulmans ont été nourris par la puissante et vivifiante œuvre akbarienne.

Avec l’intérêt de plus en plus croissant que l’on constate dans le monde d’aujourd’hui,  les hommes sont peut-être sur le point de parvenir à cette unité d’orientation des cœurs qui caractérise l’enseignement du shaykh al-Akbar, qui n’est pas le monolithisme religieux, fondé sur la violence et la haine, et qui n’a jamais fait le lit que de l’échec et du remords. Le retour constaté de plus en plus, de l’enseignement d’Ibn Arabî, auquel participent d’ailleurs un grand nombre d’intellectuels espagnols, est sans doute l’indicateur, le témoin et le véhicule d’une nouvelle aspiration à une réconciliation entre l’Orient et l’Occident. La wahdat al-wujûd n’est certes pas un slogan politique, ni même une position intellectuelle. Elle affirme seulement un moment de la réalisation du sâlik, de celui qui chemine vers Dieu, où il perçoit le monde autrement que l’homme ordinaire le perçoit. (C’est un événement qui survient en lui, non en Dieu. Dieu n’a jamais cessé d’être proche de l’homme). Mais elle est à même de contribuer à dépasser voire à briser certaines limites psychologiques qui aujourd’hui encore dressent leurs spectres entre les hommes. D’ailleurs, il faut noter que bien que l’expression ait fini par résumer l’enseignement du Shaykh al-Akbar, il faut toujours garder à l’esprit, que le Shaykh al-Akbar ne s’en est jamais servi pour en qualifier son enseignement. Il en va d’ailleurs de même pour la doctrine de l’unité transcendante des religions, wahdat al-adyân, dont on retrouve la notion dans son enseignement, mais qui ne figure pas comme expression dans son œuvre. Le terme qui qualifie le mieux son enseignement est celui de ‘ilm, de science initiatique. Car le but du ‘ilm est la consolidation de la foi.

 

Omar Benaïssa



[1] On peut lire à ce sujet le travail inestimable de Rodrigo de Zayas intitulé  L’expulsion des Morisques ou le racisme d’Etat, édition la Différence, Paris, 1992 

[2] On sait que Platon, dans le Timée, situait cette île disparue dans les parages de l’Andalousie, à l’Ouest des Colonnes d’Hercule.

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Homère - dans Politique fiction
5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 22:30
La recomposition de l’Orient ?

 

La recomposition de l’Orient ?

 

Les empires  tendent naturellement à renaître métamorphosés, de  leurs cendres.

La crise que traverse  actuellement la Grèce nous donne l’occasion de le vérifier.

L’Allemagne, terre des aryens revendiquerait l’expulsion hors de l’Union Européenne, de la Grèce terre des Hellènes.

 Que la Grèce y soit entrée par effraction est évident, une double effraction d’ailleurs. La première effraction est celle commise par deux présidents français qui ont voulu ardemment que la Ligue Achéenne y entre absolument. Une Europe sans la Grèce ?? Inimaginable. Le nom même d’Europe est d’origine grecque.

Depuis le Moyen Âge, avec l’assimilation d’Aristote à l’héritage chrétien, et  plus tard à la Renaissance avec la récupération de la poésie et de la tragédie grecques, l’Occident n’a pas cessé de  chercher à coller le wagon bancal de la  Grèce à sa locomotive, comme une sorte de caution sérieuse et de baraka des origines.

On ne savait pas alors que c’était l’Occident qui se tortillait et se contorsionnait pour ressembler à  la Patrie de Périclès et de Phidias pour justifier en histoire en un humanisme que le christianisme seul n’avait pas pu alimenter et rendre crédible, et qui d’ailleurs va voir le jour en réaction au cléricalisme.

L’homme est la mesure de toute chose… Seul l’héritage Grec se présentait sérieusement et utilement. L’Europe valait bien une Grèce, quitte à la supporter sur ses épaules devenues frêles.

La deuxième effraction est celle que les Grecs de notre temps, auraient sciemment commise en  fraudant sur la réalité de leur économie. Ils ne remplissaient pas les conditions de l’adhésion à l’UE. Pourtant, avec la complicité bienveillante des autres pays européens, la Grèce est devenue membre à part entière  des Douze.

Il fallait se hâter  de l’absorber, avant même sa maturité…, sans prendre la peine de se demander si à manger trop vite, on ne risquait pas une indigestion, voire une intoxication.

