28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 15:01

 

La Révélation du Coran

Il y a une oumma, une communauté, une société musulmane. Entre les musulmans et les autres communautés, il y a les Gens du Livre, c’est-à-dire ceux qui ont reçu auparavant une écriture révélée, et qui sont les chrétiens et les israélites, les Sabéens et les zoroastriens selon certains savants musulmans. Il faut constater que les docteurs de la Loi musulmane ne font pas de distinctions entre les sectes chrétiennes et juives. Les gens du Livre peuvent être assimilés aux musulmans, si l’on prenait l’islam dans sa définition première exclusivement. C’est en effet le patriarche Abraham – la paix soit sur lui – qui, d’après le Coran, nous « a jadis nommés Ceux-qui-se-soumettent à Dieu » (XXII, 78). Comme l’enseigne le grand mystique andalou Ibn ‘Arabî (mort à Damas, en 1240), Adam est le père des hommes, et Abraham est le père des croyants.

Outre les Gens du Livre, le Coran distingue ceux qui croient en Dieu mais qui lui adjoignent d’autres divinités, ce sont les polythéistes et les idolâtres, al-mushrikûn, de ceux qui, hommes ou femmes, nient totalement jusqu’à l’existence de Dieu : ce sont les incrédules, les impies, les dénégateurs, al-kâfirûn.

Le ton parfois sévère du Coran à l’égard des chrétiens et des juifs est toujours accompagné d’un appel à revenir à la raison, à se remettre dans le Vrai. En tant que religion abrahamique, le Coran prône une religion ouverte. Il ne ferme jamais les portes. Il nourrit le débat, et ne désespère pas d’être écouté.

Mais il existe ici aussi un sens ésotérique du mot Oumma, qui désigne les croyants de toutes les religions qui ont réussi à transcender la forme particulière de la religion dans laquelle ils sont nés pour s’élever au sens primordial où tous les hommes et les femmes réalisent pleinement le sens de l’unité.

Le Coran se distingue des autres livres sacrés en ce qu’il est le seul à nous parvenir entièrement dans la langue même dans laquelle il a été révélé. À part cela, il se veut un Rappel, une récurrence des messages qui l’ont précédé. C’est pour cela que les musulmans acceptent le fond de vérité qu’il y a dans la Bible et les Évangiles, même s’ils leur reprochent de comporter des glissements de sens occasionnés par les traducteurs ou même des ajouts parfois manifestes, comme nous l’apprennent les savants même de l’Occident.. On ne s’étonnera donc pas de trouver les noms d’Abraham, de Moïse, de Jésus, et d’autres envoyés de Dieu, apparaître plus souvent que celui de Muhammad – que le salut de Dieu soit sur eux tous ! Mais ne l’oublions pas, la personne du Prophète est présente en tant qu’interlocuteur même du Coran. C’est sur lui que s’effectue la descente sacrée, le tanzîl. En tant que réceptacle du Coran, il en est le premier commentateur. Seul connaît parfaitement le Coran celui à qui il a été révélé.

Le Coran est le miracle du Prophète Muhammad, comme ressusciter les morts fut le miracle de Jésus, et triompher de Pharaon fut le miracle de Moïse. Les Arabes rendaient un culte à l’éloquence, comparable au culte des Grecs pour la beauté plastique. Les plus beaux poèmes des Arabes d’avant l’islam, étaient primés en recevant l’insigne honneur d’être suspendus sur les murs du Temple de la Kaaba, afin de les associer à la plus haute inspiration et de les faire connaître des pèlerins qui se rassemblaient chaque année à la Mecque au moment du Hajj qui fut institué par Abraham.

Or, le miracle du Coran c’était, aux yeux des Arabes, la beauté sublime de la langue dans laquelle il a été révélé. Beaucoup d’entre eux auraient embrassé l’islam à cause du caractère inimitable du verbe coranique qui d’ailleurs lance un défi à tous les poètes arabes pour « produire une sourate semblable », défi que beaucoup ont tenté, en vain, de relever. Bien sûr, ce miracle était d’abord destiné aux premiers auditeurs du Coran, à ceux qui avaient la capacité d’en comprendre la pureté de la langue et qui aussi n’auraient pas manqué de relever la moindre faute de style s’ils en avaient eu l’occasion. La langue parlée par les Arabes aujourd’hui est loin de rivaliser avec celle des contemporains du Prophète.

Plus tard, les savants musulmans vont étayer la défense du Coran avec des arguments qui ne seront plus seulement littéraires. Parce que la langue arabe était devenue une langue codifiée et policée, une langue des villes et des savants et des penseurs, envahie par un vocabulaire technique et les néologismes qu’il crée.

Il n’existe pas de commentaire canonique du Coran. Aux yeux des musulmans, la pratique exégétique reste ouverte et permise. Certains commentaires remontant aux premiers siècles de l’islam continuent de faire autorité en raison précisément de leur ancienneté qui les rapproche de la première période de l’islam.

Il en existe aujourd’hui des centaines qui ont été imprimés ou qui sont demeurés à l’état de manuscrits. Des centaines de commentaires sont mentionnés par les sources mais ont disparu.

Les confessions musulmanes (sunnites, chiites, kharijites) ont chacune produit des commentaires du Coran. De même, toutes les écoles de pensée (mu‘tazilite, ash‘arites, soufis, littéraires, etc.). Il existe aussi des commentaires du Coran envisagés sous l’angle de la grammaire et de la rhétorique.

Le Coran se situe dans la chaîne des révélations célestes. Il revendique sa place comme un achèvement de ce processus : en tant que tel, il inspire une philosophie et une phénoménologie de l’esprit religieux. Il parle de Dieu, il fournit les éléments qui Le font connaître aux hommes, ainsi que les moyens et voies de Sa manifestation dans le temps et l’espace des hommes : c’est une théologie. Il ordonne aux croyants de s’organiser selon des règles précises : c’est une sociologie, un droit et une économie. Enfin, il est perçu par cet organe subtil qu’est le cœur : il prône une voie mystique. En un mot, il propose un mode de vie nouveau complet.

Définition du monothéisme

L’unité divine est définie dans les versets concernant directement Dieu, dans ceux qui traitent de la prophétie, de la création des hommes et dans l’ordre de la nature, en tant que signes et arguments étayant l’existence de Dieu Un, comme la cause de tout ce qui est. Le mot tawhîd est un substantif issu d’un verbe signifiant le fait de ramener à l’Un (ahad, unité principielle et wâhid, unité multiple), de réunifier ce qui est multiple en apparence. Il résume à lui seul toute la doctrine de l’islam. 

L’unité de Dieu est une des questions les plus discutées dans la doctrine de l’islam. Facile à énoncer et à accepter par la raison, elle se révèle des plus difficiles à saisir, quand on l’aborde sous l’angle de la foi. Comment l’être contingent peut-il appréhender l’Etre nécessaire, comment le créé peut-il saisir l’Incréé, comment l’adventice peut-il comprendre l’Eternel et communiquer avec Lui ? Où se trouve le point de jonction entre ces deux entités ?

L’unité divine, n’est pas en contradiction avec la multiplicité des formes de Sa création, de l’univers dans son entièreté. Tout simplement parce que, disent les mystiques de l’islam, l’univers est le lieu de Sa manifestation. « Le monde est créé par Dieu », veut dire que le monde est l’image, la manifestation des Noms qui désignent tous une seule Essence, celle de Dieu.

La loi divine, la shari’a, donne des indications pour trouver son chemin et obtenir les réponses et les signes de cette communication possible entre Dieu et la créature.

Les croyants croient en l’unité divine et aux Prophètes, aux Livres révélés et aux anges ainsi qu’aux rétributions pour les bons (Paradis et délices) et châtiments pour les méchants (Enfer et tourments).

Le nom Allah apparaît tant de fois dans le Coran… Il n’est question que de Lui, parce que tout se ramène à Lui. C’est un Dieu vivant, agissant dans le monde, maître de Sa création et en assurant à chaque instant sa maitrise. Rien ne Lui échappe. En multipliant les occurrences de Son Nom, Dieu nous enseigne à mieux Le connaître : Il n’est pas le Dieu des philosophes, simple conclusion abstraite d’un syllogisme, dont on se contenterait de prouver l’existence… loin du monde. C’est un Dieu qui demande à être obéi, et devant qui on rendra des comptes.

La citation du Coran par versets ou même par bribes de verset, dans l’argumentation notamment, est d’un usage très fréquent dans la littérature musulmane. Le Coran lui-même fut révélé progressivement sur vingt-trois ans (de 610 à 632 de l’ère chrétienne), au fil des circonstances (asbâb al-nuzûl). On peut ainsi affirmer que le Coran fut révélé par thèmes.

On pourra voir dans la sourate 10, les versets de la beauté, de l’art, etc., et dans une autre sourate des versets évoquant l’industrie et les techniques (celles notamment enseignées au prophète David).

La sourate de la Lumière parle des occasions qu’ont eues les hommes de sortir des ténèbres… de la passion.

Pourtant, ses chapitres ou sourates ne se découpent pas selon des thèmes ou des sujets bien déterminés. Les titres des sourates sont souvent en relation avec l’un des thèmes dont elles traitent. Mais les versets ne suivent pas toujours l’ordre et la linéarité d’un récit ou d’un exposé didactique. Il faut du temps pour se familiariser avec la technique d’exposition du Coran qui alterne parfois tous les genres dans une même sourate.

Nous ne pouvons ici évoquer chacun des thèmes abordés par le Coran. Il faudrait y insérer l’intégralité du texte, dans un autre ordre qui ne serait plus celui de la révélation. Car l’ordre des versets coraniques est lui-même matière à méditation pour les spécialistes.

Rappelons que pour un musulman, le Coran « contient toute chose ». Il est la parole éternelle et incréée de Dieu. Le kitâb, le Livre, c’est le monde, l’univers,  et les pages en sont les jours, les heures et les minutes ou tout simplement les circonstances qui voient les changements des choses, ou encore, le renouvellement perpétuel de la  création (tajdîd al-khalq).

Le livre est ce qui contient, consigne, tout ce qui est. A tout instant, à chaque page, tout ce qui est dans le monde est dans le Livre, et inversement. Le Livre est Sa Parole. Et l’univers est la copie de Sa parole, Sa parole réalisée, manifestée…

A chaque instant, le monde est conforme au Coran.  « …dans le Livre, Nous n’avons absolument pas omis la moindre chose.. » (Sourate VI, verset 38), “Mâ farratnâ fil kitâb min shay’in” …

On entrevoit ainsi la structure, la forme sphérique de l’écriture coranique… Il n’a pas la linéarité du récit humain que l’on a tenté dans certains livres sacrés, —sinon par segments— ni la structure en ‘‘édifice’’ du récit littéraire élaboré, de la fiction romanesque par exemple. ‘‘Mâ farratnâ fil-kitâb min shay’in’’ ne fait pas seulement référence au contenu du Coran, mais aussi à sa forme, qui est sphérique, qui contient par conséquent toutes les formes, car comme le cercle dans la géométrie plane, la sphère est la forme parfaite dans les volumes. Tout point sur la sphère est le bout d’un rayon par lequel on accède au cœur de la sphère. Les rayons sont nombreux, mais le cœur, le centre est unique, et immobile, invariable. C’est pourquoi le Coran a évité la linéarité, qui n’offrirait qu’une seule Voie aux croyants.

Chaque croyant peut suivre sa voie droite, son sirât al-moustaqîm, le rayon qui le rattache personnellement au Centre.

Tout ce qui se trouve sur la sphère est à égale distance du Centre. Car il est dit :

al-Rahmân ‘alâ al-‘arsh istawà…” (Sourate 20, verset 5), le Tout miséricordieux siège sur le Trône, (à égale distance de chacun de Ses sujets).

La rahmah est la bonté divine, en vertu de laquelle Dieu accepte et agrée la foi de chacune des créatures depuis la foi des grands saints de Dieu, jusqu’à « la foi du charbonnier », comme on dit en français.

L’homme ordinaire ne peut pas produire le Coran. Mais il peut l’imiter, en imitant celui dont le caractère était le Coran, le Prophète. Plus, il s’en rapprochera, plus sa parole sera semblable à celle du Coran. C’est ce qui explique que les grands esprits disent souvent les mêmes vérités.

Le Coran écrit par un homme ne serait que le livre de cet homme, car il serait dépourvu de la richesse de sens que peut garantir la parole de Dieu.

Dr Omar BENAISSA

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Omar BENAISSA - dans Débats
28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 14:57

Chapitre II

Le Coran, la première source de la sharia, qui sert de critère majeur

Le Coran est le livre contenant l’ensemble des paroles divines qui ont été révélées au Prophète de l’islam durant les 23 années de sa prédication à la Mecque puis à Médine. Le nom même de Coran lui a été donné par la révélation.

Il existe d’autres paroles divines que Dieu a adressées au Prophète mais qui ne font pas partie du Coran, et qui sont appelées traditions sacrosaintes (hadith qudsi) et qui ne sont pas insérées dans le texte du Coran.

Le Coran a été compilé après la mort du Prophète, sur la base des nombreuses copies plus ou moins complètes qui étaient en possession des premiers croyants. Et qui se complétaient les unes les autres. Le Coran se divise en sourates, au nombre de 114. Chacune des sourates se compose de versets qui varient en nombre. Les sourates sont classées par ordre de longueur, celles qui ont le plus de versets, de façon globale, sont placées au début.

Il existe plusieurs disciplines autour de l’étude du Coran, sur l’histoire de sa compilation, sur les lectures. Mais la science la plus célébrée est celle de l’exégèse du Coran, tafsîr, qui peut être fondée sur plusieurs dimensions du texte révélé. On s’intéresse à la grammaire du Coran, à sa langue, comme on s’intéresse à ses significations exotériques ou ésotériques (ta’wîl).

Enfin, pour notre propos, le Coran est la source principale de ce que l’on appelle la Sharia, c’est-à-dire la Loi que véhicule le Coran et qui est destinée à être suivie par les croyants qui souhaitent se rapprocher de Dieu. Les juristes ont dénombré un peu plus de 500 versets à contenu juridique direct.

Mais l’intérêt principal du Coran réside dans l’affirmation sans cesse rappelée et soulignée, du monothéisme, de l’unicité de Dieu, première loi de la Sharia, base et critère de toutes les autres. L’unité de Dieu, le tawhid, est au cœur de l’islam, de l’enseignement du Coran et du Prophète de l’islam. L’affirmation de l’unité du Dieu se situe au cœur de l’islam. La rejeter est un péché impardonnable, alors que tous les autres péchés conservent la possibilité d’une rémission.

Comment lire le Coran ? La réponse la plus sage aujourd’hui consisterait à dire : comme un livre ouvert. Au propre et au figuré. Au propre, car il y a malheureusement trop d’intervenants au sujet de l’islam qui n’ont jamais ouvert le Coran, ou qui tentent même le chemin inverse, comprendre le Coran à partir du vécu des musulmans. Cette lecture serait légitime à certains égards, comme technique d’interprétation. Mais elle ne saurait être intellectuellement honnête, que si elle est complétée par l’autre.

Au figuré, ce texte fondateur de l’Islam, a été révélé dans une langue spécifique, la langue arabe, à un peuple qui comprenait cette langue, les arabophones du Hijâz et de la péninsule arabique. Cela ne contredit pas l’universalité de son message. Jésus aussi parlait dans une langue qui était comprise par ses concitoyens, (araméen ?), mais son message ne s’adresse pas qu’à eux.

Une des conditions pour l’acquisition des sciences du Coran, ‘ulûm al-qur’ân, est donc une bonne connaissance de la langue arabe. L’arabe, comme toute langue, n’est pas une simple liste de mots qui auraient un sens unique définitif et figé. Elle est un corps vivant : elle possède ses formes d’expressions spécifiques et ses figures de styles. Le Coran recourt aux genres littéraires, principalement à l’exhortation et au récit, car en tant que message divin, il renseigne les hommes dans un but d’édification. Il recommande des actes et en interdit d’autres. Il recourt à l’argumentation, il promet, il met en garde, etc.

Lire le Coran aujourd’hui

Parlant de lui-même, le Coran dit : « … une noble lecture… que touchent seulement les purifiés. » (LVI, 77-79) Comment faut-il comprendre cette phrase ? S’agit-il d’une injonction ou bien d’un constat ? La différence est de taille. La deuxième interprétation serait presque le contraire de la première. L’injonction serait comprise ainsi : « Il faut vous purifier avant de toucher le Coran », alors que la deuxième signification serait : « Seuls ceux qui sont Purifiés, sont à même de toucher le Coran, c’est-à-dire que tous ceux qui touchent le Coran deviennent purs. » Autrement dit, s’agit-il d’une sommation rituelle ou d’un énoncé de principe ?

Cette antinomie a nécessité et justifié la distinction entre l’exotérique et l’ésotérique, le sens apparent et le sens caché. Dans le premier cas, le Coran est désigné comme un objet matériel. C’est le texte écrit ou imprimé sur un support quel qu’il soit. Le second cas nous met en revanche face à un sens du mot tout à fait autre. C’est un Coran en acte, un Coran âme et esprit du monde. Il s’agit du Coran, comme pouvoir actif d’interprétation et de signification du monde. Cela pourrait être le Prophète lui-même dont une célèbre parole dit que « son caractère était le Coran ». Seul un homme ayant atteint la pureté spirituelle du Coran peut en « toucher » le sens, par son esprit.

Pour surmonter la contradiction apparente entre les deux interprétations, la solution proposée est bien de les valider toutes les deux, en donnant bien entendu la préséance au sens obvie du texte, au sens qui vient spontanément à l’esprit du commun. Et de fait le musulman, ordinaire ou très cultivé, évitera de toucher une copie du Livre saint, sans avoir au préalable fait ses ablutions rituelles.

Mais ceci ne suffit pas à assumer pleinement le sens du verset – car comment expliquer alors que tant de musulmans ou de non-musulmans, ignorant cette injonction ou n’en tenant pas compte, touchent chaque jour des copies du Coran, sans s’être au préalable purifiés ? Force nous est alors d’admettre le second sens, de le privilégier même, tout en continuant à marquer son respect pour le Livre saint.

La question de la Loi (Shari’a)

Il existe deux sortes de lois divines :

Celles que nous recevons de Dieu en tant que commandements de notre conduite, et auxquelles nous nous soumettons de bonne grâce, et qui nous valent de mériter auprès de Dieu. Ces commandements s’adressent à tous les hommes y compris à ceux qui les rejettent, parce que la mission du Prophète concerne tous les êtres humains. Ils sont la Règle divine concernant les actes humains. Même si quelqu’un se dit mécréant ou athée, cela ne le dispense pas d’avoir à répondre de ses actes devant Dieu. La loi divine lui sera appliquée, car elle n’est pas spécifique aux seuls croyants.

Et celles qui se découvrent à nous par l’effort accompli par tous les hommes, croyants ou pas, visent à mieux connaitre la nature et l’univers.

Si les premières participent à l’édification de l’homme, à la réalisation de sa mission sur terre, les secondes nous révèlent partiellement l’ordre caché qui régit l’univers qui n’est chaotique que pour l’ignorant. Les premières mettent l’homme en harmonie avec l’univers et l’environnement.

Car l’homme est à l’origine un univers en miniature, un microcosme, alors que l’univers est un homme en grand, un macrocosme. Il y a une correspondance insécable entre les deux.

Dieu a donné à l’homme tout l’univers à coloniser.

Wa sakh-khara lakum mâ fi al-samawât wal-arz.. (Coran, )

Exemples de versets coraniques relatifs à la sharia

La racine sha,ra,‘, apparait à cinq reprises dans le Coran, une seule fois sous la forme sharî‘a, transcrite en sharia ou charia en français.

Une fois, au verset 48 de la sourate 5 al-mâ’ida :

[5:46] Hamidullah (voir aussi les versets précédents)

Et Nous avons envoyé après eux Jésus, fils de Marie, pour confirmer ce qu’il y avait dans la Thora avant lui. Et Nous lui avons donné l’Evangile, où il y a guidance et lumière, pour confirmer ce qu’il y avait dans la Thora avant lui, et une guidance et une exhortation pour les pieux.

[5:47] Hamidullah

Que les gens de l’Evangile jugent d’après ce qu’Allah y a fait descendre. Ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, ceux-là sont les pervers.

[5:48] Hamidullah

Et sur toi (Muhammad) Nous avons fait descendre le Livre avec la vérité, pour confirmer le Livre qui était là avant lui et pour prévaloir sur lui. Juge donc parmi eux d’après ce qu’Allah a fait descendre. Ne suis pas leurs passions, loin de la vérité qui t’est venue. A chacun de vous Nous avons assigné une législation et un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous, une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Allah qu’est votre retour à tous; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergiez.

[5:49] Hamidullah

Juge alors parmi eux d’après ce qu’Allah a fait descendre. Ne suis pas leurs passions, et prends garde qu'ils ne tentent de t’éloigner d’une partie de ce qu’Allah t’a révélé. Et puis, s’ils refusent (le jugement révélé) sache qu’Allah veut les affliger [ici-bas] pour une partie de leurs péchés. Beaucoup de gens, certes, sont des pervers.

[5:50] Hamidullah

Est-ce donc le jugement du temps de l’Ignorance qu’ils cherchent? Qu’y a-t-il de meilleur qu’Allah, en matière de jugement pour des gens qui ont une foi ferme?

Une deuxième fois, au verset 163 de la sourate al-a’râf :

[7:163] Hamidullah

Et interroge-les au sujet de la cité qui donnait sur la mer, lorsqu’on y transgressait le Sabbat! Que leurs poissons venaient à eux faisant surface, au jour de leur Sabbat, et ne venaient pas à eux le jour où ce n'était pas Sabbat! Ainsi les éprouvions-Nous pour la perversité qu’ils commettaient

Une troisième fois au verset 13 de la sourate al-shûra :

[42:13] Hamidullah

Il vous a légiféré en matière de religion, ce qu'Il avait enjoint à Noé, ce que Nous t'avons révélé, ainsi que ce que Nous avons enjoint à Abraham, à Moïse et à Jésus: «Etablissez la religion; et n'en faites pas un sujet de divisions». Ce à quoi tu appelles les associateurs leur paraît énorme Allah élit et rapproche de Lui qui Il veut et guide vers Lui celui qui se repent.

Une quatrième fois, au verset 21 de la sourate al-shura :

[42:21] Hamidullah

Ou bien auraient-ils des associés [à Allah] qui auraient établi pour eux des lois religieuses qu’Allah n’a jamais permises? Or, si l’arrêt décisif n’avait pas été prononcé, il aurait été tranché entre eux. Les injustes auront certes un châtiment douloureux.

Enfin, une cinquième fois au verset 18 de la sourate al-jâthiya :

[45:18] Hamidullah

Puis Nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre [une religion claire et parfaite]. Suis-la donc et ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas.