Des considérations purement politiques avaient conduit les dirigeants de la CEE à cette décision : on voulait sûrement déjà donner aux Turcs un signe …

Seulement voilà : la Grèce est le pays des mythes, chacun le sait.

La Grèce antique était certes le pays le plus occidental de l’Orient. Mais elle faisait partie de l’Orient, et continue d’en être l’âme. Quand Alexandre de Macédoine voulut conquérir le monde, il n’alla pas du coté de l’ouest, mais du côté où il y avait du monde, je veux dire de la civilisation.

Les guerres du Péloponnèse se faisaient entre Grecs, ou contre les Perses, contre l’Egypte, pas contre les Gaulois ou les Germains.

Les Achéens qui menaient la ligue hellénistique combattirent les Troyens en Anatolie, pas les Romains qui n’existaient pas encore.

Les premiers chrétiens ne s’y trompèrent pas qui choisirent Rome, la deuxième Troie, comme capitale…  Il y avait risque à choisir Constantinople : elle était trop orientale pour servir de capitale à une religion nouvelle qui ne pouvait trouver d’adhérents que dans des terres vierges.

Quand le Sultan Ottoman, Mehmet al-Fâtih, le Victorieux, prit possession de Constantinople en 1453, cela se passa presque dans l’indifférence de l’Occident catholique.

Un professeur de mes relations m’a dit un jour que le Sultan Ottoman entrant en vainqueur dans la capitale orthodoxe aurait dit : « Ce jour est celui de la revanche de Troie !! »

Cette information me fit dresser les cheveux. Un signe d’une présence de cette Cité qui malgré sa défaite eut plus de trace dans les cœurs et les mémoires que les vainqueurs partis sans bonheur.

Le sultan était-il un fin connaisseur de la mythologie grecque, et quand bien même le serait-il, en quoi cette déclaration aurait-elle eu un sens pour lui ?

L’islam était en territoire grec dès les premières années qui ont suivi la naissance de l’état prophétique de Médine. Déjà au 12ème siècle, les Seldjoukides occupaient une grande portion de l’Anatolie, et la population grecque se convertissait lentement et surement à la religion nouvelle. C’est dire que l’élément grec était déjà la principale composante de la population musulmane anatolienne. La contrée fut d’ailleurs appelée Arz al-Rûm, la terre des Romains (Empire romain de Byzance). Il y a toujours une ville à l’ouest de la Turquie, du nom d’Erzurum.

Et il est fort probable que des penseurs Grecs avertis et initiés au sens de la mythologie, aient eu envie de suggérer au vainqueur de Constantinople, Mehmet Fatih, de placer sa victoire, dans la continuité historique, voire mythologique.

J’ai cherché une référence à cette déclaration du Sultan. J’ai appris alors que les historiens turcs ne font pas l’unanimité au sujet de cette anecdote, mais qu’il en existe qui y croient dur comme fer.

Si je m’en sers, ce n’est pas que je possède une preuve incontestable de son historicité. Je considère seulement que le seul fait qu’une telle histoire ait existé et nous soit rapportée mérite d’être médité. Même fut-elle concoctée « sans doute par quelque Grec renégat, ou plutôt imaginée par quelque historien bel esprit. » comme le met dans une note V. Leclerc, à son édition des Essais de Montaigne, à propos du passage où le penseur bordelais, évoque une correspondance adressée par l’Ottoman, Mohammad al-Fâtih au pape Pie II : « Mahumet second de ce nom, empereur des Turcs, escrivant à nostre pape Pie second : ‘’Je m’étonne, dict il comment les Italiens se bandent contre moy, attendu que nous avons nostre origine commune des Troyens, et que i’ay comme eulx interest de venger le sang d’Hector sur les Grecs, lesquels ils vont favorisant contre moy[1] »

J’avoue que je ne connaissais pas cette référence sur laquelle je suis tombé par hasard en lisant un article de Les Troyens aux origines des peuples d'Occident, ou les fantasmes de l'Histoire par Jacques Poucet, Professeur émérite de l'Université de Louvain, et Membre de l'Académie royale de Belgique sur lequel je suis fort heureusement tombé en faisant une recherche sur internet.

Le plus frappant est que, à la suite d’autres, ce chercheur a relevé l’omniprésence de la revendication d’une ascendance troyenne tout autour du bassin méditerranéen, et même dans les pays nordiques, chez les Vikings par exemple. Il suffisait qu’un Troyen pénètre dans un pays pour que, comme par inoculation ou par une opération spirituelle, tous ses habitants reçoivent la qualité de troyens. Les Turcs se disent descendants de Troie, de même auparavant les Romains, les rois de France, et même jusqu’en Scandinavie le nom de Troie sera synonyme de noblesse et de grandeur d’âme.

Quel formidable destin et quelle prodigieuse revanche pour une cité qui fut pourtant vaincue et incendiée par les Grecs.

On est frappé par la revendication récurrente et continue dans l’histoire, sans que l’on s’explique la raison, puisque  a priori, il y aurait plus de raison de revendiquer une ascendance du côté des vainqueurs, Ulysse et Agamemnon par exemple. Or la famille de Priam a récolté plus de  sympathie et de fidélité des cœurs que la coalition achéenne. Il faut croire que l’humanité a longtemps pleuré la cité d’Ilion, que célébra Homère dans son Iliade.

 

Il existerait donc une conscience métahistorique (au-delà de l’histoire officielle) qui voudrait que les évènements antiques subsistent dissimulés dans quelques rares esprits et se transmettent in extremis parfois avec le témoignage d’un seul homme, d’une génération à l’autre jusqu’à nous surprendre en émergeant inopinément de nos mémoires.

Il me suffit de rappeler qu’un grand guerrier, le phénicien Hannibal, le maître de Carthage, qui en son temps de gloire fit le siège de Rome après avoir traversé les Alpes avec ses éléphants africains, a fini sa vie, assassiné en terre d’Anatolie où il s’était réfugié espérant retrouver l’énergie de ses ancêtres troyens…

C’est peut-être ce genre de sacrifices qui entretiennent la mémoire d’un évènement que l’on crut mythique et imaginaire.

Il faudra bien qu’un jour un chercheur motivé prenne sur lui de nous dénouer l’intrigue, de lever le voiles sur les raisons pour lesquelles Troie continue de hanter les esprits.

 

Toujours est-il qu’au 15ème siècle, le colonialisme, invention occidentale, n’existait pas encore : au lieu de finir comme des « indigènes » colonisables ad vitam aeternam, les Grecs de l’Anatolie se convertirent en masse et sont aujourd’hui la principale composante ethnique de la Turquie. L’assimilation des Grecs était si avancée que beaucoup d’entre eux occupèrent des fonctions supérieures dans l’Etat Ottoman. Les frères Barberousse qui furent chargés de protéger les musulmans chassés d’Espagne étaient originaires de Crète.

Seulement voilà, l’Occident persiste à ne considérer comme véritable grec que le grec chrétien orthodoxe. Comme il ne considère comme slave que le slave chrétien et comme égyptien véritable que le copte : on a laissé massacrer les musulmans bosniaques, car ils sont des slaves… musulmans. Le nationalisme a aveuglé des consciences qui se disaient pourtant chrétiennes, donc non violentes.

Le renouveau de l’Orient proche se voit ainsi dans cet épisode de la crise grecque : on chasse la fausse Grèce, pour lui permettre de redevenir ce qu’elle a toujours été : une composante de l’Orient, et les Turcs comprendront enfin qu’ils n’ont rien à gagner à frapper aux portes d’une Europe qui n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même.

Les Grecs seraient bien inspirés de saisir la chance historique qui leur est offerte de se rapprocher de leur seul allié naturel : la Turquie.

Europe était le prénom de la princesse phénicienne qui fut ‘’ravie’’ par des « Grecs ». Il n’est donc un prénom grec que par adoption. Son mythe symbolise l’amour qu’éprouvaient les Grecs pour la culture orientale. Les Grecs étaient ‘’ravis’’ par la culture phénicienne qui avait inventé l’alphabet. Leur alphabet n’est autre que celui des phéniciens. Alpha, beta, gamma, delta,  (ABCD), et en arabe, alif, ba, jim, dal (Abjad).

Bref le mot Europe signifie Belle. Même la lettre E ressemble à s’y méprendre au ‘ayn de l’arabe. Et dans la langue du Coran, le mot arab, ‘urub, connote les significations d’éloquence et de beauté. Décrivant les belles du paradis, le Coran les qualifie de ‘uruban (belles à la taille élancées, pas forcément européennes).

En retournant en Orient, les Grecs retrouveront leur âme perdue et leur gloire.

Si les sirènes de la haine voulaient bien se taire, j’ajouterais que ce qui est valable pour la Grèce l’est aussi pour l’Arménie et la Géorgie.

Omar Benaïssa, Paris

 

[1] Les Essais de Montaigne, Livre II, chapitre XXXVI.

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