Voir aussi la racine qasas

Versets sur la racine fqh

L’intégrisme :

L’attitude qui consiste à exclure tout autre sens que le sens immédiat, c’est cela l’attitude intégriste. Ce n’est pas seulement une attitude religieuse, loin s’en faut. C’est une attitude humaine, trop humaine. Simple ignorance, elle s’appelle bigoterie ou foi du charbonnier. Mais quand elle aspire au pouvoir pour imposer sa règle, elle s’appelle intégrisme. L’intégrisme est une déformation de l’esprit, un mauvais pli de l’esprit qui se rencontre dans tous les systèmes de pensées, philosophiques ou religieux, politiques ou économiques. Il est suscité souvent par la peur ou la faiblesse des arguments, et par un déséquilibre dans la croyance.

Ce n’est donc pas pour avoir trop médité leurs livres saints que certains croyants deviennent intégristes. Bien au contraire, c’est parce qu’ils ne le lisent pas assez… L’intégrisme n’est pas dans le texte, mais dans l’esprit du mauvais lecteur.

La découverte et l’acquisition des différents sens du Coran demandent du temps, et aussi une adaptation de la psychologie de façon à la rendre conforme au savoir acquis. « Dieu n’impose à une âme que selon sa capacité… » (II, 286) Plus sa capacité sera étendue, plus Dieu lui imposera. Seuls ceux qui le méditent longtemps connaissent donc le Coran. « Mais seuls craignent Dieu, parmi Ses adorateurs, ceux qui connaissent. » (XXXV, 28). La connaissance de Dieu pousse à Sa crainte. Il s’agit ici pour le croyant de la crainte révérentielle mais aussi de la peur vis-à-vis d’un être Tout-puissant.

Plus on a de savoir et de foi, plus on se prémunit, comme traduit à raison Jacques Berque. Et inversement, moins on en sait, plus on ose…

Pour celui qui sait, il est évident que la foi ne relève pas de la contrainte.

« … Que croie celui qui veut, que dénie celui qui veut... » (XVIII, 29)

« Point de contrainte en matière de religion : droiture est désormais bien distincte d’insanité… » (II, 256)

Loi divine et liberté

Pour le Coran, la vraie liberté est celle que l’on expérimente en conséquence du choix que nous faisons de croire (de s’éloigner de la mécréance) ou de ne pas croire. C’est un acte permanent qui vise à se maintenir dans la « droiture » de l’axe divin. On n’est libre que dans la mesure où nous avons le discernement. Prendre Dieu au sérieux, telle pourrait se résumer la devise du croyant. Affirmer que l’on nait libre est un beau slogan dans le style romantique. Car il s’agit d’une déclaration de principe. Il reste encore à concrétiser cette liberté. C’est donc un programme pour une vie, une situation fragile, une conquête que l’on risque de perdre à tout instant. Cela demande toute la puissance de la foi.

‘’Rien n’est jamais acquis à l’homme…’’

On est libre de suivre n’importe quel chemin si l’on se moque de sa destination. Mais celui qui a un but clair, qui prend la parole de Dieu au sérieux, cherche le chemin le plus court qui y conduit.

Dieu est à égale distance des hommes. Et « Nous (Dieu) sommes plus proche de lui (l’homme) que sa veine jugulaire » (L, 16) Mais les hommes ne sont pas à égale distance de Dieu. Il en est qui s’éloignent, très loin même, mais qui ne sont jamais hors de Son regard et de Son emprise.

La religion, au sens de l’obéissance à Dieu, est choisie librement, sinon elle ne prend pas racine dans le cœur. Acte superficiel, elle s’expose à un rejet constant de la part du cœur qui n’y trouve pas sa sérénité. « Irions-nous vous les imposer contre votre volonté ? » (XI, 28)

Sans l’amour, sans l’adhésion du cœur, la Loi n’aurait pas de sens. «… Si vous aimez Dieu, suivez-moi pour que Dieu vous aime et vous pardonne vos péchés… » (III, 31). Autrement dit : « L’amour pour Dieu que vous avez dans votre cœur ne sera cohérent et méritoire que par l’obéissance active à la Loi que je vous apporte. » De ce point de vue, le Prophète est la Loi incarnée. Il est aussi la Voie qui conduit à Dieu. D’où la règle de l’imitation pratique du Prophète, et comme critère de la foi droite. Ici, transgresser la Loi religieuse a la même conséquence que transgresser une loi de la physique par exemple : si vous voulez tenter de défier la loi de la gravitation, vous retomberez comme un caillou. De même si vous ingérez un poison, vous risquez la mort.

Dieu a créé le monde par amour. Il S’y contemple, Il contemple les manifestations de Ses Noms. Il conseille à l’homme de faire l’effort de Le connaitre à travers Ses Noms et Attributs, de les imiter afin de s’en parer en réalisant leurs significations. Celui qui refuse d’assumer les Noms et qualités de Dieu, dira : ‘’Dieu seul peut tout, Dieu seul sait, moi-même je suis incapable, je ne détiens rien.’’ Il trouve ainsi prétexte à l’immobilité et au scepticisme en affirmant la transcendance et la toute-puissance divine. Certes, c’est Dieu qui en dernière analyse est le décideur et l’agissant en toute circonstance. Sa volonté ne saurait être contournée. Mais cette personne attribue à Dieu d’être la cause de son désistement de la mission que Dieu lui a confiée. Il prétend affirmer la transcendance de Dieu, mais il ne fait que dissimuler son refus de suivre le chemin de la perfection humaine. Car Dieu veut des êtres humains qui se réalisent, qui réalisent les meilleures performances dans la ‘’fuite vers Dieu.’’ C’st cela l’imitation qu’Il nous commande. Ses Noms sont là pour nous indiquer le chemin à suivre. Nous L’invoquons par eux. ‘’Acquérez les caractères de Dieu…’’, dit une célèbre tradition (takhallaqû bi-akhlâq Allah). On ne peut connaître l’Essence de Dieu, mais seulement Ses attributs et qualités.

La quête de la science est inscrite dans l’essence de l’homme, du fait même que la liberté s’obtient par la science sacrée, comme l’enseignent toutes les doctrines spirituelles.  

La liberté de l’homme découle de sa quête de la science. Chercher à savoir plus, c’est reconnaitre son ignorance. Or l’ignorance, l’ensemble des choses que nous ignorons, ne cesse pas de croitre au fur et à mesure que nous apprenons. Chaque fois que nous découvrons un secret de l’univers, ou de notre réalité intérieure, chaque fois que nous parvenons à une partie plate de la montagne, nous voyons poindre au-dessus de nous d’autres cimes qui nous appellent à relever le défi de la conquête.

C’est ce désir de savoir qui nous mobilise, qui est derrière le mouvement. En effet, nous ne vivons pas dans un ‘’paradis’’ où chacun recevrait directement chez lui le savoir, comme un service public, où les hommes n’auraient aucun défi à relever, pour s’affirmer par rapport à leur congénères. Nous vivons dans un univers d’émulation. Ce mouvement constitue notre manière d’exercer notre libre arbitre. Ainsi donc c’est parce que nous savons que nous ignorons des choses et qu’il y a des choses à découvrir que nous bougeons. L’ignorance savante est le moteur de l’histoire. Toute la science des hommes a consisté à sortir de l’ombre de l’ignorance un savoir resté longtemps en puissance.

Si nous savions tout de notre destinée, heure par heure, jour par jour, nous n’éprouverions aucune envie de faire quoi que ce soit. Puisque tout nous serait donné d’emblée. C’est là que paradoxalement, la liberté n’aurait aucun sens. Or fort heureusement, ce destin nous est caché ! Nous l’ignorons. C’est donc, grâce cette ignorance voulue par Dieu, qui nous sert de moteur, de motivation pour agir. Nous n’aurions pas cherché à savoir, si on savait déjà tout. Si nous savions par avance tout, le mouvement de l’âme et celui de l’esprit stopperaient net.

Chercher la science est donc une nécessité, pas seulement pour ce que cela procure comme joie, mais c’est un acte d’imitation de Dieu, le plus sublime qui soit. Au lieu de se contenter de ‘’Dieu sait tout, moi je ne sais rien’’ et rester les bras croisés. Lâ ‘ilma lanâ illâ mâ ‘allamtana.

On peut au contraire se rappeler chaque matin, que puisque Dieu sait tout, c’est alors chez Lui que je m’en vais quérir le savoir avec Sa bénédiction. Comme on L’implore pour ‘’le pain de ce jour’’, ‘’la santé de ce jour’’, demandons-Lui aussi le ‘’savoir de ce jour’’, qui est la nourriture de l’être.

C’est d’ailleurs pour nous aider à nous concentrer sur Sa quête, la quête de Son agrément, que Dieu ne nous révèle pas d’emblée notre destinée. Il nous priverait du bonheur immense que procure une découverte dans le monde sensible aussi bien que dans le domaine spirituel.

Le Coran dit de lui-même qu’il est ‘’un remède pour les hommes’’. Si les hommes veulent se soigner de leur angoisse existentielle, ils doivent s’engager sur la voie au terme de laquelle ils se libéreront de la charge qui alourdit leur pas. Suivre Dieu, Lui obéir, c’est s’alléger de sa propre inertie. Un dépendant à la boisson ou à la drogue qui fait l’effort de résister à la tentation de ses démons, se ‘’libère’’ de ses tendances mortelles. Se libérer, c’est apprendre à reconnaitre son statut de créature.

Certes la Loi divine doit s’exécuter. Mais quelle loi n’est pas de Dieu ? Dieu serait-il hors du monde, alors qu’« à Lui se soumettent tous les habitants du ciel et de la terre, bon gré mal gré, et qu’il sera fait d’eux à Lui retour » (III, 83) ? Pour un musulman, la loi de la gravitation est aussi une loi divine. Il n’y a pas conflit entre la nature et la culture, entre la science et la foi, l’intelligence et la révélation. Les lois de l’univers s’appliquent depuis la nuit des temps. Les hommes ne font que les ‘’découvrir’’ par leurs efforts de science. Que l’homme les connaisse ou les ignore, elles seront toujours là.

Il se dégage ainsi un autre sens du mot islam, envisagé comme la loi qui régit l’univers, loi à laquelle tout est soumis. Il y a une présence active de Dieu dans le monde. Il faut donc affirmer Sa suprématie, en dépit des apparences qui nous font penser parfois que Dieu est désobéi, que Sa volonté n’est pas faite. La création est répétée à chaque instant. Et chaque instant est le début de la création. C’est cela qu’implique la présence active de Dieu dans le monde. Son action nous est connue à travers ses plus beaux Noms. Et Dieu s’est prescrit l’amour, la miséricorde, al-Rahma.

L’ordre divin se révèle de deux manières. La première concerne l’univers : ce dernier obéit forcément à la volonté de Dieu. En ce sens, Dieu n’est jamais désobéi : l’univers est « musulman » car il est soumis à Dieu. Rien n’échappe à l’ordre divin, à Sa volonté. L’univers est parfait, car il émane de la volonté parfaite de Dieu. C’est l’imperfection inhérente à notre perspective qui nous le rend imparfait : ce que voit l’aigle planant dans le ciel est différent de ce que perçoit la grenouille coassant dans la vallée.

La soumission à Dieu de l’ensemble de l’univers est désignée par les docteurs, ulémas, par l’expression amr takwînî, c’est-à-dire le commandement divin en vertu duquel l’univers est soumis à Sa loi, du fait même que l’univers émane de Sa volonté créatrice : Dieu ne crée pas quelque chose qui pourrait échapper à Sa suprématie. Cette soumission concerne la création de façon générale.

La deuxième expression de l’ordre divin concerne les prescriptions religieuses que Dieu propose aux hommes qui croient en la mission prophétique, comme un moyen d’atteindre la perfection. « Vous avez en l’Envoyé de Dieu un beau parangon… » (XXXIII, 21). Pour connaître Dieu, il faut suivre les prophètes. Les hommes ont besoin de guides.

Cette seconde sorte d’ordre divin est désignée comme amr tashrî’î, commandement légiférant, et concerne les prescriptions religieuses énoncées par Dieu pour guider les créatures douées d’intelligence qui ont conscience que le respect des rites prescrits sont dans leur intérêt. Il s’agit ici de quelque chose auquel les hommes adhèrent en toute conscience ou rejettent en toute conscience.

Les prescriptions religieuses sont à entendre comme des prescriptions au sens médical, non comme des obligations abstraites. Il faut être convaincu de leur efficacité pour s’y conformer. Si vous voulez réaliser votre perfection, atteindre Dieu, alors faites telle et telle chose, évitez telle et telle autre, en toute liberté, de pleine adhésion de votre part. Comme s’il s’agissait de suivre à la lettre une ordonnance médicale. Ce qui est visé c’est d’imiter le Prophète. Ce n’est pas pour nous entraver, ou nous mettre dans la gêne, que Dieu nous prescrit Ses lois, c’est bien le contraire, c’est pour nous rapprocher de Lui.

Ces deux idées se résument ainsi : l’univers est un grand Coran, et le Coran est un univers en miniature, et les deux sont des paroles divines. Le Coran est l’image du monde, à chaque instant.

En tant qu’unité intégrante de l’univers, l’homme est soumis à la Loi divine, bon gré mal gré. En tant que croyant, il agit librement en optant pour l’observance des prescriptions religieuses. En tant qu’athée, il donne la preuve a contrario de ce qu’hors de Dieu, il n’y a qu’égarement.

 

 

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Omar BENAISSA
28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 14:45

Chapitre I

Aspects de la sharia

Introduction:

La sharia (transcrit aussi Charia, en français) est la Loi coranique, d’origine divine. Elle émane donc d’une source miraculeuse, mystérieuse, et s’exprime souvent d’une manière volontairement allusive, comme si elle attendait de notre part plusieurs interprétations possibles. Elle a été explicitée par le Prophète. Elle a encore besoin d’être éclairée par ce que l’on appelle les docteurs de la Loi, des savants qui ont acquis la compétence et parfois l’autorité pour soutenir un point de vue sur les règles d’application de cette Loi. Ces principes, définis par les hommes, sont distincts de la Sharia elle-même, et bien que s’appuyant sur cette dernière, ils ne sauront la supplanter. C’est pourquoi on dit que la Sharia est la Loi divine telle qu’elle est en Dieu, telle qu’elle formulée par Lui. Dès qu’elle est traduite, interprétée, elle perd son caractère absolu, et se relativise : aucun effort humain ne saurait épuiser toutes les possibilités d’interprétation de la parole divine. Les interprétations restent des points de vue dégagés par des hommes et n’engagent que ceux qui les énoncent et ceux qui y ajoutent foi. Ainsi il n’existe pas un seul jurisconsulte pour dire aux musulmans ce qu’ils doivent suivre dans les différents cas d’espèces légales. Est-ce à dire qu’il n’est rien d’immuable dans l’interprétation des principes coraniques ? Certes non, mais il suffit de dire que l’interprétation des hommes reste une interprétation des hommes, afin de permettre aux hommes de savoir que le point de vue qu’ils ont décidé de choisir ou de préférer n’est pas forcément le seul et unique, et n’est pas toujours complet. Et c’est ainsi qu’en choisissant librement, les hommes sont parvenus à une sorte de confirmation des principales règles du fiqh.

Il faut donc garder à l’esprit que c’est par erreur et mauvaise habitude que lorsqu’on parle de la sharia, qu’on soit amené à la confondre le plus souvent avec des principes qui ont été dégagés par des hommes, et qui traduisent donc un niveau de connaissance de ces derniers à des étapes particulières de leur histoire. Il serait plus juste de parler de fiqh, de compréhension et d’interprétation de la Loi divine plutôt que de celle-ci. Mais il arrive souvent qu’un sens métonymique l’emporte sur le sens originel, littéral.

Pour énoncer ces principes d’application, les hommes recourent à une méthode fondée sur ce que l’on appelle les sources du droit. Il s’agit du texte coranique qui est la source mère, suivi du texte de la tradition prophétique en tant qu’elle complète et explique la source coranique. Et enfin la raison ou l’intellect et toutes les voies permettant d’accéder à la certitude ou de s’en rapprocher.

Ces deux dernières sources peuvent se détailler ainsi : à la tradition prophétique, certains ajoutent la pratique des compagnons car ce sont ces derniers qui transmettent la Tradition, et à la raison, on ajoute le syllogisme, l’opinion publique des gens de Médine aux premiers temps de l’islam, etc.

Ces sources sont hiérarchisées, prioritaires les unes sur les autres, et parfois exclusives les unes des autres. Quand le Coran est clair sur un point, et qu’il tranche de façon compréhensible, on peut se passer de recourir à la tradition et à la raison. Et inversement si une tradition contredit le sens évident du Coran, on n’en tient pas compte, fut-elle rapportée par les hommes les plus crédibles de l’islam. Par exemple si une tradition affirmait que la prière (salât) est interdite, elle ne serait pas prise en compte parce que le texte coranique est clair à ce sujet. Plusieurs versets témoignent que la prière est indispensable parce que le Coran la demande à l’impératif pluriel et dans certains cas au singulier.

On peut comparer le fiqh aux textes d’application qui énoncent les détails d’une loi adoptée en assemblée parlementaire. Quand une loi permet quelque chose, ou quand elle l’interdit, des décrets suivent qui explicitent les conditions et les détails de son application.

La Sharia désigne donc la Loi telle qu’elle est dans la science divine. Cette Loi est révélée aux hommes par un Prophète, un Messager. Les hommes doivent cependant faire l’effort de la codifier pour la rendre applicable à eux-mêmes. C’est par métonymie que le résultat de cet effort est appelé Sharia. Le nom qui le désigne est celui de fiqh. On appelle faqih, le jurisconsulte, un homme ayant la compétence pour exprimer une opinion sur la Loi. Au pluriel, on parle de fuqahâ, en langue arabe qui est celle du Coran et celle du ‘’clergé’’ (uléma) de l’islam. Nous reviendrons plus loin sur ce que signifie cette compétence.

Les hommes ordinaires n’ayant jamais la capacité de se faire les traducteurs infaillibles de la Loi divine, les juristes ont besoin de préciser que leur savoir est relatif. Leur ‘’effort’’ (tel est le sens du mot ijtihâd) doit donc être repris à chaque génération, pour éviter aux hommes de tomber dans le piège de ceux qui suivent aveuglément des pratiques désuètes juste sous le prétexte que ‘’tels furent les agissements de nos anciens’’. Ce que des hommes ont fait, d’autres hommes peuvent le défaire, le modifier ou l’améliorer.

Le Coran emploie l’expression que la ‘’religion auprès de Dieu est l’obéissance, (l’islâm)’’, Elle signifie que la Loi (sharia) primordiale, permanente, en vigueur dans le monde, est celle de Dieu. Elle implique que l’acte de l’homme est jugé dans son essence même par rapport à cette Loi, et que la seule loi prise en compte auprès de Dieu est celle de … Dieu, de l’obéissance à Dieu.

Elle n’implique pas forcément que Dieu délègue aux hommes le droit de ‘’l’appliquer’’ (ce que demandent certains militants impatients ‘’d’appliquer l’islam’’ ou ‘’d’appliquer’’ la sharia.) Elle s’applique auprès de Dieu, que les hommes en soient conscients ou non, qu’ils le veuillent ou non. C’est la religion auprès de Dieu et il n’y a pas de contrainte en matière de religion ou à l’intérieur de la religion.

Les hommes ont cependant le devoir (s’ils y croient) de chercher à la connaître pour se l’appliquer à eux-mêmes. Savoir comment faire la prière, comment jeuner le mois de Ramadan, comment se marier, divorcer, comment élever ses enfants, accomplir le pèlerinage à la Mecque,…

Quant à soulever les gens pour réclamer ‘’l’application’’ de l’islam aux autres domaines, pour imposer l’islam, et le respect des lois divines, cela ne dissimule que des ambitions politiques, et une bonne part d’errements. C’est une attitude qui se fonde sur un principe faux : ‘’les musulmans connaissent le remède aux maux de leur société, il n’y a plus qu’à l’appliquer’’. Cela est faux.

Nous avons vu ces dernières années à quelle folie meurtrière ont donné lieu les tentatives ‘’d’application’’ de la sharia, menées par des ignorants qui n’ont de musulmans que la barbe et le turban.

Est-ce à dire que la sharia doit être abandonnée ? Pas du tout. Elle doit être vivifiée par les croyants eux-mêmes. Ces derniers pourraient faire reconnaître leur droit à la respecter par la voie légale, et à faire voter des lois générales en ce sens, par la voie démocratique.

Comme la définition pratique de la sharia diffère d’un pays à l’autre, d’une école juridique à l’autre, cette loi devra être ouverte, de façon à reconnaitre la liberté pour un musulman de recourir au mazhab qu’il souhaite pour être jugé ou pour obtenir réparation, en tant que mis en cause ou en tant que plaignant.

Seul un Prophète vivant, ou son représentant vivant ou un homme désigné par le Prophète peut être autorisé à mettre en pratique l’islam au niveau social, c’est-à-dire à en faire une loi en vigueur dans un pays ou un ensemble de pays donnés.

Il existe une tradition selon laquelle : « Seul connaît le Coran celui à qui il s’est adressé », c’est-à-dire le Prophète (s).

Si l’islam a survécu à tant de coups qu’il s’est infligé ou que les puissances rivales (occidentales ou orientales) lui ont infligé, c’est bien parce que sa Loi a survécu dans les cœurs individuels, dans la foi patiente des croyants aux yeux de qui Dieu triomphe à chaque instant même quand nous ne le constations pas avec nos yeux. La Loi divine s’applique à chaque instant avec ou sans le soutien d’un ‘’état islamique’’. Dieu est toujours victorieux, quelque soit le jugement des hommes, quelque soit le choix des hommes. Ghâlibun ‘alâ amrihi…

Le djihâd est recommandé quand  une communauté musulmane cherche à se défendre contre une agression étrangère. Il s’agit de quelque chose qui est universellement admis. Mais personne n’a le droit d’imposer – par la violence – l’islam ou sa propre interprétation de l’islam, ni aux musulmans ni aux non-musulmans.

Cela n’empêche pas les musulmans de s’organiser et de défendre leur cause par la voie pacifique, et par tout moyen légal. Dans les pays où ils sont majoritaires, ils peuvent même atteindre leur objectif par la voie démocratique. Mais aucune violence pouvant entrainer la mort de croyants ou de non-croyants ne peut être admise par la Loi divine.

Le croyant véritable sait très bien que s’il commet sciemment un crime ou un délit ou une quelconque infraction, comme un larcin ou quoi que ce soit de contraire à l’esprit du Coran, il devra en répondre individuellement devant Dieu.

Sa punition est  créée par ses propres actes.

La main du voleur est coupée au point de vue de la Loi de Dieu, même si aucune loi humaine ne permet de le faire, même si le voleur n’a jamais été appréhendé de son vivant. C’est cela que signifie ‘’la religion auprès de Dieu est l’islam’’ (Coran,).

L’univers entier est déjà ‘’musulman’’ (muslim), c’est-à-dire soumis à la règle divine.

C’est que La Loi divine est l’ensemble des lois qui déterminent la destinée de l’individu dans ce monde et dans l’autre. C’est d’ailleurs pour cette raison que la loi est divine (hukm Allah), parce que les hommes auront à répondre individuellement devant (la justice de) Dieu.

Ainsi lorsque Dieu nous donne l’information que la main du voleur doit être coupée, il s’agit d’une information légale inscrite dans la Loi. Même si le voleur échappe à la justice des hommes, dans ce monde. Ce qui importe le plus est que le voleur sache que sa main est coupée auprès de Dieu, à moins qu’il ait accompli aussi d’autres bonnes actions qui lui vaudront le pardon de Dieu.

Malgré des siècles de gouvernement faible ou d’absence de gouvernement, les musulmans ont toujours continué à faire la prière, à jeûner, à accomplir le pèlerinage à la Mecque, à s’abstenir de consommer des boissons enivrantes, de voler, de tricher, etc. tout en sachant parfois qu’ils peuvent agir impunément dans ce monde, échapper à la loi des hommes.

Toutes les prescriptions relatives aux pratiques individuelles, comme la prière, le jeun, le pèlerinage sont effectuées par les musulmans. Quant aux prescriptions relatives aux liens et aux rapports sociaux, (le commerce, les relations familiales, la justice, etc.), elles trouvent leur solution chaque fois que possible, quand les gouvernants les permettent. Sinon des arrangements privés interviennent entre les parties en litige.

Loi divine et loi humaine, législateur céleste et législateur partisan

L’universalité de la Loi divine nous est donc communiquée à travers la Sharia, qui ne fait pas que dicter les règles de comportements normatives du croyant. Elle régit aussi bien les univers qui nous environnent, et que nous commençons à peine à explorer.

Plus les hommes se connaitront, plus ils seront aptes à connaître l’univers.

Toutes les lois dégagées par les disciplines scientifiques sont des lois qui n’ont pas été inventées par les hommes mais seulement découvertes par eux,  découvertes à eux parfois, par hasard, par intuition, même par des ‘’idées préconçues’’, et le plus souvent par expérimentation ou théorisation. La plupart du temps, les hommes se fondent sur certaines remarques pertinentes pour échafauder des théories scientifiques, en gardant à l’esprit que ces théories ou postulats fonctionnent tant que rien ne vient les contredire, et qu’elles apportent satisfaction. Elles doivent encore être confirmées par des années de vérification pour être admises comme des lois définitives, et être reçues comme une loi de l’univers.

Toutes ces lois existent déjà, depuis les origines. Les hommes ne font que prendre conscience de leur existence. Ils les découvrent, comme on découvre un site archéologique dans une jungle ou dans le désert.

La part de savoir humain est infime par rapport à la part encore demeurée méconnue. Le champ de notre ignorance est beaucoup plus vaste que celui de notre science.

L’ignorance de l’ignorant consiste à ne pas savoir. L’ignorance du savant consiste à savoir  qu’il ne sait pas, à identifier ce qu’il doit chercher à éclaircir, à découvrir, à se poser les bonnes questions.

Cette ignorance des savants est celle des hommes qui travaillent à lutter contre l’ignorance, contre l’obscurantisme.

C’est l’ignorance du mujtahid au sens vrai et large du terme. L’ignorance est dans ce cas le résultat du savoir. Quand on a avancé énormément dans le savoir, on  déterre beaucoup de points obscurs qui appellent à davantage de recherche ; l’ignorance est un défi permanent à relever, un aiguillon pour la science. Plus on en apprend, plus on mesure encore notre ignorance. Malgré l’immensité des découvertes effectuées par les savants de l’humanité depuis les origines, il reste que le domaine de notre ignorance demeure infiniment plus vaste que celui de nos connaissances. Notre savoir sert aussi à mesurer notre ignorance.

Dans le cas du fiqh, il est important de saisir que notre savoir est un savoir provisoire, quelque chose qui doit sans cesse être revérifié, afin de pouvoir poser une autre brique de l’édifice de la science. C’est d’ailleurs ce principe qui rend obligatoire la pratique continue de l’ijtihâd.

N’étant par définition qu’une opinion, le savoir doit être revérifié à chaque génération. C’est ce qui rend la permanence de l’ijtihâd, qui a aussi pour fonction de répondre aux questions qui apparaissent pour la première fois (les mustajiddât), comme par exemple le statut des astronautes appelés à passe de longs séjours dans l’espace.

Toute ineptie dans la science, toute mésinterprétation, toute erreur doivent être imputées au faqih, pas à la Sharia, parce que cette Sharia est parfaite, et qu’elle est la vérité révélée dont émanent toutes les autres vérités. Elle est justement ce qui est recherché et dont on se rapproche asymptotiquement. La Sharia est déjà la Loi qui régit la création et les univers. C’est parce que cette Loi nous est inconnue que nous devons faire l’effort d’en comprendre les mécanismes par étapes successives.

Exactement comme le font les savants dans les autres disciplines du savoir humain. Car la machine créée par Dieu fonctionne à la perfection. Elle est réglée pour fonctionner à la perfection...

Tout ce que nous découvrons existait déjà à notre insu, mais grâce à l’effort scientifique il fait partie de l’acquis du savoir humain. Evidemment la part d’ignorance sera toujours plus grande que la part de savoir en nous. Il s’agit d’une conscientisation des faits. Peut-être était-ce cela que voulait dire Platon quand il disait que le savoir est une réminiscence, une anamnèse.

Les occidentaux ont beaucoup fait avancer notre connaissance de l’univers et des lois qui le régissent.

Les savants ‘’n’inventent’’ pas les lois qui régissent l’univers. Ils les découvrent en projetant sur elles la lumière du savoir, et leur attribuent des noms. Elles existaient en acte. Il restait à les mettre en équation, à les formuler, à les dire dans des universités et des revues spécialisées puis à les enseigner à tous. Le savoir des hommes consiste à dire le savoir qui régit l’univers selon des lois immuables fixées par le Créateur depuis l’origine. Découvrir que la terre tourne autour du soleil, c’est découvrir quelque chose qui nous préexistait. Nous n’avons fait que lever le voile d’ignorance qui le couvrait. Parfois nous préférons garder le langage métaphorique de notre ignorance, à cause de sa beauté : nous continuons à dire poétiquement que ‘’le soleil se lève à l’est’’, parce que le vécu est parfois plus prégnant que la science. La langue des hommes est suffisamment riche pour rendre toute la palette des significations multiformes qui naissent dans leurs cerveaux et dans leurs cœurs, grâce aux métaphores, et autres figures de style. Pourtant aussi impressionnant et méritoire que soit le travail des savants, il ne consiste généralement pas moins qu’en théories, c’est-à-dire en savoir provisoire qui reste à vérifier à chaque instant, comme pour le fiqh. C’est la part de modestie humaine devant le savoir absolu de Celui qui a fixé ces Lois, de toute éternité.

C’est cela la fonction de la science: tenter de savoir la mécanique de l’univers qui existe et fonctionne depuis l’origine. Ce savoir s’accompagne aussi d’une autre discipline hautement humaine qui s’appelle la sagesse, la connaissance de l’unicité divine,  la pensée sublime.

Comme on le voit, notre savoir ne consiste en réalité en rien d’autre que découvrir le savoir de Dieu. C’est- à-dire pas grand chose, mais quelque chose quand même. Wa mâ utitum min al-‘ilm illa qalilân. C’est un trop peu qui est reconnu et apprécié par Dieu…

C’est pourquoi, certains grands maîtres de la spiritualité considèrent la science moderne comme étant subordonnée en dignité scientifique à la vraie connaissance qui est celle de la métaphysique, ce qui est au-delà de la physique, en vertu de la règle selon laquelle, le rang d’une science est plus élevé quand son objet est plus digne, plus proche du principe. L’étude des principes est supérieure à l’étude de leur application. Répondre à la question du ‘’pourquoi ’’ est plus difficile que répondre à celle du ‘’comment ?’’.

Comme l’homme est la créature qui a le privilège sur terre de dire les choses, il a été doté d’une capacité de savoir plus grande, capacité qui lui permet d’élargir son champ de connaissance par ses efforts, alors que les autres créatures ont un savoir instinctif, qui ne requiert pas d’effort de leur part et qui est fixé une bonne fois pour toutes, parce que ces créatures ne sont pas soumises au devoir religieux (taklif),  à l’obligation (pour celui qui croît) de respecter des règles qui fixent les limites à leurs actes. Il s’agit d’une conformation volontaire non d’une soumission par l’épée. L’islam n’est pas une soumission au sens général, mais une reconnaissance de la nécessité d’obéir à l’Être qui a créé tout.

De nos jours, le savoir des hommes est surtout orienté dans le sens de l’accumulation des connaissances pratiques permettant d’accroitre la puissance matérielle. Il y a une folle concurrence entre eux, chacun cherchant à avoir le dessus sur les autres.

Le savoir se rapportant aux moyens d’instaurer la paix dans le monde est négligé, disqualifié par cette course aux armements matériels.

Ce n’est pas la science qui est mise en cause, c’est l’intention qui l’anime qui est aliénante.

Dr Omar BENAISSA

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Omar BENAISSA - dans Débats
28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 14:36

 

Qu’est-ce que la Sharia ?

 

On rapporte que Jésus a dit[1] : « Les savants sont de trois sortes : ceux qui connaissent Dieu et Ses commandements, ceux qui connaissent Dieu, mais pas ses commandements, et ceux qui connaissent les commandements de Dieu mais pas Dieu » (al-Hakim al-Tirmidhî)

 

 

INTRODUCTION

Nous prévenons notre aimable lecteur que cet écrit n’est pas un traité sur la loi musulmane, (sharia) ou un traité de droit (fiqh) avec lequel cette sharia est souvent confondue. Ni même une introduction à l’étude de la sharia. Il n’est pas non plus une histoire de la sharia. Mais un simple essai de définition de la sharia, mot transcrit Charia, en français commun. La transcription savante est sharî‘a. C’est cette forme que je choisis ici parce qu’elle est utilisée par tous les chercheurs de langues occidentales de graphie latine.

Il suppose donc de la part du lecteur une connaissance minimale de ce qu’est l’islam, dernière religion révélée. Il s’agit d’une clarification apportée à ceux dont l’esprit dominé par l’hégémonie des medias, ont fini par employer le terme de Sharia, à tort et à travers, avec l’excuse parfois de l’ignorance pour certains, et le plus souvent avec l’intention délibérée d’ajouter de la confusion à la confusion, pour d’autres.

La première confusion est celle créée par des musulmans, plus ou moins sincères, désirant ‘’défendre’’ leur religion. Or il ne suffit pas d’adhérer à l’islam ou de naître musulman pour avoir la compétence de connaître l’islam ou de le faire connaître. La situation est beaucoup plus grave et dangereuse malheureusement lorsqu’elle dépasse le cadre de la connaissance, et que l’on se préoccupe ‘’d’appliquer’’ l’islam, de ‘’passer à l’action’’ comme on dit, et de faire n’importe quoi au nom de l’islam. L’action non guidée par la connaissance ne conduit qu’à la perdition.

Par conséquent, ce travail espère donner une image un peu plus proche et plus exacte de ce qu’est la Sharia, de ce à quoi un renouvellement de l’interprétation – une revivification du sens originel de la Sharia - de la Loi divine pourrait aboutir. Il portera donc sur un rappel de la définition originelle de la Sharia.

Disons d’emblée que la Sharia est la Loi que Dieu fait connaître aux hommes dans le Coran, et à travers la tradition prophétique qui en est l’interprétation autorisée[2], d’abord comme l’ensemble des décrets divins qui régissent l’univers et la création à notre insu le plus souvent, et que le savoir humain a pour objet de connaître autant que cela est possible. Ce genre de loi, est appelé amr takwînî, et s’étend depuis l’ordre qui régit les mouvements des planètes, des galaxies jusqu’à l’ordre qui régit la chute d’une feuille d’arbre, ou ‘’la fourmi noire sur un rocher noir dans une nuit obscure’’, etc. Ce groupe de lois sont grosso modo celles que se chargent de découvrir la science physique, chimique et naturelle, comme les lois de la gravitation ou de la thermodynamique, etc. Ces lois existent indépendamment du fait qu’elles soient connues ou ignorées par les hommes. Elles sont des lois, parce qu’elles se vérifient constamment. Les hommes ne font que découvrir leur existence et leur donner des noms.

Puis viennent les lois qui constituent comme un code de la conduite qu’Il attend d’eux pour réaliser leur perfection, et comme une grille d’interprétation du monde, destiné ultimement aux croyants, mais en principe à tous les hommes afin que personne n’ait d’excuse devant Dieu.

La première catégorie de lois exprime ce qui est à propos de l’univers et de la création en général, la deuxième catégorie, appelé amr tashrî’î, dit ce que Dieu propose aux hommes afin de se guider vers la compréhension du système de la création et la révélation du sens de leur présence dans ce monde, et les moyens d’assurer leur salut dans la vie de l’au-delà de ce monde. La sharia comprend les deux lois, comme le confirme l’Emir Abdelkader : 

Dans le mawqif 121 qui commence par évoquer la célèbre tradition du mérite de celui qui pratique l’effort de compréhension et d’interprétation (ijtihâd), l’Emir nous dit dans le Livre des Stations :

« Il s’agit d’une affirmation générale qui s’applique au juge qui exerce son effort de réflexion sur les applications de la Loi sacrée ou sur les principes intellectuels et doctrinaux [de l’Islâm], puisqu’il n’y a pas de différence entre les deux pour les connaissants par Allah, les gens du dévoilement intuitif et de l’extase (wujûd). Donc, tout juge qui exerce son effort de compréhension sur les applications et les principes de la Loi sacrée, et qui fait ce qui lui a été commandé en usant de toutes ses capacités, parvient au résultat où l’a conduit cet effort de réflexion : « Dieu ne charge une âme que selon ce qu’Il lui a accordé » (Coran, 65,7) et «Dieu ne charge une âme qu’à la mesure de ce qu’elle peut supporter » (Coran, 2,286). La plupart des sunnites et des mu‘tazilites – excepté les gens du dévoilement - réfutent l’opinion selon laquelle tout juge qui s’efforce de réfléchir sur les principes de la profession de foi [islamique] réussit à atteindre la vérité et traitent de mécréant celui qui a cette opinion, alors que les connaissants par Allah la confirment car c’est la vérité ; ils disent : « si celui qui s’efforce de réfléchir sur les réalités intellectuelles se trompe, il est excusé ». Ils entendent par là celui qui fait cet effort de compréhension lui-même et non pas celui qui l’imite. »

La dernière phrase de la citation nous intéresse parce qu’elle règle une question à propos de laquelle beaucoup de croyants sont dans la confusion. Il s’agit du musulman qui fait l’effort intellectuel de comprendre plus profondément les sens des versets du Coran, afin d’en extraire des avis autorisés que les gens voudraient partager avec lui, quand ils seront convaincus par leur exactitude, leur excellence.

Celui qui fait cet effort de compréhension peut en effet bénéficier de la présomption d’innocence ou de la bonne intention, quand il lui arrive de se tromper. On peut facilement l’excuser, sans oublier de le corriger ou de signaler la faiblesse de son jugement, que ce soit de la part d’un contemporain ou d’un savant appartenant aux générations antérieures.

Celui qui prend connaissance d’une erreur de compréhension a le devoir de faire usage de son sens critique de façon à ne pas laisser se répéter une erreur de jugement, c'est-à-dire à éviter d’imiter un jugement erroné.

Cela devrait suffire pour rejeter l’imitation (taqlîd) aveugle des anciens par les croyants d’aujourd’hui. Si le juriste des premières générations a commis une erreur de jugement, nous avons le devoir de la relever et de la corriger quitte à ce que nous nous trompions à notre tour, et que d’autres après nous s’occupent de nous corriger. Cela implique que tout mujtahid, de quelque époque qu’il soit, a le devoir de passer en revue, de réexaminer tous les avis et prescriptions énoncés par les juristes qui l’ont précédé. Au besoin, il est autorisé à faire table rase dans le cas où l’erreur est telle qu’elle contaminerait toutes les autres conclusions tirées par le juriste fautif. Cela devrait suffire pour fonder en soi le devoir de « réouverture de la porte de l’ijtihâd ».

Or cela fait des siècles que les musulmans continuent non seulement de se contenter de ce qu’ont dit les anciens juristes, mais considèrent même comme une faute de tenter de les corriger, de les mettre à jour, de les critiquer. On a mis leur savoir au niveau des autres textes invariables que sont le Coran et la sunna avérée.

Dans le même passage de l’émir Abdelkader, nous retrouvons également cette double division conceptuelle et mentale de la réalité : celle qui régit l’univers, et qui traduit Sa volonté propre (mashî’a) et la réalité qui régit le système de l’effort de connaissance de Dieu qui incombe aux hommes en vertu de leur foi. L’Emir nous informe que pour lui, connaitre la Loi divine, et connaître les principes qui régissent l’univers, relèvent d’une seule et même connaissance. Puisque de toutes les créatures, seul l’homme est habilité à exercer les deux connaissances.

Le taklif n’incombe comme devoir conscient, qu’à l’homme. C’est le sens de la parole attribuée à Jésus et que nous avons mise en introduction de ce chapitre. Connaître La Loi (les commandements) de Dieu, implique la connaissance de Dieu. Connaître les lois sans (re)connaître Dieu c’est commettre un péché grave, détacher le sens de son référent. C’est vouloir séparer Dieu de Ses prophètes et envoyés. (sourate 4, versets 150 à 152).

Les deux sortes de connaissances ou de lois ont ceci de commun, à savoir que Dieu nous informe de façon générale, allusive, parfois comme une orientation de recherche, mais il revient à l’homme d’effectuer l’effort nécessaire à la compréhension aussi bien des lois qui régissent précisément l’univers et le système de création que les principes d’application des lois à caractère rituel, ‘’religieux’’, destinées à enseigner aux hommes leurs devoir envers leur Créateur et la bonne et vraie manière d’agir.

Si la noblesse ou le rang d’une science dépend de son objet, il va de soi que la connaissance de Dieu possède la prééminence. Or connaître Dieu n’est possible que par la méditation sur la façon dont Il se manifeste dans la création des univers et de Ses créatures, y compris l’homme. On ne peut connaître Dieu, on ne peut l’appréhender qu’à travers le miroir de Sa manifestation (théophanie), c’est-à-dire la création.

La création est le miroir de la connaissance divine infinie. Dieu attire l’attention des créatures par Ses messagers et par les phénomènes qui sans cesse suscitent la curiosité des hommes.

Ainsi aux yeux de Dieu, la sharia englobe aussi bien les lois invariables qui régissent l’univers dans ses dimensions connues par l’homme, que les lois à caractère normatif que les hommes et les femmes croyants sont invités à suivre pour leur réussite ici-bas et leur salut final. Ainsi la sharia au sens commun englobe aussi toutes les règles petites ou grandes, qui régissent l’imitation du Prophète. Du lever au coucher du soleil, et même la nuit, la vie du musulman est régulée et rythmée par la sharia au sens général. Le croyant cherche à connaitre tout de ce que faisait le Prophète dans les grandes affaires aussi bien que dans les moindres : avant de se coucher, à son lever, comment il faisait sa toilette, quel parfum il utilisait, combien de fois et comment il se coupait les ongles, et d’autres détails que les croyants veulent aussi imiter, par amour pour le Prophète, sans que cela, le plus souvent, ne présente aucun caractère obligatoire. Car sa conduite est dictée par Dieu, et par conséquent, l’imiter revient à plaire à Dieu. Mais bien sûr Dieu nous a précisé un ordre de priorité dans les devoirs qu’Il nous donne afin de nous aider à trouver le plus court chemin menant à Sa satisfaction et à la récompense d’éternité heureuse promise.

Le Coran donne plusieurs versets à ce sujet : mâ atâkum al-rasûl fa-khudhûh wa mâ nahâkum ‘anhu f-antahû

Wa la-kum fî rasûl Allah uswat hasana.

C’est que le Prophète est un Coran vivant. Il est l’illustration même de l’enseignement coranique. Le but de tout cela est de renforcer la foi, en restant sans cesse conscient et concentré sur Dieu. Rappelons-nous toujours que dans la profession de foi, shahâda, de l’islam, il est question de croire qu’il n’y a que Dieu et que Muhammad est Son Envoyé. Il n’est pas question de Coran, car ce dernier est supposé inclus dans la personne même du Prophète.

Le savoir récent ainsi que les techniques nouvelles peuvent servir à l’extraction de prescriptions nouvelles par les juristes. Ainsi, l’examen du monde, la méditation sur le monde, devient la troisième source du droit, après celles de la révélation et de la tradition. Ce n’est donc pas la ‘’raison’’ ou l’intellect qui serait la troisième source, car l’intelligence et la raison sont les instruments nécessaires pour la compréhension de toutes les sources. L’intelligence fait partie de l’homme : elle est donnée comme le moyen de connaissance de tout ce que l’homme peut connaitre. On a donc eu tort de les considérer comme les sources du droit. C’est la ‘’méditation sur la création des cieux et de la terre’’ qui est la troisième source du droit, pas l’intelligence elle-même qui est l’instrument nécessaire à la compréhension de toutes les sources. L’intelligence n’a pas d’autre but qu’elle-même, se prouver sans cesse qu’elle est un bienfait de Dieu, une image du savoir divin déposé en l’homme. Cela est confirmé par les versets où Dieu nous informe que telle ou telle chose ne se comprendrait que par ceux qui sont doués de ‘’moelle’’ (lubb, albâb), d’intelligence (‘aql), ou de cœur (li-man kâna lahu qalbun). C’est la mobilisation de toutes ces ressources données par Dieu à l’homme qui conduit à la connaissance. L’homme s’étonne toujours des découvertes que son intelligence lui fait acquérir. C’est ce qui explique sans doute que le Coran ne fait pas mention du mot raison (‘aql), mais use en contrepartie beaucoup du verbe raisonner. C’est l’acte de raisonner qui importe pas l’élaboration de traités sur la raison. Dans leurs décadences, les sociétés connaissent le sens du mot raison, mais elles ignorent l’acte de raisonner.

La loi n’est pas un segment indépendant de la connaissance humaine. Elle fait partie du cycle complet de l’existence qui constitue le sens de la vie. Le but de la Loi est la Voie. En un mot, la Loi est la Voie, car elle y mène forcément celui qui s’y attache. Wa man jâhada fînâ la-nahdiyannahum subulanâ. Celui qui fait l’effort (pour comprendre) sera guidé en cela même sur les voies de Dieu. Cela se mesure dans le fait que la plupart des savants finissent pas se poser la question du sens du monde, et viennent à s’interroger sur ‘’la Cause sans cause de toutes les causes’’ comme la réponse qu’improvisa Malek Bennabi lorsqu’on lui posa la question : qu’est-ce que Dieu ?

L’islam ne peut être compris et réalisé que comme un système holistique. A-fa tu’minûna bi ba’di al-kitâb wa takfurûn bi ba’dh ?

Si dans le Coran, le sens qui prévaut est bien celui de la Loi religieuse, c’est parce que les hommes ont moins de difficulté à admettre les lois scientifiques, qui concernent ce qui est, et qui ne donnent pas lieu à de graves désaccords entre eux. On accepte plus facilement de croire au théorème de Pythagore, qu’aux enseignements des prophètes. Parce que la connaissance de ces lois ne nous contraint pas à changer nos habitudes. La terre tourne autour d’elle-même, tant mieux pour elle. Le vécu, le perçu est que c’est le soleil qui tourne autour de la terre. Cela ne dérange pas. L’homme ordinaire ou le poète préfère parler de lever de soleil à l’orient. Le vécu est plus parlant que le fait réel.

A part les cas survenant parfois où des ‘’religieux’’ (shamans et autres inspirés) ont voulu mettre en doute des vérités dégagées par les savants. Cela témoigne en tout cas de ce que dans l’esprit des législateurs, des jurisconsultes ou des prêtres gardiens du dogme, les sciences physiques font bien partie du droit canon, au moins en partie certes, du moins devraient-elles être considérées comme telles. Certains savants qui revendiquent le nom de science pour leurs seules disciplines, pensent à tort que les lois de l’âme n’existent pas. ‘’L’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore’’, disait l’Imam Ali.

Les hommes divergent dans les rites, les dogmes religieux, le culte, mais au sujet des mathématiques ou de l’astrophysique, cette divergence ne va pas jusqu’à causer des tensions voire des guerres, entre eux. D’ailleurs les savants des différentes religions ont l’habitude de collaborer en équipes dans la recherche ‘’scientifique’’, même quand cette dernière prend ses distance, et décide de ‘’mettre Dieu entre parenthèses’’. Ce n’est pas une attitude athée, mais une approche qui permet de tenir à l’écart certaines attitudes désireuses d’imposer des règles et des limites à la recherche scientifique, ou à la mettre au pas. Cela se produit même dans les sociétés athées, comme ce fut le cas à l’époque du communisme soviétique où l’on voulait promouvoir une science communiste, prolétarienne. Or si la science commune nous unifie, c’est parce qu’elle illustre parfaitement la bonne attitude à suivre dans les débats religieux. Nous devrions comprendre une bonne fois pour toutes que la méditation sur Dieu relève de la science et impose par conséquent de respecter les hypothèses des uns et des autres jusqu’à ce que la vérité éclate et entraine l’adhésion de tous. Innamâ yakhsha Allah min ‘ibâdihi al-‘ulamâ’u, « Ceux qui savent, parmi les croyants, sont ceux qui craignent véritablement Dieu », dit le Coran.

Les deux lois sont liées également par une sorte d’interaction que la science moderne a mise en évidence. C’est que l’activité des hommes, les nouveaux modes de production (hyper-industrialisation, hyper-numérisation, répartition mondiale des activités humaines, etc.), les surpopulations, les mégapoles, les moyens de communications de masse, les dépendances des pays à l’égard des autres, ont fini par nécessiter de renouveler ou réviser les interprétations pour que soient prises en compte les nouvelles situations, d’autant plus que certaines d’entre elles sont susceptibles de perturber le fonctionnement et l’équilibre même de la nature, comme les nombreuses menaces pesant sur la biodiversité.

Dans ces derniers cas, les musulmans accusent un grand retard, parce que les ‘’lois’’ qu’ils possèdent remontent à des siècles. Ils doivent d’abord les mettre à jour, car la compréhension des anciens ne répond plus à la situation nouvelle. Les musulmans ont entretemps perdu la supériorité, et ils sont aujourd’hui contraints de supporter les pressions des pays non-musulmans devenus dominateurs. Ils doivent en outre régler leurs problèmes internes, sortir notamment de leurs vieilles rivalités éculées, comme celle entre le chiisme et le sunnisme, et autres vaines querelles ruineuses en temps et en énergie.

Les hommes non-croyants ou non pratiquants connaissent eux-aussi cette sorte de lois, celle que nous appelons les lois de la nature ou les lois de la science, et de l’autre côté les lois que promulguent les hommes selon différents systèmes de gouvernement et de morale. Les unes organisent et régulent la vie humaine individuelle et sociale, les autres leur apportent des éléments pour maitriser la nature et profiter de ses apports comme cela se fait depuis l’apparition de l’homme sur terre.

Tous les hommes sont d’accord sur les lois de l’univers, mais ils divergent sur celles de leurs cultes respectifs.

De par son origine, la loi religieuse diffère essentiellement de la loi des hommes bien que cette dernière lui doive aussi beaucoup. Son postulat est que toute personne vient au monde avec une nature prédisposée à la foi en Dieu, c’est-à-dire une complexion originelle et innée qui le pousse naturellement à la croyance en Dieu et que le Coran appelle fitra.

Comme elle n’est pas énoncée sous la forme d’une liste de commandements, comme un code civil, on peut affirmer aussi que cette loi est plus la mère des lois, leur principe, que les lois elles-mêmes ou si l’on préfère elle est le principe inspirateur des lois. Cela implique que les croyants ne sont pas autorisés à appliquer par eux-mêmes les lois formulées par les versets coraniques, sans passer par une autorité ayant la compétence pour en tirer tous les aspects juridiques que ces versets impliquent. Et s’il s’agit de commandements à caractère légal, aucun croyant n’a le droit de se faire à la fois accusateur, juge et exécuteur de la sentence. On ne peut pas faire l’impasse sur la justice, avec des juges impartiaux et des avocats. L’exécution de la sentence doit être faite en présence de témoins. On n’a pas le droit d’exécuter des gens à l’insu de leur famille.

Les règles d’application de ces lois que les musulmans dérivent à partir de l’interprétation des écrits religieux sacrés sont l’œuvre des hommes et doivent être soumises à examen et réexamen à chaque fois que nécessaire.

Si nous sommes en droit de penser que l’islam est la meilleure religion qui soit, nous ne devons pas nous permettre de penser que nos lois sont, en tous points, supérieures à celles qui sont énoncées chez d’autres communautés ou pays. Et quand bien même, ce serait le cas, il faut garder à l’esprit que les lois ne sont efficaces que si elles sont obéies.

Selon les circonstances historiques, nous voyons que les lois promulguées en Occident ont été plus efficaces que les lois proclamées par les musulmans. Cette insuffisance de nos lois ne procède pas du Coran ou du hadith, mais de la logique pragmatique des musulmans qui ont perdu l’art et le sens de concevoir ou formuler des lois dans le sens conforme à leur Loi-mère.

L’Occident agit en tant que civilisation dominante. Il fait l’impasse sur les lois religieuses qui ne s’appliquent de toute façon que volontairement, dans les cas des lois ‘’rituelles’’, comme la prière, le jeun du ramadan, et autres lois relevant du culte (‘ibâdât). Dans le cas des lois relevant des relations qui régissent les hommes et les peuples entre eux, comme le mariage, le commerce, les relations de voisinage, etc., le retard des musulmans s’explique non pas par un défaut de la religion, mais seulement par le fait que les musulmans, sont comme tous les hommes : leur situation actuelle de communauté la plus faible sociologiquement (à tous les points de vue des critères de la civilisation), les rend incapables de relever le défi.

Les musulmans sont un peuple comme n’importe quel autre peuple. Dieu ne les favorise qu’en proportion de l’effort qu’ils accomplissent et des intentions réelles qui les animent.

Dieu ne déresponsabilise pas les hommes en leur confiant la charge d’interpréter le texte coranique pour en extraire les règles applicables comme on le ferait avec un code déjà épuré, suffisant et à prendre tel quel. Un texte destiné aux hommes pour durer des siècles et des siècles doit être pourvu d’une immense capacité sémantique pour que chaque génération puisse y trouver des significations nouvelles propres à étancher leur soif de compréhension. Encore faut-il que se trouvent des hommes capables de mener à bien cette mission.

Dieu donne aux hommes des orientations qu’il leur appartient ensuite de définir à chaque époque, à chaque génération de façon à rendre vivante la Loi originelle, et l’empêcher de se scléroser. Dans la société musulmane, comme partout ailleurs, les lois à caractère collectif doivent passer aussi par une assemblée légiférante parce que le Coran veut des hommes agissant en toute conscience, même s’ils posent comme principe premier de leur constitution que ladite loi doit s’inspirer des sources de l’islam.

Ce n’est pas pour ‘’avoir trop lu le Coran’’ que les musulmans sont devenus inefficaces et fanatiques. C’est bien le contraire qui est la vérité. Ils ont peu lu de façon générale, peu pensé, peu débattu, peu échangé entre eux, peu fait d’effort, etc., et ce tout au long des siècles de décadence. Cette décadence fut d’ailleurs la résultante de leur indifférence passée envers leur destin.

Aujourd’hui, les universités musulmanes ne produisent pas encore un savoir remarquable, capable de les ranger parmi les meilleures universités mondiales. Nous en sommes au début, ou au début du début. Notre industrie, notre technologie sont, disons-le, inexistantes.

Les chiffres sont là. Il y a deux ou trois ans, on avait publié l’information que les Arabes lisaient moins d’un livre par an. Les arabes sont ceux qui lisent le moins, ceux qui ne lisent que dans leur langue, c'est-à-dire très peu d’ouvrages critiques capable de susciter la créativité.

Nos chefs d’état ont, de façon générale, la réputation de corruption la plus établie dans le monde, réputation d’autant plus grave qu’elle se double d’une inefficacité désolante dans les pays qu’ils ‘’gouvernent’’.

Et au milieu de cette situation, des individus se soulèvent pour réclamer… que l’on cloitre les femmes à la maison, que l’on coupe la main du voleur, que l’on interdise l’intérêt bancaire et les paris sportifs, bref que l’on applique (parce que tout cela est contraire à) la Sharia comme si cette dernière était en soi un remède miracle, et comme si tous ceux que ce miracle est censé soigner n’étaient pas eux-mêmes musulmans conscients de ce que le sens de la Sharia a perdu de sa clarté première, et que l’on ne saurait prendre les boites du médicament pour le remède lui-même. Des doses doivent êtres prescrites pour chacun, selon l’âge, la gravité du mal, les circonstances historiques et sociologiques. On ne peut soumettre tous les hommes à un traitement de cheval.

Spectacle honteux d’une société impuissante, égarée, perdue dans ses fantasmes de grandeur passée, dépourvue du sens des priorités, qui n’a même pas suffisamment de cervelle pour décider de ce qu’elle doit commencer par faire à son réveil.

On serait presque tenté de quitter un tel navire, si on ne se doutait pas que beaucoup de cette fausse dynamique agitée par des agents suspects, est le résultat d’une orchestration dont le livret, le scénario, a été écrit dans les laboratoires de la lutte idéologique. De ceux qui savent allumer les contrefeux destinés à endiguer et faire dérailler les passons viriles des hommes de résolution.

Les confusions que véhiculent ou produisent les musulmans au sujet de la Sharia sont pires et plus nuisibles que celles occasionnées par la lutte idéologique bien que l’effet de celle-ci ne soit pas négligeable.

Ce n’est pas une bonne conduite de fuir, de tourner le dos, de se décourager devant la difficulté. Et c’est une illusion de croire que l’on peut faire le chemin tout seul.

Ce n’est pas le lieu de parler de ces interférences qui sont, somme toute naturelles, dans l’histoire, dans l’Histoire. Elles n’ont en réalité qu’une existence illusoire.

***

L’approche phénoménologique est la meilleure qui soit si on veut aborder le sujet de la Shari’a sans susciter de polémique collatérale, où les débatteurs ramènent vite le sujet à celui de la division entre sunnisme et chiisme, puis à d’autres subdivisions, entre les mille et une écoles et opinions. Cette approche permet d’exposer ou de comparer non pas les contenus des systèmes d’idées, mais la façon dont ils se présentent sur la scène sociologique, l’ambiance qu’ils induisent dans la vie sociale, la trace qu’ils laissent dans les comportements, parfois à leur corps défendant, en un mot ce que révèlent ces ‘’pseudo-systèmes’’ d’idées quand ils sont vécus et revendiqués par les hommes. C’est une approche qui dispense le chercheur de se pencher sur les détails structurels et fonctionnels internes de ces systèmes et surtout de juger de la vérité respective de chacun d’eux.

Cette approche nous permet de contourner l’hypercritique à laquelle est soumise la religion musulmane, notamment par les tentatives ‘’savantes’’ de remettre en cause le texte du Coran, les traditions du Prophète et de façon générale toute l’histoire de l’islam, qui constituent tous les bases de la sharia.

Nous les disqualifions en nous fondant sur le principe qu’une religion vit et survit en raison de sa cohérence, que les croyants entretiennent par la méditation sur le message qu’elle leur apporte. Si nous soumettions les autres religions aux mêmes critiques, on pourrait vite arriver  à la proclamation qu’elles ne reposent sur rien qui vaille. Et pourtant, le christianisme survit grâce à l’effort de ceux qui croient encore en l’Evangile.

Sociologiquement une religion est l’ensemble de ses croyants, la somme algébrique de ses croyants.

****

Les musulmans ont conscience des faiblesses de la tradition musulmane, et l’orientalisme ne l’ignore pas. Si ces faiblesses existent, c’est en raison d’abord de la quantité considérable de traditions recueillies et transmises au cours des siècles. Il y a un travail de nettoyage à entreprendre, c’est certain. Mais ce point faible peut être interprété comme la force de la religion musulmane, car elle dispose de matériaux en quantité suffisante pour opérer des choix décisifs, se réformer, se renforcer, sans s’accrocher à des textes manifestement faux.

Je suis convaincu que la phase historique que l’on a appelé ‘’civilisation musulmane’’ n’a finalement été qu’une étape pas si importante que ça. C’est l’islam de l’avenir qui manifestera plus de grandeur.

C’est pourquoi ce travail ne sera pas une réfutation ou une dénonciation des manœuvres de déstabilisation de l’islam de la part de certains milieux, agissant sous couvert de science.

Nous pensons d’ailleurs que grosso modo, l’orientalisme a fait plus de bien à l’islam que de mal, car, grâce à Dieu, la majorité des orientalistes ont été objectifs ; c’est tout ce qu’on pouvait espérer d’eux. Ils n’étaient pas obligés de rentrer dans l’apologétique de l’islam.

Historiquement, la force d’une religion ne dépend pas que de ses Écritures sacrées ; elle doit sa résilience à la façon dont elle marque les hommes qui se réclament d’elle.

De nos jours, la preuve de l’islam n’est pas à chercher seulement dans ses textes fondateurs, mais aussi dans la façon dont les croyants l’ont défendu.

C’est cette approche phénoménologique que nous allons suivre en espérant que nous ne la perdrons pas de vue.

Cette approche appelle donc d’emblée une explication de notre part. Nous allons parler de la sharia en tant que sujet de discussion dans les débats modernes, en tant que fait d’actualité.

Sans prendre en compte la signification profonde et essentielle de la religion, les lois religieuses seront dénuées de sens, perçues comme de simples abstractions sans lien avec la réalité sociale. Il serait absurde d’imposer quoi que ce soit à des gens qui ne croient pas dans le principe supérieur de la religion.

« Allons-nous vous les imposer alors qu’elles vous répugnent’’. (Coran,)

Et ceux qui y croient déjà n’ont pas besoin qu’on les y encourage.

Les lois servent à baliser un chemin, à en indiquer l’itinéraire le plus rapide et le plus sûr, mais c’est la destinée finale de la vie, le modèle social qu’elles génèrent, la ‘’promesse majeure’’ qu’elles véhiculent, qui leur confèrent un sens et une raison d’être.

La Loi divine a pour fonction d’inscrire l’homme dans l’univers, dans la création, de le doter d’un sentiment de l’être qui dépasse les limites que lui fixe une conception du monde centrée les préoccupations exclusivement centrées sur l’accumulation des biens de ce monde.

L’homme qui prend conscience des capacités prodigieuses de son cerveau et de son cœur, s’ouvre par là-même une fenêtre sur un niveau de l’être qui ne peut se satisfaire des ambitions terrestres dans lesquelles l’enferment les règles ordinaires de l’existence terrestre.

Il vit comme tout le monde, mais les mots et les idées prennent pour lui des significations diverses. Il croit aux lois dans ce monde, il croit à la grammaire de ce monde, au droit de ce monde, à l’économie de ce monde, aux ambitions de ce monde, mais sa compréhension donne des significations supérieures au droit, à la grammaire, à la poésie, à l’art, etc. Il ne réinvente pas le niveau, il se met au-dessus de lui, parce qu’il entrevoit un ‘’au-delà de ce monde’’, un état supérieur bien plus mirifique, plus vaste, quasi illimité. Plutôt que de songer à conquérir les promesses de ce monde, il cherche à s’en dépouiller.

La création de l’homme et de l’univers est un phénomène beaucoup plus grandiose et significatif pour être réduit à ce qu’en disent certains pseudo-juristes à la vue limitée par les œillères partisanes. Et la religion présente des contenus autrement plus riches que ce à quoi veulent la réduire certains penseurs même compétents. Le savoir apporté par le Coran, la méditation sur le Coran, la formulation exceptionnelle du monothéisme par le Coran, les données fournies par le Coran pour la connaissance de Dieu, l’ambiance cohérente et solidaire des récits coraniques, en un mot la force de persuasion du Coran, font de la religion musulmane quelque chose qui ne saurait être ébréché par un débat moderne, débat qui est le plus souvent un monologue où seul parle le contempteur, celui qui possède la puissance de ce monde.

Or la Sharia est constituée par tous ces enseignements, toutes ces connaissances nouvelles induites par la révélation coranique. Et si l’islam reste bien au-dessus de toutes les autres religions, malgré la faiblesse de ses croyants, c’est à l’ensemble de ses enseignements qu’il le doit. Un bon exemple de ‘’résistance à la falsification’’ directe ou involontaire des islamologues modernes.

 

[1] al-Hakîm al-Tirmidhî, cité par Tarif Khalidi, dans Un musulman nommé Jésus, Albin Michel, Paris, 2003, dit numéro 132, page 141, traduction française du Muslim Jesus.

[2] Seul connaît le Coran celui à qui il a été révélé.

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Omar BENAISSA
31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 12:11

Daté du 10 mars 1936, ce poème inédit de Hamouda Ben Saï, intitulé « Désespérance », nous renseigne sur la situation morale dans laquelle celui-ci se trouvait, et probablement M. Bennabi avec lui. 

 

« Seigneur ! je me sens seul et ma nuit est profonde,

Un silence de mort de tous côtés m’oppresse,

Et je ne sais vers qui, dans l’ombre que je sonde,

Elever ma détresse

 

Seigneur ! mon cœur vous aime, il veut le bien des hommes ;

Mais des hommes sans foi, me sachant sans défense,

Me narguent bassement… Ah ! Lâches que nous sommes !

Le juste nous offense…

 

Seigneur ! ma peine est grande et mon fardeau trop lourd,

Car ma race est honnie, mes frères sont en larmes,

Et je ne sais comment toucher ce monde sourd

Qui nous tient sous ses armes…

 

Seigneur ! mes reins sont las, car âpre est mon chemin ;

Ni viatique prêt, ni fidèle monture !

J’erre dans un désert… Vaincrai-je ce destin,

Par ma seule droiture ?…

 

Seigneur ! où vais-je ainsi, sans épée, sans cuirasse ?

Je ne puis respirer cette atmosphère impure ;

La douleur me connaît, mais le faux me terrasse ;

Excusez ma nature…

 

Seigneur ! sois avec nous, arme-nous de puissance,

De courage serein et de savoir lucide ;

Nous voulons mériter, barde-nous d’endurance

Et d’esprit impavide…

 

Seigneur ! vers Toi, tout droit monte cette oraison ;

L’entendras-Tu vraiment, ce long cri de mon âme ?

Hélas !… aucun espoir ne luit à l’horizon ;

Seule, veille ma flamme…

 

Seigneur ! laisseras-Tu sans réponse mon cœur ?

Ton nom est-il un leurre ? et Ton aide un mensonge ?

Et, dans ce monde impie, sous le joug du vainqueur,

Ma foi est-elle un songe? »

 

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Hamouda Ben Sai
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:13

LUXENBERG ET LES FRUITS DÉFENDUS

 Par Omar BENAISSA

 Introduction :

 A sa parution ou plutôt au moment où j’en ai entendu parler, le livre de Christoph Luxenberg[1] m’avait semblé comme une énième tentative de porter un coup sournois contre le Coran. Ce jugement rapide, avant lecture, m’avait été suggéré par les comptes rendus jubilatoires de certains journalistes et universitaires qui ne se sentaient plus de joie à clamer la ‘’bonne’’ nouvelle, pour eux, de la découverte géniale : on aurait démontré que le Coran contenait des erreurs.

J’ai même entendu lors d’une conférence publique, une personne exprimer un ouf de soulagement en apprenant ‘’qu’en fin de compte, le Coran a lui aussi été falsifié’’.

Luxenberg nous mettait sur un pied d’égalité avec les croyants des autres écritures révélées.

On se réjouissait de ce que les musulmans se retrouvaient comme les autres, avec un Livre amputé…

Or je viens de télécharger l’ouvrage en PDF, en traduction anglaise. Je l’ai lu difficilement sur l’écran de mon ordinateur, et je n’y trouve, au mieux, qu’un effort singulier de relancer le commentaire du Coran. L’auteur exprime bien à plusieurs reprises qu’il relève les erreurs d’interprétation des commentateurs musulmans de langue arabe, elles-mêmes dues à des lectures erronées, à son jugement, des ductus des premiers manuscrits du Coran, dénués de voyelles, et parfois sans notation diacritique pour distinguer les consonnes ayant la même graphie. A le croire, les premiers musulmans auraient commis le péché originel de mauvaise lecture du texte fondateur de leur religion. Il fait donc œuvre de ‘’défenseur ‘’ du Coran.

 En fait, il faut préciser que même si les points n’étaient pas toujours placés en nombre suffisant, cela ne signifie pas pour autant que les musulmans ne savaient pas décoder leurs textes, y compris et surtout celui du Coran. Il existe suffisamment de manuscrits remontant aux premiers temps de l’islam dans lesquels les points, notamment celui sur la lettre nûn, sont marqués de façon à se convaincre que dès le début, le Coran en était pourvu. Quelques uns de ces manuscrits sont visibles, en photos, dans les sites internet spécialisés (par exemple ‘’islamic awareness[2]’’). Certains remontent par exemple à l’an 640, ce qui nous situe à moins de 10 ans après la mort du Prophète (S), et qui nous garantit par conséquent, qu’il en allait ainsi même à l’époque où le Prophète était vivant.

En ce temps-là, les ambiances sociales ne changeaient pas au rythme de celles d’aujourd’hui. Je ne comprends pas pourquoi Luxenberg s’exprime à ce sujet de façon alarmante en laissant penser que personne ‘’ne sait ni quand ni comment les points diacritiques ont été introduits’’. C’est de la tromperie pure et simple. Ces points ne se retrouvent pas seulement dans les versets, mais aussi dans les papyrus contenant les pactes, contrats, ou reconnaissance de dettes que passaient les musulmans avec les éléments non-arabes rencontrés lors des conquêtes, par exemple à l’occasion d’un achat de denrées et de viandes ou autre logistique pour les soldats conquérants. En outre, ces documents étaient souvent rédigés en deux langues, en arabe et dans la langue du fournisseur, en grec, par exemple, quand les musulmans occupaient un territoire byzantin.

 De nos jours encore, l’habitude prise par les premiers musulmans, d’apprendre le texte du Coran, par cœur, est demeurée si vivante qu’on pourrait reconstituer entièrement le texte du Coran, en faisant appel à la mémoire des huffâz[3]  si une catastrophe inexplicable venait à faire disparaitre toutes les copies existantes sur terre. Cela se vérifie à plus forte raison pour les premiers temps de l’islam. Une telle préservation mémorielle n’est pas possible pour l’Ancien et le Nouveau Testament.

Luxenberg ne s’en prend donc pas à l’intégrité du Coran, mais à la façon dont certains commentateurs ont lu les ductus, qui sont les tracés des mots, consonnes, sans les points distinctifs (diacritiques, noqta) de ces dernières. Dieu connaît mieux son intention.

Quoiqu’il en soit, j’ai appris qu’il a fait l’objet de fatwa le condamnant. Je désapprouve bien évidemment ce genre de jugements émis par des ignorants qui s’imaginent servir l’islam, en s’en prenant à des hommes de science, et je les désavoue du fond du cœur.

Il n’y a aucun mal à formuler son opinion quand elle n’est pas fondée sur une agression franche et ouverte. Et même dans ce dernier cas, on peut tout au plus la désavouer moralement sans inciter personne à commettre une agression irréparable envers une créature de Dieu. Dieu nous préserve !

 Les ‘’propositions’’ que fait Luxenberg ne sont que des opinions comme tout ce qui peut se dire à propos du Coran. Il y aura toujours une opinion pour s’opposer à une autre opinion. Le texte du Coran est non-modifiable par définition. Mais il est permis de rendre public ce qu’il suggère comme compréhension, dût-elle contrarier certains ou leur déplaire. Le lecteur verra ici, je l’espère, que le travail de Luxenberg, apporte une nouvelle preuve de la résilience éternelle du Coran, face aux coups de ses détracteurs, conscients ou inconscients.

 Les centaines ou les milliers de commentaires du Livre saint des musulmans ont été écrits ou enseignés oralement. Les commentaires sont pensés en fonction du savoir de l’époque, de la compétence de l’auteur et de ses tendances parmi les écoles de droit, de théologie ou autre parmi les écoles musulmanes, des circonstances historiques, etc.

 Qu’un auteur non-musulman entreprenne de commenter le Coran n’est pas chose interdite. D’ailleurs qui l’interdirait ? Et sincèrement, je ne pense pas qu’il soit souhaitable qu’il existe un pouvoir capable de l’interdire.

Pour plusieurs raisons. Mais je m’en tiens à la principale. Le Coran est pour le croyant une Parole divine. Il émane de la science divine. Or la science est universelle. Elle dégage des règles valables partout, indépendantes et égales aussi bien en-deçà qu’au-delà des Pyrénées, comme dirait Pascal. La vérité n’a pas besoin d’autre défenseur qu’elle-même. Tel est le sens du défi lancé par le Coran et qui ne sera jamais relevé.

C’est aussi en cela que consiste l’universalité du message révélé au Prophète (S). Toutes les attaques directes contre le Coran ont échoué et elles l’ont rendu même plus fort. C’est ‘’l’épreuve de la falsification’’ de K. Popper.

Par conséquent, notre auteur, quelque soient ses intentions, a rendu un service aux musulmans en relançant la bonne pratique du commentaire coranique: ne s’appuyer que sur la vérité, ne pas faire d’apologétique. A l’auteur de ces lignes, il a également rendu un immense service en l’obligeant à relire avec plus d’attention le texte le plus sacré qui soit à ses yeux, le Coran. Que Dieu augmente notre connaissance et notre savoir, à tous !

Le Coran a été révélé à un homme parfait. Il était nécessaire que Dieu rendisse parfait l’homme à qui Il voulait confier la tâche de révéler le Coran aux hommes. Et seul connaît parfaitement le Coran celui à qui il a été révélé, sur qui il a été ‘’descendu’’ (tanzîl) comme s’exprime le Coran.

Pour le croyant ordinaire, le Coran ne livrera jamais tous ses secrets comme ce fut le cas pour le Prophète qui devait forcément en assimiler tous les sens pour être en mesure de l’expliquer aux croyants.

Pour le Prophète, le Coran n’est pas seulement un Livre, c’est une expérience vécue. Il est le Coran vivant. Il en connaît toutes les significations, tous les sens des mots et des phrases, aux sens propres et aux sens figurés. Seuls savent parler à Dieu, ceux et celles qui Le connaissent. Et inversement Dieu ne confie Ses dépôts qu’à ceux qu’Il a préalablement rendus aptes à les recevoir, les prophètes et les saints.

Luxenberg a tout à fait le droit de relever les ignorances ou les errements – ou ce qui lui paraît tel– des commentateurs musulmans antérieurs. Or nous savons qu’il y a eu beaucoup de jugements portés par ces derniers qui ne sont pas dignes d’être imputés à la science. Les musulmans, comme tous les savants, s’exprimaient sur la base du savoir officiel de leur temps. Ils pouvaient accepter d’expliquer la structure du ciel selon des termes qui aujourd’hui nous paraissent naïfs. Cela a évolué avec le temps, au fur et à mesure que leur savoir, leur culture générale s’élargissait. Il y aura quelqu’un un jour pour se rire de notre savoir actuel que nous surévaluons.

Il y eut aussi des jugements sublimes qui n’ont pas été relevés par d’autres. Le savoir des hommes de toutes les époques évolue, abandonnant forcément parfois des opinions longtemps tenues pour vraies, puis démenties par les faits avec le temps. C’est le cas de toutes les cultures historiques.

L’épistémè musulmane à l’époque d’Ibn Arabî est de loin plus élaborée et plus aguerrie que celle de la période formative, naissante du savoir des musulmans. Elle est la somme algébrique de toutes les épistémès antérieures. Quelqu’un a dit que le savoir est une suite d’erreurs corrigées. (G. Bachelard ?)

Luxenberg n’a pas forcément ‘’ignoré’’ tous les mérites des commentateurs musulmans du Coran. Il a seulement ignoré qu’ils existent, de cette ignorance qui est le lot de tout un chacun. On nous objecterait qu’après tout son propos n’était pas là, mais seulement de relever des ‘’aberrations’’ des lectures du Coran. Mais beaucoup de ces ‘’aberrations’’ auraient trouvé leur explication s’il avait passé en revue un plus grand nombre de commentaires. Ce qui l’a conduit à débiter ses propres aberrations.

Tous les musulmans ayant une instruction suffisante savent qu’il n’existe pas de commentaire canonique du Coran, qui serve de règle, de référence. Fort heureusement d’ailleurs pour nous. Il s’ensuit que les musulmans aussi ne sont pas responsables des insuffisances de leurs savants. On le constate par le fait qu’ils sont nombreux à désavouer les actes excessifs, exécutions et carnages, commis à l’encontre d’innocents de la part de personnes zélées mais incompétentes, se réclamant de l’islam.

J’aurais moi-même, modeste lecteur, beaucoup à reprocher à Fakhr al-Dîn Râzi[4], commentateur renommé du Coran, mort au début du 13ème siècle. Mais son effort est encore là. Et l’on se doit de tenir compte des circonstances historiques.

 Les errements de Luxenberg que je relève ici ne sont pas plus graves parce qu’il n’échappe pas à la fatalité du dicton latin errare humanum est !

 Tout le monde est libre de commenter, quand il a un minimum de connaissance et beaucoup d’honnêteté intellectuelle. Mais il ne faut pas oublier que le jugement des lecteurs… compte aussi. C’est lui qui compte le plus, dans la durée. On peut douter d’ores et déjà que son livre puisse marquer en quoi que ce soit les études coraniques. Mais qui sait ?

***

Aucune écriture sacrée n’accepte d’être réécrite, révisée dans sa forme reçue une fois qu’elle a été admise par les croyants. On ne touche pas à l’intégrité d’un texte révélé. Ce n’est pas ma décision, pas plus qu’il ne relève de la décision de Luxenberg que sa suggestion soit prise en compte et insérée dans le Coran.

La règle est de considérer que toute lecture supposée erronée d’un texte fondateur, doit être attribuée en premier lieu à notre propre ignorance. Nous devons nous fier d’abord à l’hypothèse que peut-être quelque chose nous échappe qui se manifestera un jour pour nous éclairer.

 L’interprétation permet de contourner ce tabou. On ne doit pas toucher au texte, mais on peut dire beaucoup en marge du texte, dans les gloses. On garde l’espoir que le mot incompris ou douteux, puisse un jour révéler sa signification réelle. Comme dit le poète persan :

Bien que je sois inconscient de ce que je fais

Ce n’est pas en vain que je contemple la roseraie

Tel un simple signe de doute

Sur la marge d’un livre

Je ne suis pas inactif

Bien que je ne sois pas impliqué dans l’action !

Même les religions dont le texte ne nous est parvenu qu’en traduction, voire en traduction de traduction, souhaitent garder, une bonne fois pour toutes, l’intégrité de leur texte. Les commentateurs sont cependant autorisés à signaler leur doute, leur désaccord, leurs scholies, quand il y a lieu. Pourtant, ces religions s’exposent à plus de critiques théoriquement recevables, parce qu’elles sont incapables de fournir le texte dans sa version originelle : ce que des hommes ont traduit et écrit, d’autres hommes peuvent le réécrire. Ce qui n’est pas le cas du Coran.

On tolère qu’un commentateur émette un doute personnel sur tel ou tel point, mais son opinion ne sera jamais admise au point d’être prise en compte pour modifier le fond ou la forme du texte reçu.

C’est la règle. Par conséquent, cela s’applique aussi aux opinions de Luxenberg. On peut s’essayer (mais pas s’amuser) à voir ce que donnerait le ductus d’un mot si on en changeait la ponctuation diacritique, mais il ne faut pas se faire d’illusion quant à l’acceptation formelle d’une lecture innovante.

A ce sujet, les commentateurs musulmans du Coran, se servent parfois de traditions rapportées selon lesquelles tel compagnon lisait tel ou tel verset selon telle ou telle leçon. C’est-à-dire qu’on acceptait sa lecture à titre de commentaire, pas à titre de verset, en marge du textus.

On peut modérer le jugement sur les premiers savants musulmans, en leur reconnaissant le mérite d’avoir imaginé et fixé les premières méthodes du tafsîr (exégèse) et du ta’wîl (herméneutique). Ce serait ignorer l’immensité de la tâche d’initialisation de toutes les sciences religieuses musulmanes, y compris celle de la compréhension du Coran.

Mais tous ces premiers maîtres, aussi méritoires furent-ils, sont loin d’avoir entamé le sujet….

Le Coran est de structure sphérique. Les sens qu’il contient émergent à la surface de la sphère, et ne peuvent pas éviter de buter contre les quadratures des cercles invisibles. Nul ne peut en sonder les secrets.

« Seuls craignent Dieu ceux qui savent ! » On ne peut le lire comme un récit linéaire. Il est déroutant parfois, mais c’est toujours parce que son lecteur suit la mauvaise route. Il est une guidance pour ceux qui cherchent la guidance. Le Coran est destiné à ceux qui croient. Autant de vérités que le Coran clame, et que les gens ignorent. Ceux qui prétendent savoir et qui ne craignent pas Dieu sont nombreux.

Le travail de Ch. Luxenberg

Mais en quoi exactement Luxenberg a-t-il rénové ou innové ?

Il a recours au syriaque, une langue morte, proche de la langue arabe et qui participe selon lui, à la structuration de la langue que le Coran qualifie d’arabe, sans qu’on sache si le qualificatif se rapporte au peuple arabe, ou à l’adjectif arabe que l’on retrouve dans un ‘’cheval arabe’’ qui signifie : reconnaissable à la trace qu’il laisse au sol, une langue arabe signifiant alors une langue éloquente, claire.

Mais il ne se contente pas de cela. Il ne dresse pas un lexique des termes coraniques avec leurs correspondants en syriaque. Il élève la langue syriaque au rang de langue mère, et plus encore, de langue de référence. Tout cela ne suffisant pas, il pétrit de ses mains beaucoup de mots coraniques, en ramollit les formes, pour les assouplir et les rendre conformes à ses vœux.

A propos de la langue arabe, on peut parler en réalité d’une langue nouvelle, spécifiquement coranique faisant appel à un vocabulaire synthétique comprenant par exemple le syriaque et l’araméen ainsi que le persan, l’abyssinien, le grec, le latin, et même le berbère et l’ancien égyptien, en tant que ces mots étaient alors déjà employés et compréhensibles aux premiers musulmans. Il s’agissait de termes qui étaient déjà utilisés par les Arabes qui les rapportaient de leurs voyages en Syrie ou de leurs échanges avec les marchands venus à la Mecque durant la période du pèlerinage.

Elle est qualifiée de coranique, parce que c’est le Coran qui va lui donner l’impulsion et la force de devenir une langue mondiale.

***

On peut faire des rapprochements entre l’Arabe et les autres langues, même en faisant abstraction du Coran.

Par exemple, le superlatif amarr, présente une proximité sémantique avec le mot français amer (amère au féminin). Ou bien la racine fsq, qui donne fâsiq, présente une parenté avec psyché, l’âme corruptible, étudiée de nos jours par la psychologie. Fâsiq employé négativement dans le Coran, est quelqu’un de corrompu mentalement, dont l’équilibre mental, rationnel est perturbé. Un fâsiq est moins grave qu’un kâfir, qu’un munâfiq, etc., dans la catégorisation coranique de ceux que Dieu désavoue et condamne.

Le Coran dit que : Les hypocrites sont les fâsiqûn, mais l’inverse n’est pas vrai. Parce qu’il dit aussi : « Si un fâsiq vous apporte une information, vérifiez-en la teneur et la véracité… » (49 : 6)

La liste des exemples serait très longue, mais ce n’est pas ici le lieu.

Il y a également un lexique qui est propre au Coran, qui a été introduit par lui, et dont le sens a été donné par le Prophète.

Il y a aussi l’emploi des figures de style, des formes grammaticales. Sur certains points, les premiers musulmans ont répondu. Par exemple, le mutazilite abû al-Hudhayl al-‘Allâf[5] répondait à ceux qui prétendaient relever des impuretés de langue, des erreurs d’expressions, dans le Coran : ‘’S’il en était ainsi, les premiers auditeurs, contemporains de sa révélation, l’auraient signalé. Ils étaient les mieux à même de le faire.’’ Il ne nous appartient pas aujourd’hui de modifier une graphie ou une lecture, sous prétexte que telle forme serait préférable surtout quand pour se justifier on propose un ‘’argument’’ syriaque. Il y a d’autres règles qui président à la graphie des mots (verbes, noms et prépositions) dans le Coran qui sont bien au-dessus des justifications syriaques. J’y reviendrai ici.

 On ne sait pas exactement comment les mots étrangers ont été employés, lesquels étaient déjà d’usage courant parmi les Arabes (emprunt ancien ou récent), lesquels ne l’étaient pas ou si le sens a été explicité par quelques compagnons ou contemporains du Prophète (S) qui en avaient déjà connaissance.

La règle est bien sûr de supposer que pour tout néologisme ou mot d’emprunt récent, il existait au moins quelques personnes qui en savaient la signification. Parce que la Révélation a besoin de témoins, en plus grand nombre possible, pour la porter et la multiplier. ‘’En vérité, je vous le dis…’’ clament les Evangiles. Aux discours des fondateurs s’ajoutent toujours ceux des témoins de la révélation.

 

C’est d’ailleurs la règle pas seulement en matière d’écritures sacrées. Elle s’applique pour toute analyse de texte littéraire que ce soit de Rabelais ou de Shakespeare.

 

N’étant pas linguiste de formation, ni spécialiste du syriaque, les critiques que je vais adresser à Luxenberg sont fondées sur les ressources de la philologie, la grammaire, l’exégèse du Coran. Les propositions que Luxenberg avance ne sont pas toutes fondées sur une référence syriaque, mais sur des extrapolations à partir d’un prétexte syriaque, et sont réfutables quand elles sont rapportées au contexte du texte coranique, parce que Luxenberg possède une connaissance approximative du Coran, cela saute aux yeux.

 ***

 

[1] Christoph Luxenberg, The syro-aramaic reading of the Koran, A contribution to the decoding of the language of the Koran, Hans Schiler, première traduction anglaise parue en 2007, sur la base de la première édition allemande, et partiellement de la deuxième. Une troisième a aussi paru en 2007.

Publication originale en allemande parue en 2000 (suivie de 2004, puis de 2007) Die Syro-aramaische Lesart des Koran Ein Beitrag zur Entschlusselung der Koransprache © Verlag Hans Schiler, Berlin

[2] Voici le lien à copier pour accéder au site: http://www.islamic-awareness.org/History/Islam/Inscriptions/

[3] Pluriel de hâfez terme par lequel on désigne une personne qui connait le Coran par cœur. Chaque année, des concours sont organisés dans les pays musulmans pour honorer les meilleurs récitateurs du Coran.

[4] Né vers 1150, à Ray, au sud de Téhéran, et mort en 1210 à Hérat, en Afghanistan. Son grand commentaire du Coran est intitulé Mafâtih al-Ghayb, les clés de l’Invisible.

[5] Un des premiers mutazilites. Né à Basra en 752, mort en 842.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:07

Excursus : Le mythe de l’influence chrétienne sur l’islam :

 

Lorsque l’islam a commencé sa carrière, le christianisme comptait déjà 6 siècles d’existence derrière lui. Il se mourrait, bien qu’ayant connu quelques succès. Il avait attaché son train à la locomotive païenne de Rome, et moyennant quelques concessions et quelque patience, il arrivera au 4ème siècle à convertir à moitié un empereur romain de Byzance.

C’est durant ces quelques siècles de ‘’grandeur’’, que les chrétiens vont produire une littérature religieuse dont une partie sera écrite en syriaque qui s’apparente à l’arabe, comme toutes les langues sémitiques.

Notons au passage que si le syriaque pouvait rendre un service au christianisme, il aurait produit au moins un évangile remontant au tout début de la mission de Jésus (S), au coté des évangiles en grec et en latin. Le syriaque se serait acquis alors un statut bien plus considérable de langue de l’Evangile.

Les écrits du 5ème siècle, comme ceux mentionnés par Luxenberg, ne pourraient même pas soutenir la comparaison (quant à l’authenticité) avec les écrits se rapportant à l’islam dans la langue persane.

Notons aussi que les textes auxquels se réfèrent Luxenberg se situent tous historiquement à l’époque où le christianisme n’avait pas encore bénéficié d’une assise sûre, d’un pouvoir politique capable de le défendre à tout prix. Les Romains d’Orient étaient la première puissance mondiale, et face à eux, se dressait la puissance sassanide de la Perse. Ephrem le Syriaque et d’autres auteurs chrétiens étaient potentiellement capables d’écrire aussi bien en grec qu’en persan. Sa ville natale de Nisibe a changé de mains plusieurs fois en un siècle passant de celles des Romains à celles des Perses à qui elle a été rétrocédée par Jovien en 363, 10 ans avant la mort d’Ephrem.

Les Perses étaient zoroastriens, et s’ils étaient tolérants envers les autres religions, ils se méfiaient, à tort ou à raison, de ceux de  leurs sujets qui se faisaient chrétiens, les assimilant à des agents de l’ennemi. Les Romains avaient aussi la même méfiance à l’égard de leurs sujets zoroastriens.

Sachant lire le persan, ou étant d’origine persane, les chrétiens pouvaient bien avoir apporté avec eux leur culture zoroastrienne. C’est ce que nous avons relevé dans le cas des ‘’hymnes’’ attribuées à Ephrem et qui ne pourraient avoir été que des essais de traductions des hymnes chantées par les kurdes zoroastriens. Même à l’époque musulmane, un auteur syriaque nommé Ebedjésus (serviteur de Jésus), également de Nisibe, tentera, en 1290, d’imiter les Maqâmat d’al-Harîrî, en composant son Paradis de l’Eden, contenant cinquante homélies, avec un résultat médiocre, et qualifiée de ‘’littérature décadente[1]’’. Mais déjà l’usage de la langue arabe avait supplanté le syriaque.

Dès le début, l’islam a reconnu un statut spécial au christianisme et au judaïsme. Sur le point de la croyance en la trinité, le Coran exprime clairement et sévèrement la désapprobation. Or c’est le point principal dont débattaient les théologiens chrétiens. Entre les deux théologies, aucune convergence possible.

L’islam est entré avec fracas sur la scène de l’histoire. Il est venu avec une force de persuasion telle que les chrétiens orientaux n’avaient pas d’autre choix que de se convertir pour la plupart, ou de se soumettre. Le christianisme songe alors à aller chercher un autre centre d’accueil : ce sera l’Europe, l’Occident. Selon la théorie du défi riposte d’Arnold Toynbee, il va organiser sa résistance. Or cela même, il le doit à l’islam, sans quoi il aurait continué à  vivoter plus ou moins dans les couvents et moineries.

Le christianisme a donc construit en partie la civilisation occidentale, après avoir appris auprès des musulmans comment concrétiser un changement social au moyen de la religion. Sans ça, le christianisme serait encore une religion de couvent exclusivement.

Par conséquent, je ne pense vraiment pas que les musulmans aient songé un seul instant à emprunter volontairement quoi que ce soit au christianisme, de langue syriaque ou autre. La connaissance que le Coran apportait au sujet de Jésus (S) leur suffisait largement.

On peut supposer et admettre que, plus tard, quelques convertis à l’islam aient tenté de décoder leur nouvelle religion avec la grille du christianisme qu’ils avaient connu. Or on sait que le christianisme s’était embourbé dans les querelles trinitaires, querelles qui ne pouvaient pas susciter le moindre intérêt parmi les musulmans.

Les 6 premiers siècles du christianisme ont vu d’abord la subsistance de la mythologie grecque à travers les écrits des syriens/phéniciens qui préféraient user du grec plutôt que du syriaque, comme ce fut le cas de Porphyre de Tyr, de Jamblique, de Proclus. Porphyre qui fut le disciple de Plotin, en recueillit son œuvre et la publia sous le titre des Ennéades. Il a également écrit un commentaire d’un passage de l’Odyssée, intitulé l’Antre des nymphes, et une célèbre introduction à l’étude des catégories d’Aristote, intitulé Isagogè qui connut un grand succès parmi les auteurs musulmans postérieurs. La religion grecque ne sera officiellement interdite (mais pas morte) qu’au 9ème siècle de notre ère.

Pendant ce temps, le syriaque faisait profil bas, dominé par la puissance du Grec, langue de la philosophie et des sciences. Avant l’islam, le syriaque était à la peine, parce que la foi chrétienne était encore loin de triompher contre la mythologie grecque. Et quand s’ouvrira enfin une fenêtre pour sa splendeur, l’islam arrive qui va mettre un terme aux langues anciennes, y compris l’araméen.

On est loin du temps où l’araméen était aussi une langue ‘’officielle’’ de l’empire achéménide. Ce qui est remarquable, c’est que le syriaque n’a même pas pu servi à recueillir les paroles de Jésus (S) au point que nous ne savons même pas dans quelle langue il s’exprimait, encore qu’à l’évidence, pour certains, il s’agirait de l’hébreu.

Lorsque l’islam bouclera ses 6 siècles d’existence, il aura produit Ibn Arabî (mort 1240). Et dans le domaine de la philosophie qui était une curiosité pour lui, il a produit Avicenne, et surtout Averroès qui va enseigner Aristote aux occidentaux. C’est un jugement ramassé, mais nécessaire comme une transition à la poursuite de notre sujet.

Et c’est après les œuvres d’Averroès, que les chrétiens ont commencé à entrer dans la civilisation, ayant appris la pensée d’Aristote à travers l’œuvre de l’andalou Ibn Rochd. C’était le premier signe implicite de l’acceptation de l’apport de l’islam.

La pensée philosophique chrétienne est née d’abord comme une réfutation de l’averroïsme. C’est encore l’islam qui a réveillé le christianisme. Thomas d’Aquin a réfuté la doctrine de l’unité de l’intellect telle qu’elle a été attribuée à Averroès. Il ne se doutait pas alors qu’il desservait ce faisant la doctrine chrétienne.

On parle un peu trop d’une dette que les musulmans auraient contractée auprès des chrétiens de leur temps. Mon opinion est que les musulmans ont tout fait tout seuls. Je ne dis pas cela par chauvinisme. Sociologiquement, lorsqu’une puissance apparait sur la scène de l’histoire, elle ne se préoccupe pas de savoir ce que pensent les peuples qu’elle va conquérir. Elle trace son chemin tout seule. Parfois, à ses dépens.

A plus forte raison, lorsque cette puissance apparait vite toute armée, résolue, comme le fut la puissance musulmane à ses débuts. On allait transmettre un enseignement au monde, pas pour chercher à apprendre auprès de lui.

Le Prophète avait eu l’occasion de recevoir à Médine une délégation de chrétiens arabes de Najrân. Il leur a proposé la mubâhala, (une épreuve d’ordalie) et les chrétiens sont repartis effarouchés, en refusant une épreuve où le Prophète prenait pourtant le même risque qu’eux.

Les musulmans savaient déjà l’essentiel au sujet du christianisme, et surtout que les croyances des chrétiens ont suscité la colère divine : « Et ils ont dit: ‘’Le Tout Miséricordieux S’est attribué un enfant!’’. Vous avancez certes là une chose abominable! Peu s’en faut que les cieux ne s’entrouvrent à ces mots, que la terre ne se fende et que les montagnes ne s’écroulent, du fait qu’ils ont attribué un enfant au Tout Miséricordieux, alors qu’il ne convient nullement au Tout Miséricordieux d’avoir un enfant! Tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre se rendront auprès du Tout Miséricordieux, [sans exception], en serviteurs. » (Sourate Marie, 19 : versets 88 à 93). Cette désapprobation claire n’empêche pas que Dieu qui regarde les cœurs, dise ailleurs dans le Coran 5 : 82, « Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent: «Nous sommes chrétiens». C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. »

Lorsque les premiers musulmans, après la phase de la foi, entrent dans ‘’la phase de la raison’’, ils voudront codifier leur propre savoir, l’organiser pour le rendre plus clair aux nouvelles générations qui n’avaient pas vécu la ‘’phase de la foi’’, ils seront amenés petit à petit à étudier les pensées dominantes de leur temps et celles des anciens. Ce sera plutôt la pensée grecque, pas nécessairement l’aristotélisme, mais plus sans doute, le néoplatonisme, qui fut développé par des syriens, des phéniciens. D’ailleurs les musulmans ont longtemps pris Aristote comme l’auteur des Ennéades qui est en fait, un exposé de la doctrine de  Plotin par son disciple Porphyre.

Mais cela n’intervient que lorsque le savoir organisé, dévolu à une classe de savants, a pris la phase de la foi, où les croyants transmettaient de bouche à oreille, l’esprit de la mission prophétique, sans manier les concepts. C’est alors que des chrétiens convertis auraient pu avoir l’idée de confronter le savoir des musulmans à ceux des maitres à penser du christianisme. Mais là, nous sommes déjà dans une phase où le savoir ne concerne que les élites.

On peut bien sûr accepter l’idée que les chrétiens qui se convertissaient en grand nombre à la nouvelle religion, aient pu être tentés d’établir quelque comparaison entre leur religion précédente et la nouvelle. Mais comme le christianisme a été englué dès l’origine dans le débat de la trinité, qui fait horreur aux musulmans, il me semble impossible qu’un musulman ait éprouvé un quelconque désir d’en connaître davantage sur cette religion.

Encore une fois, c’est une conviction qui ne relève pas du chauvinisme, mais de l’observation socio-historique. Au début, les vainqueurs ne portent pas d’intérêt pour les croyances des vaincus.

Ce phénomène n’est pas propre aux musulmans. Lorsque les Espagnols sont arrivés en Amérique, ils ne se sont pas intéressés à la religion des Incas et des Aztèques. Ils passaient au fil de l’épée quiconque refusait de dire où il cachait son or. Quant au christianisme, les Espagnols ne l’invoquaient que pour massacrer en bon droit. La différence entre les premiers musulmans et les Espagnols consiste en ce que ces derniers agissaient déjà pour un conquérant, un roi soucieux d’enrichir et d’agrandir son empire, alors qu’en Islam la ‘’culture d’empire’’ n’a fait son apparition qu’avec les omeyyades qui ont imité les rois byzantins, et créé une dynastie.

Et au 19ème siècle, les Occidentaux partis à la conquête des terres musulmanes ne s’intéressaient à l’islam que pour connaitre les moyens de le combattre.

C’est pour ces raisons que je suis d’avis que l’on exagère l’intérêt qu’auraient eu les musulmans pour le christianisme oriental, d’autant plus qu’il était loin d’être dans une quelconque splendeur. L’Eglise devait même remercier Dieu d’avoir envoyé des hommes pour la sortir de sa torpeur, de l’impasse où elle se trouvait. D’ailleurs, ce sera le cas aussi pour les musulmans quand les Mongols saccageront Bagdad au 13ème siècle. A quelque chose malheur est bon.

Remarque : Certains musulmans ambitionnent de refaire naitre l’islam en imitant les anciens, c’est-à-dire en se lançant dans des conquêtes militaires ; Outre que cette entreprise est impossible, pour les raisons que l’on devine, mais encore, on se demande comment ils nourrissent une ambition avec un projet qui a déjà échoué. Imaginez que les chrétiens voulant redonner une chance au christianisme renouvellent leurs erreurs passées, colonialismes, et buchers pour les sorcières, etc.

***

Le Coran a-t-il une histoire ?

Affirmer que le Coran a emprunté, a ‘’pioché’’ en quelque sorte dans les sources chrétiennes me parait très discutable, sans aucun fondement. Il serait plus vrai de dire que comme le Dieu du Coran est le même que le Dieu d’Israël et de Jésus, – et le Coran le proclame haut et fort, – il est normal que les thèmes chrétiens ou bibliques soient retrouvés dans le Coran, avec plus de cohérence que dans les sources antérieures classiques.

C’est cette cohérence, cette logique interne indestructible et inattaquable qui fait du Coran sa propre source. Ce n’est un mystère pour personne que des juifs se trouvaient en Arabie, et que des chrétiens y vivaient aussi. Mais la légende selon laquelle le Prophète travaillerait comme un chercheur académicien, recopiant les manuscrits des uns et des autres et tentant de reconstituer un livre qui serait la synthèse ne convainc personne même parmi les orientalistes les plus résolus contre le Coran. D’ailleurs en a-t-il jamais existé ?

Même s’il en fut le cas, force nous sera de reconnaître que nous avons affaire à un génie hautement inspiré. Je me rappelle avoir répondu à une catholique qui me disait naïvement que ce sont les chrétiens qui ont écrit le Coran : ‘’ Pourquoi alors ne le suivent-ils pas eux-mêmes ? Pourquoi alors ne sont-ils pas capables d’en composer un pour eux ? ».

Le Coran a une histoire, certes, mais seulement celle qu’il fait, comme lorsqu’il apporte une confirmation de faits rapportés par la Bible, et dont débat la critique moderne occidentale, pour la confirmer ou la mettre en doute. Cela revient à venir en aide à la Bible et à inciter ses lecteurs à mieux la comprendre et à se réviser parfois. C’est grâce au Coran que les musulmans croient en Jésus (S) et en Moïse, et dans les autres prophètes qu’il mentionne ou cite. Puis il y a eu l’histoire des musulmans qui est une histoire humaine, toute humaine. Cette histoire révèle une histoire de la compréhension du Coran, car le Coran, source invariable et moteur immobile, génère sans cesse des significations nouvelles à ceux qui le lisent.

Le propos de Luxenberg

Luxenberg n’a pas la prétention de renouveler l’esprit du commentaire qui est suffisamment incarné par les commentateurs musulmans. Il en faut de beaucoup.

Il a proposé, modestement, une approche nouvelle que les musulmans de la première civilisation n’avaient pas explorée, parce que rien ne les y obligeait, et qu’il n’y avait pas urgence. Luxenberg est la preuve que ce sont les chrétiens qui soutiennent que l’islam leur doit quelque chose.

Les gens cherchent ce dont ils ont besoin prioritairement. Les musulmans pensaient à juste titre tout trouver dans le Coran et dans la tradition prophétique qui représente une masse scripturaire bien plus considérable que toute celle des deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau réunis. Même si la quête du savoir impose d’examiner toutes les idées en cours, il existe des priorités, et les savants d’aucune société n’ont jamais pu examiner tout le savoir de tous les peuples qui leur furent contemporains. Même s’ils avaient conscience de l’importance du syriaque ou de je ne sais quelle autre langue proche ou lointaine, ils avaient déjà fort à faire avec le travail immense que demande un commentaire du Coran, leur esprit n’avait pas pu se libérer pour se porter dans une direction nouvelle qui reste d’ailleurs de peu d’intérêt, même aujourd’hui, quoiqu’en pense Luxenberg.

Comme Athéna, l’islam est né armé de la tête aux pieds, équipé de sa lance et de son bouclier ainsi que de son épée et de sa cotte de maille. Il savait ce qu’il y avait à faire. Il n’était pas allé à la recherche d’un manuscrit perdu pour compléter celui qu’il avait déjà, du genre de scénario dont raffole le cinéma moderne.

Il avait pour premier souci d’assurer sa survie, de laisser son empreinte profonde, afin de survivre aux évènements et aux hommes, d’échapper au destin triste du message de Jésus (S), par exemple, qui ne l’avait précédé que de 6 siècles et dont on avait déjà perdu toute trace de l’original, au point que les chrétiens sont incapables de déterminer la langue même que Jésus parlait.

Les musulmans n’ont donc pas fait une priorité de l’approche studieuse des ressources de la linguistique comparée. Ils avaient fort à faire avec la maitrise de la langue arabe, l’une des plus riches qui soit, depuis l’avènement du Coran qui a rassemblé tous les parlers vernaculaires de la péninsule arabique.

La conscience des commentateurs

Beaucoup de commentateurs rappellent l’origine d’un terme faisant problème lorsqu’ils le reconnaissent comme un emprunt, comme une difficulté textuelle. Les commentateurs travaillent dans un esprit d’exhaustivité lorsque cela le permet. Sinon à quoi bon cacher, dissimuler ?

Mais quand on parle de Coran, il faut toujours garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas seulement d’une richesse lexicale, mais d’abord d’un esprit nouveau qui a utilisé cette richesse pour révolutionner l’idée de religion dans le monde. la baraka du Coran a créé une ambiance qui favorisé aussi un rafraichissement des religions orientales.

C’est grâce à l’islam que les religions qui vivotaient jusque-là ont pu reprendre vie, et réaliser pourquoi des siècles durant, elles étaient sans vie véritable. Elles ont appris de l’islam, et profité de l’apport immense d’oxygène qu’il a insufflé.

Cela, même les Arabes ne le comprenaient pas encore, du moins pas tous. Emportés par la vague immense suscitée par l’énergie de la Révélation, qui les fit parvenir aux confins du monde d’alors, en moins de cent ans, ils crurent en être les moteurs, alors qu’ils ne faisaient que la chevaucher. La vague cessera de les conduire, parce qu’elle s’était alourdie en chemin de tant de péchés de ceux qu’elle portait, qu’elle s’est brusquement figée, comme glacée par un froid polaire extrême et soudain. Cette vague avait été produite par la prédication prophétique. La vague ne peut porter que les cœurs légers qui ne visent que l’agrément de Dieu, pas des hommes qui entretemps, avaient oublié la mission et n’étaient plus motivés que par le butin et les intérêts de ce monde.

Notre propos :

Je n’ai pas l’intention de reprendre point par point tout le travail de Luxenberg. Je vais me contenter d’en montrer la fragilité et parfois la tricherie involontaire parfois, l’esprit manipulateur qui se cache derrière son interprétation. Je vais me contenter d’examiner le cas qui a été  célébré par ses critiques favorables, en l’occurrence sa critique des versets des ‘’houris, les épouses ou les compagnes du paradis’’.

Je pense qu’en déconstruisant sa démonstration à ce propos, et à propos de deux ou trois autres exemples corollaires, j’aurais atteint mon but, n’ayant pas en vue de consacrer plus de temps à cet ouvrage ni l’ambition de le réfuter de façon globale.

Pour le reste, je dois dire ici même que je n’ai même pas voulu examiner les termes syriaques qu’il a utilisés, parce que je n’ai pas la compétence pour les réfuter ou les discuter. C’est la raison pour laquelle je ne les mentionne pas. Je me suis contenté d’examiner les propositions en nombre très limité d’ailleurs qu’il suggère pour servir de remplacement à certains versets coraniques.

Je veux en fait me servir du prétexte de la réponse à Luxenberg plus pour examiner de façon générale le statut de ‘’l’épouse du paradis’’ du point de vue initiatique que de chercher à réduire à néant les thèses de Luxenberg. Ce serait mal venu, d’autant plus que beaucoup d’encre a déjà coulé depuis le temps où son livre a paru. L’auteur a lui-même du prendre du recul depuis, et modifié ses positions.

Avant d’aller plus loin, je dois reconnaître que le travail, loin de m’inspirer de l’inimitié envers son auteur, m’a au contraire nourri en énergie. Je lui suis reconnaissant pour cela. Sans lui, je ne me serais jamais penché avec plus d’attention sur des versets que j’ai sans doute lu des dizaines de fois, sans jamais m’arrêter aux ‘’difficultés’’ qu’ils présentent, et aux évidences qui auraient dû me sauter aux yeux.

Mes arguments on s’en doute, ne seront pas puisés dans le registre de l’étymologie, mais dans celui de la philologie générale, de la littérature musulmane, y compris la métaphysique et la littérature soufie. Il me semble possible en effet de construire une argumentation philologique capable au moins de mettre en doute certaines de ses propositions.

Ce qui ne m’empêche pas bien sûr de recourir à des arguments directs opposables à certaines de ses propositions qui sont contredites par des textes coranique ou traditionnels dont il n’a pas eu connaissance.

Nous avons examiné surtout le cas de ḥûr al-‘în, les fameuses houris du paradis, pour les occidentaux, avec les arguments divers qu’il propose à l’appui de sa thèse, suggérant de modifier les lectures pour les rendre homogènes et compatibles avec ladite thèse.

Répondre à cette thèse sur les houris, appelons-la ainsi, aurait dû suffire pour moi. Mais j’ai complété avec deux ou trois autres cas auxquels j’avais vite trouvé des réponses, comme towd, puis celui de tuthîru al-arza. Je ne pouvais pas consacrer plus de temps. Bien sûr, je signale déjà ici, les excès de zèle de Luxenberg, qui va jusqu’à vouloir inventer une lecture nouvelle de abkâr, pluriel de bikr, qui ne s’applique généralement qu’aux jeunes filles[2], quand il est employé substantivement[3]. La ‘’racine’’ syriaque ne peut être invoquée contre la lecture d’un adjectif qui fait partie du vocabulaire courant de l’époque. On peut bien faire l’effort de l’écouter, quand il parle d’un mot reconnu déjà par les commentateurs musulmans comme étant une ‘’difficulté textuelle’’, mais sur le pluriel abkâran, il n’y a rien à faire. Un fruit précoce s’appelle bâkûra, le pluriel en est bawâkir, et on dit de l’homme qui se lève tôt le matin, bakkara (2ème forme). Mais abkâr ne se dit que pour les femmes, et son contraire est thayyib, pluriel thayyibât, comme on les retrouve dans la sourate al-Tahrîm, 66, et verset 5.

Nous avons pensé qu’en répondant sur ces points nous aurons déjà suffisamment relevé la faiblesse de l’argumentation de Luxenberg. En nous dispensant de traiter d’autres cas, nous espérons que les lecteurs avertis par cet écrit seront plus vigilants dans leur lecture de Luxenberg. ‘’Il ne s’agit pas d’aimer ou de haïr, mais seulement de comprendre’’, comme disait Spinoza.

 

Cela étant dit, on comprendra que le travail de Luxenberg ne peut être considéré comme utile qu’à moins de justifier dans quelle mesure et en quoi l’étymologie comparée, la linguistique diachronique comparée pourrait être admise comme un argument recevable et décisif dans un domaine qui relève surtout de la métaphysique, de l’herméneutique.

 

C’est la première critique que l’on puisse lui adresser : ignorer qu’un texte religieux ‘’signifie’’ d’abord pour les croyants pas pour les amateurs de mots croisés ou les étymologistes en herbe. Les musulmans savaient par les traditions que le Prophète avait expliqué que ḥûr al-‘în, se référait aux ‘’épouses’’ du Paradis promises aux croyants, laissant aux musulmans le loin de faire l’effort de comprendre, d’interpréter ce que signifierait cette expression, en l’approfondissant.

C’est ce sens qui prime. Même si on nous démontrait de façon indiscutable que cette expression ne signifie rien d’autre que du ‘’raisin blanc’’, cela n’empêcherait pas les croyants de penser que Dieu leur parle par des paraboles, et de donner donc  toujours le pas au sens traditionnel sur le résultat d’élucubrations d’un chercheur, aussi honnête soit-il. Parce que la tradition prophétique qui seule éclaire avec autorité, l’obscurité coranique nous enseigne que les ḥûr al-‘în sont bien des êtres vivants d’une beauté inimaginable dans ce monde, et qu’elles seront les compagnes des bons.

 Cela ne relève pas du chauvinisme, mais de la logique même qui régit toutes les religions. Ce que disaient ‘’les anciens’’ des uns et des autres, aura toujours le pas sur les critiques, surtout lorsque ces dernières émanent de personnes qui ne font pas partie du même giron.

C’est un instinct de conservation qui motive et anime toutes les religions.

Cela fait deux mille ans que certains s’attachent à ce que d’autres considèrent une ineptie comme la Trinité qui contredit toute la métaphysique universelle, et pourtant des centaines de millions de personnes continuent d’y ajouter foi, et le Christianisme continue de fournir des saints et des modèles de bonté à l’humanité. Les dogmes religieux sont têtus.

 

[1] J.–B. Chabot, dans sa Littérature Syriaque, page 32.

[2] Pour les qualificatifs concernant les choses relatives à l’aspect intime de la femme, la langue arabe se sert de la forme masculine, quand ces aspects ne sont jamais partagés par les hommes. Sachant que l’adjectif bikr (vierge) ne peut s’employer qu’aux femmes, la langue arabe n’a pas jugé utile de se servir de la forme féminine. Ainsi on dit d’une femme qu’elle est vierge, bikr, pas bikra, parce que le mot ne se dit pas pour l’homme. La virginité est une propriété exclusivement féminine. De même, on dit une imra’atun hâmil, (comme si on disait en français ‘’femme enceint’’ au lieu d’enceinte, sachant que les hommes ne tombent jamais enceints), et pas imra’atun hâmilatun … il existe d’autres exemples.

[3] Dans la sourate 2 : 68, il est employé pour qualifier négativement la vache destinée à être sacrifiée : ‘’Ni vieille, ni vierge (jeune), ’’. C’est-à-dire qu’elle a été auparavant soumise au taureau. Même si les vaches possèdent aussi un hymen, cette donnée n’est pas une condition de la virginité. «  - Ils dirent: ‘’Demande pour nous à ton Seigneur qu'Il nous précise ce qu’elle doit être’’. - Il dit: ‘’Certes Allah dit que c’est bien une vache, ni vieille ni vierge, d’un âge moyen, entre les deux. Faites donc ce qu’on vous commande». On peut expliquer l’emploi d’un adjectif d’habitude réservé aux jeunes filles, par la fonction miraculeuse que va jouer le sacrifice de cette vache, comme l’indique la suite du récit où un mort est ressuscité après avoir été ‘’ frappé’ avec un morceau de chair de la bête sacrifiée. On est dans ce que l’on appelle un rite évocatoire, où la bête est  personnifiée à des fins ‘’magiques’’. A force de demander des explications à Moïse (S) au sujet de la vache à sacrifier, Dieu finit par employer le terme (non-) vierge à son propos. Les israélites ‘’exigent une définition par spécifications successives’’ (Jacques Berque) et comprennent que Dieu les préparent à un rite ‘’magique’’ de résurrection d’un mort. Ils cessent de questionner Moïse (S) et acceptent de faire ce qu’on leur demandait en urgence depuis le début : immoler la vache. Ils avaient réalisé que c’était bien à un rite destiné à ramener à la vie, un homme sur la responsabilité de qui l’assassinat était disputée.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:02

Le défi du Coran

Le Coran n’est pas un texte ordinaire humain où l’ambition du Locuteur n’est jamais d’atteindre l’humanité entière. Le Coran pose un défi qui n’a jamais été relevé : que les hommes produisent une seule sourate qui égale celles qu’il contient.

Chercher des solutions dans l’étymologie est une activité compréhensible lorsqu’on aborde un texte dans une perspective lexicale.

Mais telle n’est pas la perspective de Luxenberg. Il ne cherche pas le sens du mot, il cherche à le faire glisser hors de son contexte pour pouvoir lui substituer un autre sens favorable à l’étaiement de sa thèse.

C’est ce que le Coran appelle yuharrifûn al-kalima, (sourate al-Baqara (la Génisse), 2 : 75 ; al-Nisâ, 4 : 46 ; al-Mâ’ida, (la Cène), 5 : 13 et 5 : 41), c’est-à-dire faire glisser les sens des paroles hors de leur contexte, de façon à changer la portée et le sens du verset contenant ledit mot, ladite parole. A proprement parler, cela s’appelle faire de la falsification.

C’est un point que les premiers lecteurs de Luxenberg n’ont pas saisi, et qui les a conduits à  surestimer l’apport de son ouvrage, qui  ne peut être accepté par un musulman que si la logique interne du Coran y consent.

C’est un exercice qui a priori ne promet rien. Il faut avoir une motivation très forte pour entreprendre une chose. Or Luxenberg l’a eue sûrement. Son travail a été patiemment mené.

Comme tout chercheur, il a pensé avoir trouvé un bon sujet de thèse, le bon filon pour marquer la recherche. On peut dire qu’avec ce livre, il a eu l’occasion de rentabiliser les années qu’il a consacrées à l’étude du syriaque. Mais il ne suffit pas de trouver un sujet de recherche très motivant pour être assuré de rencontrer le succès. Il faudra d’abord trouver des lecteurs, et passer l’épreuve de la critique.

Le Coran est un édifice multidimensionnel qui ne se laisse pas approcher par le seul outil de l’étymologie, comme nous allons essayer de le montrer ici.

Le Coran n’est pas un ouvrage de linguistique, ni un livre d’histoire. Et Luxenberg le sait bien : on ne traite pas ‘’un Livre sacré’’ comme on traite un excellent roman ou une œuvre philosophique.

On ne comprendrait rien à la Bible sans y mêler l’histoire, les motivations profondes des prophètes qui la peuplent, les ambitions des hommes, leurs échecs, les scholies qui jouent le rôle d’aiguilleurs pour les lecteurs qui cherchent la cohérence du texte, etc.

Le Coran est reconnu comme une œuvre d’origine divine par ‘’des milliards d’êtres humains’’. Ça pourrait être des centaines de milliers que ça ne changerait rien à l’affaire.

Et il va de soi qu’il faudra ménager les sensibilités. Essayez d’aller expliquer sans y être invité, à une secte quelle qu’elle soit, que son ‘’livre’’ contient des erreurs.

La religion nous interdit de manquer de respect aux choses sacrées des gens fussent-ils des païens ! Pas par bonne morale seulement, mais parce que les hommes envisagent les choses chacun selon son niveau, et qu’en disant du mal des autres, c’est à soi-même que l’on fait mal ultimement, par effet de feed back.

Les musulmans n’ont jamais prétendu que le Coran a définitivement donné, livré toutes ses significations. Bien au contraire. Il n’existe aucun commentaire du Coran qui soit canonique, qui impose des limites à la compréhension des savants. Le Coran invite les hommes à le méditer. Il ne fournit pas les explications, il les suggère. C’est aux hommes d’aller les chercher, de travailleur dur dans ce but. Le Coran est invariable, mais chaque homme a son propre coran, dans la compréhension qu’il en a. C’est dans les hommes que réside la cause des différences d’interprétation du Coran, car il y a une inégalité des intelligences inhérente aux hommes.

Ce qui est condamnable dans l’œuvre d’un savant qu’il soit chrétien ou juif ou musulman, c’est la malhonnêteté intellectuelle.

Comme Luxenberg, je vais ici recourir à la philologie, et à toutes ressources linguistiques et métaphysiques.

De la forme humaine sur terre :

Les hommes qui vivent sur terre ont une tête, un tronc et des membres, comme on nous l’enseignait à l’école primaire. Ils se distinguent des singes par la faculté qu’ils acquièrent dès leur enfance, de se tenir debout sur les jambes, libérant ainsi les membres antérieurs (mains) pour agir et travailler avec.

Les philosophes ajoutent que les hommes surpassent les animaux par la différence spécifique de la faculté rationnelle : l’homme est un animal raisonnable. Averroès ajoute que nous partageons cette spécificité avec les anges[1].

Or dans la matrice, les hommes et les femmes ont commencé par être de forme sphérique, comme un grain de raisin, qui est la forme originelle. Et jusqu’au dernier moment de sa vie dans la matrice, avant de venir à ce monde, le fœtus plie les jambes et sa tête est calée entre les genoux, et il se présente extérieurement dans le ventre de la femme enceinte, comme une sphère parfaite.

Au moment de naître, il se détend, s’allonge et se présente la tête en avant, pour signifier par la forme ronde de sa tête, qu’il vient du monde des sphères. Il n’aurait pas pu se développer de tout son long, dans la matrice.

C’est parce qu’ils sont destinés à vivre sur la planète que les hommes ont déployé leur jambes, leurs mains et relevé leurs têtes. Autrement, les hommes seraient comme des météores, des planètes, de forme sphérique. Une fois hors de ce monde, les hommes n’auront pas besoin de se manifester dans la position debout qui les gênerait dans leurs déplacements dans l’espace. Nous redeviendrons tous comme des grains de raisins, la forme humaine terrestre s’étant reployée au fond comme le noyau de raisin blanc visible dans la transparence de la chair, comme un souvenir du temps où nous nous en servions sur terre, comme le coccyx dont on dit qu’il est une réminiscence de la queue dont l’homme s’est débarrassé au fil des siècles et des millénaires, au dire des évolutionnistes. Selon son  mérite, chacun deviendra une planète, un astre, une comète, un météore. Nous reprendrons notre place dans le Ciel dont nous procédons, avec la forme qui convient à la vie céleste.

Nous savons inconsciemment cela, lorsque nous nous représentons les objets célestes supposés comme des sphères qui en se posant sur terre, sortent leur train d’atterrissage, comme le font les avions et les soucoupes volantes encore imaginaires. Pour vivre dans ce monde, les jambes et les mains sont indispensables. Pour vivre dans l’eau, les pieds ne servent pas à grand-chose.

Quand nous quitterons ce monde, nous sortirons de sa matrice, (car nous sommes à notre insu en train de voyager d’une matrice à une autre, d’une naissance à une autre, en quête de perfection) avec la forme sphérique de l’esprit, abandonnant notre peau d’argile à ce monde. Nous courrons alors à toute vitesse après d’autres planètes dont nous serons tombés amoureux, pour leur faire la cour…

Du discours allusif

Remarques générales sur le travail de Luxenberg

Luxenberg fait l’impasse sur beaucoup de questions qui pourtant sautent aux yeux:

L’une serait : pourquoi s’est-il arrêté juste là où le débat devait commencer ? En effet après avoir établi,  – de façon irréversible à ses yeux –, que les houris ne sont que du raisin blanc, en se fondant sur sa source syriaque, il lui restait en principe à vérifier, comme précaution méthodologique incontournable, que cette expression ne possédait pas un sens métaphorique, si les hommes ne s’en servaient pas pour parler des  femmes de façon allusive, par pudeur devant les enfants ou pour leur propre plaisir. L’oriental, et en général tous les peuples ont un respect de la pudeur, et recourent au langage voilé. Pour Luxenberg, le monde s’est arrêté au moment où il a déposé sa plume. Or nous allons le voir, ce fut bien le cas.

En outre, il propose de son propre gré un sens différent du mot ‘în, qu’il traduit une autre fois par ‘’cristal’’. Pourquoi n’a-t-il pas poursuivi son intuition pour comprendre enfin que s’il est question de cristal, cela constitue un appel à approfondir la réflexion sur le sens de ḥûr al-‘în, qui reviendrait à quelque chose comme les ‘’blanches de cristal’’ sous entendu les épouses blanches et délicates et fragiles comme du cristal. Il n’aurait pourtant pas loin été de la vérité.

Or cette image est reprise par une tradition répandue aussi  bien chez les sunnites que les chiites. Le Prophète (S) aurait dit à l’adresse d’un chamelier : ‘’ Prends garde ou sois doux avec les récipients de cristal, rifqân bil-qawârîr ! ‘’. La tradition nous a été transmise avec cette signification, et est entrée comme un proverbe. Le Prophète voulait indiquer aux chamelier de veiller à ce que les femmes si gracieuses et si fragiles ne soient pas indisposées lors de leur voyage sur des litières à dos de chameaux.

Le terme qawârîr, apparait trois fois dans le Coran, al-Naml 27 : 44, et al-Insân, 76 : 15 et 16

Ce mot est traduit par cristallin, ou cristal, quelque chose de délicat et de fragile.

Luxenberg n’a pas poursuivi son examen de peur sans doute de devoir reprendre son texte depuis le début.

 

Or ce qui fait la propriété première du cristal, c’est la fragilité. Les femmes sont si fragiles, si faibles, que les hommes reçoivent l’ordre de les traiter avec attention et amour. Luxenberg aurait pu ensuite noter que l’aspect cristallin implique la translucidité, ce qui est une qualité du raisin blanc dont on peut apercevoir les noyaux à l’intérieur.

D’ailleurs en général, les métaphores sont nombreuses pour évoquer, respectueusement, la femme. Abraham s’était rendu au Hijâz, pour rendre visite à son fils Ismaël. Arrivé en terre sainte, il ne trouve que sa belle-fille, la première épouse d’Ismaël, à qui il se présente, ne la connaissant pas auparavant. Celle-ci ne l’accueille pas comme il convient d’accueillir un beau-père, ignorant les usages, ou pour une autre raison.

Abraham n’attend pas le retour de son fils pour se lever et partir. Il laisse ainsi un message pour son fils : ‘’ Dis-lui que ton père est passé. Il te recommande de changer le seuil de ta maison.’’

Quand Ismaël rentre, son épouse l’informe et lui transmet le message. Ismaël  comprit que son épouse avait mal accueilli son père, et que son père lui demandait de s’en séparer.

Le ‘’seuil de la maison’’ est une métaphore de l’épouse. Si le seuil est jugé bon, c’est que l’épouse est une bonne épouse...

Autre négligence : Affirmer que le terme ḥûr  pluriel de hawrâ’, n’est pas documenté dans les premiers temps de l’islam, c’est aller un peu trop vite en besogne.

Il existe au moins une occurrence de ce mot dans la réponse que fit Abdallah ibn Abbâs à une question que lui posa un musulman qui désirait savoir si le mot ḥûr était connu des Arabes, si elle avait un appui littéraire ? A quoi ibn Abbâs aurait répondu par la positive et a cité un vers d’al-A’shâ qui l’emploie dans le sens de beauté féminine. Cette tradition est mentionnée par Suyûtî dans son Tafsîr Durr al-mantḥûr fi al-tafsîr bil-ma’tḥûr au commentaire du verset 44 :54), où il insère le vers invoqué par Ibn Abbâs.

Effectivement je suis allé chercher dans le Diwân d’al-A‘shâ[2], et j’ai retrouvé l’expression dans un poème rimant en qâf, numéroté 33, page 217, dans l’édition que j’ai téléchargée sous forme PDF de l’internet. J’y ai même trouvé rapidement par chance, un autre emploi, cette fois sous la forme du singulier hawrâ’ dans un autre poème du Diwân, numéro 18, page 139.

Wa ḥûrun ka-amthâl al-dumâ, wa manâṣifu

Wa qidrun wa tabbâkhun wa ṣâ‘un wa daysaqu

Il compare les ḥûr à des poupées (dumâ). Ce qui n’a rien à voir avec des raisins.

Quant au singulier hawrâ’, il apparait dans un poème rimant en  :

… Yashfî ghalîla al-nafsi lâhin bihâ

Ḥawrâ’un tuṣbî nadhara al-nâdhiri

La hawrâ’ qui charme le regard de l’homme.

Dans le cas d’al-A‘shâ, le contexte est clair pour laisser à entendre qu’il s’agit de beautés féminines conquises par le poète, surtout que la présentation de ce dernier en fin de volume, nous informe que c’était une sorte de Casanova, un poète plus inspiré par l’amour physique que par la romance ou par le raisin blanc. La référence donnée par Suyûtî est aussi reprise par le Lisân al-‘arab à l’article de la lettre qâf.

Certes, la question posée à Ibn Abbâs indique que ce dernier et les commentateurs musulmans postérieurs savaient que l’expression ḥûr al-‘în était rare, d’un usage qui n’était pas généralisé, peu connu, mais ce n’est pas le seul cas. La langue coranique est l’héritière par excellence de la langue araméenne. Elle s’est enrichi aussi des différents parlers arabes, comme ceux du Yémen. On sait que la langue arabe est la langue la plus riche qui soit. Il y a dans le Coran, beaucoup de mots que tous les contemporains du Prophète, ne connaissaient pas forcément. Or pour le terme ḥûr, pluriel de ḥawrâ, cette seule mention d’un vers de la Jâhiliya contredit Luxenberg.

 Dans tous les parlers, la compétence et la performance linguistiques ne sont jamais données qu’à une élite. Les linguistes arabes désignaient par shawâdh, les termes d’emploi rare. Il suffisait qu’on lui trouve au moins un témoin (shâhid), dans la poésie antéislamique ou postislamique pour l’inscrire comme authentique. Le terme ḥûr au sens de belles femmes est attesté dans un vers du poète al-Ash’ath, mort au début de l’islam.

On connait aussi le cas du deuxième calife qui ignorait le sens du mot abban au verset 80 : 31.

Quelqu’un le lui enseigna. Après tout, la langue arabe est encore si riche que très peu peuvent prétendre la maîtriser totalement de nos jours. Mais il y aura toujours quelques uns dont le savoir réuni peut servir à reconstituer le Coran et ses sens, même si toutes les copies du Coran du monde venaient à disparaitre, ce qu’à Dieu ne plaise !

Même si l’expression syriaque était celle-là même qui se trouve dans le Coran, il demeure qu’elle n’a pas été étudiée à fond. Parce que toute langue présente des sens propres et des sens figurés. Qu’est-ce qui nous dit que l’expression ḥûr al-‘în, rendue en syriaque, n’aurait pas eu aussi le sens que lui donnent le Coran et les musulmans. Dire que c’est parce que cela n’est pas rapporté dans quelque ancien écrit syriaque ne suffit pas. A combien évalue-t-on le nombre de textes syriaques disponibles ? J’ai suivi cette voie et j’ai trouvé que l’expression possède bien un sens métaphorique qui a même supplanté le sens originel, en admettant que ḥûr a bien servi à qualifier le raisin.

 Mais comme Luxenberg ne s’appuie que sur un seul exemple tiré du syriaque et qu’il n’ignore pas que ce seul exemple ne saurait fonder toute une doctrine, son échec devient flagrant quand il va tenter de conforter son exemple en détournant le sens de certains mots adjacents qui le contredisent de façon évidente. Par exemple, dans la suite du verset, le Coran parle de l’union des croyants avec les houris du paradis, Luxenberg recourt à une astuce pour interpréter le ductus que les musulmans lisent zawwajnâhum, pour en proposer une autre lecture. Il sait en effet que l’on ne se  marie pas avec des grains de raisin. Il va donc supprimer des points diacritiques du mot zawwajnâhum pour obtenir à sa grande joie rawwahnâhum (nous les faisons reposer, nous les confortons). Une lecture tirée par les cheveux, s’il en est. Là aussi il essaie d’exploiter à fond le maigre lexique syriaque pour en tirer la gluante moelle. Le choix n’est pas proposé a priori, sur une présomption de fausse lecture du mot coranique actuel, mais dans la seule fin de conforter sa conclusion première que le ḥûr al-‘în est du raisin d’après le syriaque.

Or, il commet une grave erreur en prenant la liberté d’improviser en jouant sur les lectures. Les musulmans savaient bien que certains ductus pouvaient prêter à double lecture. J’ai en tête celui de tabayyanû qui était lu par certains comme tathabbatû. On a gardé tabayyanû (49 : 6), plus fréquent (2 :109) et on a laissé ‘’ en marge’’ tathabbatû.

« O vous qui avez cru! Si un pervers vous apporte une nouvelle, vérifiez-en la véracité [de crainte] que par inadvertance vous ne portiez atteinte à des gens et que vous ne regrettiez par la suite ce que vous avez fait. » Vérifiez-en la véracité = enquêter. C’est à peu près le même sens que présente le verbe tathabbatû.

Cette proximité entre les deux mots générés par le ductus s’accompagne d’une proximité sémantique, qui ne gêne pas le sens général du verset, et ne le remet pas en cause. Cela indique que les premiers musulmans faisaient attention à ne pas lire un ductus de façon aléatoire. Le Coran était retenu aussi dans les mémoires des hommes, pas seulement dans les parchemins.

Par conséquent, la conclusion de Luxenberg est irrecevable du point de vue scientifique. Il y a trop d’insuffisance, d’amateurisme, de travail bâclé. Je ne peux pas juger de sa compétence en syriaque, mais il lui reste beaucoup à étudier avant de s’attaquer au Coran au sens figuré, louable du mot attaquer.

La seule explication plausible, en admettant la réalité du sens signalé par Luxenberg, est celle d’un oubli du sens métaphorique dans le syriaque, qui n’a gardé dans la source à laquelle il se réfère que le sens premier (raisin blanc, pour le syriaque, selon Luxenberg), alors que la mémoire collective ‘’arabe et musulmane’’ (en admettant une parenté entre la source syriaque et la source arabe, qui ne va pas de soi) en a conservé le sens métaphorique.

Ce qui est resté est le sens selon lequel les ḥûr al-‘în, désignent les beautés du Paradis.

Dans la Bible il est question du ‘’fruit défendu’’, (arbre défendu dans le Coran) qui se trouvait au ‘’paradis’’. Cette interdiction fut transgressée par Adam et son épouse. Beaucoup interprètent ce ‘’fruit’’ non pas comme un fruit du jardin, mais un fruit de la jouissance. Et si les ḥûr al-‘în étaient ce fruit ? et qu’après la ‘’chute’’ causée par cette transgression, les hommes ayant séjourné sur terre et qui ont mérité de retourner au paradis gagnaient enfin le droit de s’en approcher ?

Ce genre de glissement de sens est fréquent dans toutes les langues du monde. Luxenberg peut en trouver des exemples par milliers. On peut citer comme exemple, ce que l’on appelle les ‘’faux amis’’ qui sont les mots français empruntés tels quels en anglais mais avec des sens différents, malgré l’homonymie. Le mot français porc désigne en anglais la chair du cochon, mais pas la bête, qui est appelée pig en anglais.

 En outre, même les textes sacrés recourent aux figures de style. A la métonymie par exemple, dans la sourate 12 (Joseph) : ‘’Interroge donc la cité où nous étions ! Ainsi que les chameaux…’’ que tout arabophone de l’époque comprendrait comme : ‘’ Interroge donc (les habitants de) la cité, ainsi que (les gens qui se  trouvaient dans) les caravanes, avec nous… » Ou « Si vous soutenez Dieu, il vous fera triompher » pour dire ‘’si vous soutenez (les partisans de) Dieu….’’

Il s’agit de raccourcis dont la compréhension n’a jamais fait problème.

 Il y a aujourd’hui tant d’expressions que les gens emploient sans en connaitre le sens premier, même quand ils peuvent le retrouver dans les livres spécialisés !

Et dans le cas de ḥûr al-‘în, le syriaque s’est éteint depuis longtemps, – même s’il continue à être utilisé dans quelques cercles savants de plus en plus réduits, – pour fournir davantage de documentation à son sujet. Le latin comme le grec, est incomparablement plus documenté que le syriaque.

Nous allons maintenant illustrer nos propos précédents.

 

[1] Dans son commentaire de l’Isagogé de Porphyre. Cette remarque est ajoutée ici parce qu’éclaire la raison pour laquelle les belles du paradis, hûr et autres, sont désignées avec le pronom –hunna, propre au sexe féminin, en ce monde et donc dans l’autre.

[2] L’auteur de l’édition, Muhammad Hossein, est un universitaire égyptien qui a révisé et complété l’édition allemande de Rudolph Gayer, publiée en 1928. Son édition date de 1950.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 15:59

 Retour à notre sujet :

 Artémidore d’Ephèse (2ème siècle de l’ère commune) mentionne le cas de la signification du rêve de figues, quand il se produit hors saison et qui annonce dénonciation et calomnie. « Cueillir des figues », ajoute-t-il, c’est ce que les anciens disaient pour calomnier. » Alors si le Coran avait dit : « Cessez de cueillir des figues », et que tous les musulmans l’avaient compris au sens métaphorique, Luxenberg se serait sans doute révolté pour nous convaincre qu’il n’est question ici que de la cueillette de figues. Heureusement que cette expression n’est pas employée dans ce sens dans la langue arabe (à ma connaissance).

 Imaginons maintenant que l’expression continue de s’employer sans que l’on sache qu’elle a son origine dans l’onirocritique. On ne comprendrait pas où serait le lien entre la figue et la calomnie. De même que l’on ne comprend pas toujours le lien entre le raisin et les femmes, que suggère son interprétation du rêve de raisin que l’on examinera ci-dessous.

 Voilà pourquoi, Luxenberg ne comprend pas que le raisin blanc puisse bien signifier les belles du paradis. Il a d’emblée tout exclu, il s’en est tenu à sa première conclusion, celle qui lui convenait, et délaissé le reste. Il a fermé le chantier avant la fin des travaux.

Un chercheur sérieux n’a pas le droit de sortir de la réserve, et d’affirmer ostensiblement  comme Luxenberg ‘’it is out of question’’ que le sens de ḥûr al-‘în puisse se rapporter aux houris. Celui qui parle seul a toujours raison. C’est du nihilisme linguistique intégral. Parce qu’il s’exprime ainsi alors qu’il est loin d’avoir exploré toutes les voies de recherche. A propos d’un autre fruit, le raisin, Artémidore dit ce qui suit :

« Le raisin est bon en saison et hors saison, car il signifie la plupart du temps des avantages obtenus de femmes ou grâce à des femmes – avantages visibles pour les blancs, cachés pour les noirs[1] ». Je signale au passage que pour Artémidore, le raisin est le seul fruit dont l’interprétation ne varie pas hors saison ou en pleine saison.

Mais, d’où est-ce qu’il a tiré le rôle des femmes dans cette interprétation ? Sans doute parce qu’il existait une corrélation latente dans la langue à laquelle il se référait, grecque ou possiblement syriaque (bien qu’il écrivît en grec, les notices le concernant lui donnent une origine syrienne), pour interpréter le rêve de raisin. Ne faut-il pas y voir l’existence d’un lien subtil entre le raisin et la femme ? Et cela bien avant l’avènement du Coran.

 

Ce qui explique, hé oui, pourquoi les yeux des houris sont à la fois blancs et noirs !!!! Car le contraste de ces deux couleurs participe à leur beauté, et pourquoi les ‘’belles’’ du paradis sont disponibles en permanence, toujours vierges, avec leur grâce qui stupéfie les croyants.

 

Cette virginité perpétuelle exprime l’insondable trésor de connaissances que les croyants vont tenter d’acquérir en s’unissant aux ‘’femmes’’, qui symbolisent le rôle passif des objets de connaissance en attente d’être découverts, dévoilés, par la déchirure de ‘’l’hymen’’ qui symbolise l’obstacle que l’on rencontre dans la quête de la connaissance. Or, jamais les croyants ne seront capables de conquérir toutes les potentialités offertes par ces ‘’épouses’’. D’où leur virginité perpétuelle.

 

Restons dans les fruits et demandons à un français quelle est l’origine des expressions : ‘’se refaire la cerise’’ ! Ou bien pourquoi, il est bon ‘’d’avoir la pêche’’.

L’adage anglais an apple a day keeps the doctor away!, signifiera peut-être un jour : se rapprocher de son épouse (manger une pomme) une fois par jour, donne la santé au point de se passer des services du médecin. Il y aura des gens, comme Luxenberg, pour jurer que c’était le sens visé par celui-là qui fut le premier à prononcer la phrase. Ils s’appuieront sur une étymologie celte ou je ne sais quoi.

 

La réponse que Luxenberg n’a pas voulu voir :

 

Pourtant, ce n’est pas parce qu’ils ignorent l’origine d’une expression que les gens vont renoncer à l’utiliser. Il suffit que les premiers musulmans l’aient entendu dans le sens des beautés du paradis, pour posséder un terminus ad quem, nous permettant de fixer le moment où la langue avait cessé de véhiculer le sens propre original pour ne conserver que le sens figuré, métaphorique. Ce moment peut officiellement être situé à l’époque du poète jâhilien al-A‘shâ,. Et nous pouvons remonter plus haut dans l’histoire jusqu’à un siècle avant la naissance de ce poète qui a utilisé les termes de ḥûr et de ḥawrâ comme un vocabulaire dont le sens allait de soi en son temps. Nous reviendrons là-dessus. Cela signifie en tout cas qu’en admettant un emprunt arabe au syriaque (pourquoi parler d’emprunt puisque les deux langues sont proches), cet emprunt remonte à bien avant l’avènement de l’islam.

Soutenir que l’islam a ‘’copié’’ le christianisme serait un anachronisme.

 

Rappelons à Luxenberg ces paroles bibliques, du Cantique des cantiques, chapitre 7 : « Ta taille ressemble au palmier, Et tes seins à des grappes. Je me dis : Je monterai sur le palmier, J’en saisirai les rameaux ! Que tes seins soient comme les grappes de vigne… ». Il n’y a pas meilleur exemple de rapprochement du raisin avec la femme[2]. Notez bien que le Cantique est considéré par certains comme un poème syriaque du Liban (voir). Ce qui ajouterait du crédit à notre hypothèse que ce texte soit la source de l’hymne d’Ephrem de Syrie.

 

A la page 258 de son ouvrage, Luxenberg mentionne un passage d’un hymne d’Ephrem le syriaque (4ème siècle), théologien chrétien que tous les chrétiens vénèrent. Il reprend une citation de lui, trouvée chez un autre auteur proche (20ème siècle), qui donne bien une indication que la grappe, le raisin, est une métaphore de la beauté ‘’féminine’’ promise aux moines qui ont évité de tomber dans le péché de chair. Et voici le texte de la citation retraduit de l’anglais :

« Celui qui s’est abstenu du vin ici-bas, c’est à lui qu’aspirent les vignes du Paradis. Chacune d’entre elles lui tend une grappe tombante. Et si quelqu’un a vécu dans la chasteté, alors elles (fém.) le reçoivent dans leur sein pur, parce que comme un moine il n’est pas tombé dans le sein et le lit de l’amour terrestre[3]. » 

C’est un passage indiquant de façon suffisamment claire une personnification de la vigne, en une femme. Sinon en quoi le raisin blanc consolerait-il ‘’celui qui a vécu dans la chasteté’’ ?

L’hymne a été écrit avec beaucoup de précaution, parce que l’auteur ne voulait pas prendre le risque qu’en étant plus direct dans l’expression, on ne l’accuse de licence morale. La pudeur est de règle.

Je me demande pourquoi Luxenberg n’a pas vu ce sens dans ce passage, qui témoigne bien que les ḥûr al-‘în, les grappes, signifient les belles qui récompensent ceux qui ne sont pas tombés dans le péché de chair ici-bas. Une vigne ne désire pas et n’aspire pas aux hommes ! Pourtant Luxenberg a noté que le raisin est généralement désigné dans le Coran par le terme commun, de ‘inab, et son pluriel a’nâb. Par conséquent, les Arabes ne se servaient pas de ḥûr al-‘în pour ce fruit. Pour parler métaphoriquement du raisin, il a bien relevé que les Arabes emploient banalement si j’ose dire l’adjectif baydâ’, qui signifie blanche, comme les Français disent ‘’le rouge’’, pour parler du vin. Les Arabes n’employaient pas l’adjectif hawrâ’.pour désigner la couleur blanche proprement dite. Parlant de la couleur de main de Moïse, le Coran parle de yad baydhâ. (Coran, 20 : 22, par exemple). Il y a douze occurrences de la racine byd dans le Coran.

 

Retour à notre sujet :

 

Mais laissons. Si l’expression était connue, ce devait être sûrement dans son sens métaphorique exclusivement, sens qui est donné par cette citation bienvenue d’Ephrem le syriaque. Curieusement, Luxenberg parle de ḥûr al-‘în comme d’une métaphore pour le raisin, alors qu’il n’y a aucun justification pour cela. Les termes de ‘inab singulier et a‘nâb pluriel sont utilisés dans le Coran. Il n’y a aucune raison de cacher, de voiler du raisin sous une métaphore. La métaphore servirait plutôt dans le sens contraire, à savoir que les ḥûr al-’în servent de métaphore pour les ‘’vierges du paradis’’.

C’est d’ailleurs pour cette raison que, ignorant tout ou presque du syriaque, je me suis abstenu de contester le jugement sur le sens présumé de ḥûr al-‘în en syriaque que propose Luxenberg. Mais j’ai subodoré un sens métaphorique, surtout en découvrant la référence d’Artémidore dont j’ai tenu compte ici, qui recevra l’appui de tous les points que j’ai signalés par la suite.

Je me demande si en niant ou en ‘’ignorant’’ ce sens chez Ephrem le Syriaque, Luxenberg n’a pas causé un tort aux chrétiens, en les privant des joies du Paradis.

 

Luxenberg affirme que les exégètes musulmans auraient emprunté à ce texte la notion de vierges du Paradis. Je ne suis pas d’accord avec lui, parce que l’idée d’un rapprochement de la vigne, de la grappe et du raisin, avec la femme est déjà énoncée dans le passage du Cantique des Cantiques que j’ai inséré ici. Avec les siècles passant, l’idée devait avoir pénétré la péninsule arabe depuis bien longtemps, bien avant le christianisme.

 

Plus prosaïquement, la médecine moderne définit ainsi la composition histologique de la poitrine d’une femme en recourant à la même image de la grappe :

« Les seins contiennent des glandes destinées à la lactation, du tissu conjonctif et de la graisse. Le tissu conjonctif et le tissu glandulaire assurent au sein sa consistance et son maintien. La proportion entre glande et graisse évolue avec le temps : à partir de l'âge de trente ans, il y a très progressivement de moins en moins de glande et de plus en plus de tissu adipeux.

La glande est formée d'un ensemble de petits sacs, les acinis, regroupés comme des grappes de raisins et qui sécrètent le lait après l'accouchement. Le lait est déversé dans de fins canalicules qui se regroupent comme des affluents et constituent un canal galactophore venant s'aboucher au mamelon par un minuscule orifice, du diamètre d'une épingle. Il existe ainsi une quinzaine de canaux galactophores. Le tissu conjonctif entoure les éléments glandulaires, assurant la structure du sein. La graisse, plus ou moins abondante, enrobe le tissu conjonctif et la glande et donne au sein l'essentiel de son volume. Le tout est enrobé par une enveloppe cutanée douce et souple qui pourra subir un certain nombre de tensions (période prémenstruelle, grossesse, allaitement) au cours de la vie d'une femme. » (recopié à partir d’un site internet).

On peut donc comprendre que c’est par pudeur que le Coran emploie l’expression de grappes par métonymie, la poitrine s’appliquant à toute la femme (synecdoque), sous entendant : (les femmes) à la blanche (poitrine) grappe.

 

Les mots de l’Au-delà

Pour comprendre les sens des mots se référant à l’au-delà, il faut leur donner leur sens allusif, méthode qu’utilisent les interprètes des rêves. La vie de ce monde est un songe, la vida es un sueño, comme disait Calderon de la Barca, à la suite du Prophète de l’islam : al-nâs niyâmun fa idhâ mâtû intabahû : les gens sont dans le sommeil, et ne se réveillent qu’après la mort.

 

S’agissant de situations potentielles non encore réalisées, les rêves parlent en symboles, en allégories. Il arrive aussi qu’ils expriment une réalité de ce monde. Artémidore les appelle rêves théorématiques, ‘’où la vision coïncide avec son accomplissement’’.

 

Tout ce qui concerne l’au-delà s’exprime dans ce monde par l’oxymore, le symbole, la métaphore, le paradoxe. Wa utû bihi mutashâbihan… dit le Coran :

« Annonce à ceux qui croient et pratiquent de bonnes œuvres qu’ils auront pour demeures des jardins sous lesquels coulent les ruisseaux; chaque fois qu’ils seront gratifiés d’un fruit des jardins ils diront: «C’est bien là ce qui nous avait été servi auparavant». Or c’est quelque chose de semblable (seulement dans la forme); ils auront là des épouses pures, et là ils demeureront éternellement. » (2 : 25, trad. Hamidullâh).

Il s’ensuit que les fruits promis sont tout sauf ce que nous imaginons, mais ce sont aussi bien évidemment des fruits puisque le Coran les appelle ainsi. Les épouses promises sont tout sauf celles que récuse et nie Luxenberg. Elles seront tout à la fois des images, mais aussi des épouses puisque le Coran les appelle épouses. Comme les croyants garderont un souvenir de leur passage sur terre, ils y verront quelque ressemblance.

 

Après tout, rappelons-nous que la Bible nous dit qu’Adam mangea la pomme, ce qui a valu une célébrité à ce fruit ! La pomme d’Eden devenue pomme d’Adam, c’est-à-dire un fruit de là-haut qui signifie sûrement autre chose que le fruit que nous mangeons ici. Adam a mangé au fruit, et sa nudité lui fut révélée ! Pour ne pas dire qu’il a pris sa femme. Adam connut sa femme, c’est-à-dire qu’il la reconnut comme une partie de lui-même. La connaissance est une union avec l’objet de connaissance. L’homme devient ce qu’il connaît.

 

C’est d’ailleurs ce qui pourrait expliquer que le Coran dit du peuple de Loth : ‘’ « Vous allez aux hommes au lieu de femmes pour assouvir vos désirs? Vous êtes plutôt un peuple ignorant » (27 :55) Le Coran les traite d’ignorants, un mot qui n’est pas du registre de l’excommunication, mais celui de l’absence de connaissance ; pas de l’absence de la foi, mais du degré de connaissance. Il n’y a qu’avec les femmes que l’union peut être féconde, et mettre fin à la séparation. Comme le disait Mehmed Ûftâde (mort en 988/1580), partisan ottoman tardif de la doctrine d’Ibn Arabî, « l’union est le seul remède à la séparation[4] ».

 

‘’Ils auront là des épouses pures, et là ils vivront éternellement’’.

Notons que dans ce verset, le Coran précise bien que les croyantes/croyants auront bien des ‘’époux’’ qui seront là (ils auront là), c’est-à-dire des êtres paradisiaques, et pas leurs époux, leurs conjoints, de ce monde.

L’éternité n’est possible que pour celui qui a atteint sa perfection, qui n’éprouve aucun manque, qui est donc enfin réuni à sa moitié (son ‘’épouse’’) de façon éternelle. Autrement, si l’homme était encore habité par le sentiment de manquer quelque chose, il se mettrait en mouvement pour le chercher, car c’est le sentiment de manque qui motive les hommes ici-bas, qui les fait bouger, comme on dit. Or dans l’au-delà,  ‘’il y aura tout ce que peuvent désirer les âmes’’. (mâ tashtahihi al-anfusu)

Car la connaissance ne s’accroit que par l’union avec le complémentaire, avec la femme pour l’homme, avec l’homme pour la femme. L’union avec le semblable est stérile, elle n’est qu’illusion et narcissisme.

Deux pôles de même sens se repoussent et les deux pôles négatif et positif s’attirent[5].

 

La femme et l’homme sont si attachés essentiellement l’un à l’autre, que le Coran emploie le verbe dhakara, qui sert à désigner le rappel de Dieu que les humains doivent constamment observer, pour désigner les pensées permanentes qui hantent l’esprit des hommes au sujet de leurs bien-aimées. En plus, Dieu assume que  cette obsession de l’homme pour la femme fait partie de Sa science, laquelle science est éternelle. Il dit :’’ ‘alima Allah annakum sa-tadhkurûna-hunna’’ (Coran, 2 : 235). Le dhikr d’Allah est mis conjointement avec le dhikr al-nisâ ! C’est formidable. Il n’a pas employé le présent de l’indicatif, ya‘lamu, Il sait, mais un temps absolu ‘alima, depuis toujours Dieu sait que… Ce qui veut dire qu’Il l’a voulu.

 

Pourquoi suis-je en train de parler de tout ça ? Pour montrer que la façon dont l’islam a traité la relation homme-femme est si éminente que s’il l’avait comprise, Luxenberg ne se serait jamais fourvoyé dans son ambition prétendue de défendre le Coran en le débarrassant de ses houris et en censurant la lecture musulmane traditionnelle des versets de ḥûr al-‘în ! Pour la raison que si l’on n’appréhende pas parfaitement la vision coranique de cette relation, on ne saura pas se débarrasser de la signification commune, vulgaire, gênante même parfois, — en tout cas au jugement de Luxenberg lui-même —, de l’évocation de la sexualité dans l’autre monde, dans l’au-delà.

 

Les données traditionnelles qui sont nombreuses décrivent les houris comme des êtres d’une beauté ineffable, d’un parfum exquis que les croyants pourront capter à des distances équivalant à 500 années de voyage (à cheval ou à chameau). Si l’une d’elles montrait son bras aux hommes de ce monde, elle les troublerait tous et les jetterait dans la torpeur. Leur corps est si transparent que l’on peut y distinguer la moelle de leur jambe, même sous leurs vêtements. Un homme peut voir son propre visage se refléter dans leur foie…

Toutes ces données appellent bien sûr à une compréhension métaphysique. Le monde de l’au-delà est si différent de celui-ci que le ramener à un fantasme humain de notre temps serait presque un blasphème, ou en tout cas un manque de courtoisie envers la parole divine.

La taille des houris est quasi galactique. Si on gardait cela à l’esprit, on comprendrait qu’on est loin des déraillements fantasmatiques qui gouvernent les mentalités modernes si petites et si insignifiantes.

 

[1] Artémidore, La clef des songes, onirocritique, traduit du grec et présenté par Jean-Yves Boriaud, Arléa, Paris, 1998, 318 pages. Les rêves de figue et de raisin sont traités aux pages 86 et 87. A noter que cet interprétation est reprise in extenso en langue arabe, par un autre syrien, Abd al-Ghanîy al-Nabûlsî, dans son Ta‘ṭîr al-anâm fî tafsîr al-aḥlâm. Article ‘inab.

[2] C’est peut-être dans ce Cantique, que l’auteur, Éphrem le Syrien ou Éphrem le syriaque, (306 – 373), que cite Luxenberg, page 259, note 316, a trouvé la grappe comme allégorie ou symbole de la femme. Et si c’est le cas, alors cet auteur nous confirme à son insu le rapport de la grappe avec la femme.

[3] Citation d’un passage d’un auteur syrien du 4ème siècle Ephrem le Syriaque, décrivant le paradis chrétien, page 258 de l’ouvrage de Luxenberg. Ce dernier n’a rien vu obnubilé qu’il était par le raisin blanc! Citation donnée en anglais dans la traduction du livre de Luxenberg, page 258 :

« He who has abstained from the wine here below, from him yearn the grapevines of the Paradise. Each of them extends him a drooping cluster. And if someone has lived in chastity, then they (fem.) receive him in their pure bosom, because as a monk he fell not in the bosom and bed of earthly love.”

[4] Introduction à la traduction anglaise du chapitre 167 des Futûhât al-Makkiya, intitulé l’alchimie du bonheur, par S. Hirstenstein, à paraitre bientôt à Oxford.

[5] A ce propos, je suis tombé par hasard récemment, (juin 2017) sur une information relayée par les media internétiques selon laquelle une équipe de savants a prouvé que la pratique amoureuse préservait contre la dégénérescence cognitive chez les plus de 50 ans.

Sous le titre de: ‘’Knockin’ Boots: Study Says Regular Sex Can Boost Brain Function After 50’’:

“Hayley Wright of Coventry University, the study’s lead author, pointed out that, "People don’t like to think that older people have sex, but we need to challenge this conception at a societal level. There are countless reasons to continue having sex in your fifties and older, from improved emotional health to the many physical benefits."

Wright added, "Every time we do another piece of research we are getting a little bit closer to understanding why this association exists at all, what the underlying mechanisms are, and whether there is a ‘cause and effect’ relationship between sexual activity and cognitive function in older people.”

Cela confirme bien la fonction éminemment primordiale dans la cognition, de la relation amoureuse.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes
19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 15:57

Un thème qui n’a rien à voir avec les fantasmes modernes

 

Le thème des houris du paradis, comme on dit, est bien sûr le plus important, le plus saillant, pas seulement pour des raisons modernes où l’instinct est glorifié et dévoyé à la fois.

Il l’est parce que le sujet est le plus important qui soit dans la vie des hommes. L’homme et la femme étant deux parties qui furent jadis unies, ont été séparées dans ce monde. C’est ce que soulignent toutes les religions.

Il va de soi que c’est cette aspiration à reproduire cette unité perdue qui anime les hommes et les femmes. C’est déjà perceptible dans l’attraction de l’amour, dans sa forme mondaine.

 Voici ce qu’écrit le grand métaphysicien musulman Ibn Arabî (mort en 1240)

« Comme l’homme aime la femme, il cherche à s’unir (à elle), c’est-à-dire (qu’il recherche) l’union la plus complète dans l’amour. Or, la forme de sa constitution corporelle ne comporte pas d’union plus grande que l’union sexuelle. La volupté envahit alors tous ses membres. C’est pour cela qu’il lui a été ordonné de se purifier de cette union au moyen de la grande ablution : la purification est générale, tout comme l’a été l’extinction dans la femme au moment de la volupté suprême[1]… ». Plus loin, Ibn Arabî écrit : « Celui qui aime les femmes de cette façon les aime d’un amour divin, tandis que celui qui les aime d’un désir naturel perd la science [principielle] de ce désir : il s’agit pour lui d’une forme sans esprit – bien qu’elle soit douée d’esprit selon la réalisation véritable – car celui-ci ne peut être vu de celui qui s’approche de son épouse, ou de quelque femme que ce soit, pour la seule jouissance, sans savoir à qui elle se rapporte (en réalité). Il ignore de lui-même ce que les autres ignorent de lui tant qu’il ne L’a pas nommé de sa bouche. Comme l’a dit le poète :

Les gens sont bien certains que je suis amoureux…

Sauf qu’ils ignorent pour qui est mon amour ! » (Traduction de Charles-André Gilis)

 

Cela est dit pour l’amour dans ce monde, je vous laisse imaginer ce qu’il en sera dans l’autre, où la constitution corporelle sera remplacée par l’esprit.

A propos de l’intention exprimée par Luxenberg de défendre le Coran en le débarrassant des houris…

Cette intention, peut-être sincère, traduit en réalité une conception erronée de la sexualité chez cet occidental. Luxenberg voudrait que l’islam se rallie à la conception naïve chrétienne du paradis, un paradis pour enfants de chœur !

Les musulmans n’éprouvent aucune honte à parler de ce qui est au centre même de l’univers et de l’être : l’amour qu’éprouvent tous les êtres, y compris les moindres particules élémentaires pour l’objet autour duquel elles gravitent. L’attraction de la lune par la terre. Tout être  possède sa part d’amour, même à son insu.

Cette conception de l’amour est soutenue par Ibn Arabî comme la seule qui vaille : sans l’intention qu’en se rapprochant de son conjoint, l’homme et la femme cherchent à se rattacher, à reformer l’unité dont les deux procèdent, en tant que deux parties séparées aspirent à se recoller. Toute autre conception est inférieure, instinctive, voire bestiale ; ce qui a échappé à Luxenberg.

C’est en cela que consiste le culte du Beau : aimer de tout son esprit, de toute son intelligence.

 

Les données traditionnelles au sujet des houris tendent à nous enseigner qu’il s’agit d’êtres qui ne se satisferont jamais d’un désir exclusivement charnel qui lui relève de la partie animale en l’homme. Il s’agit bien de l’union à un principe de beauté par excellence. D’ailleurs dans l’au-delà, la chair cède la place à l’esprit. Ce qui explique aussi que les animaux ne sont pas mentionnés parmi les êtres du Paradis, car ils représentent sans doute des aspects terrestres de l’homme.

 

C’est pour cela que, dans la sourate 2 : 25, les ‘’azwâj’’, les éléments des couples, sont qualifiés de purs (mutahhara). Ils sont purs par essence, par conséquent, ils sont aussi ‘’purificateurs’’ de leurs partenaires ou époux. L’impureté est de ce monde, parce que les hommes et les femmes sont tout le temps exposés à ses vecteurs. Dans l’au-delà, les couples sont purifiés de tout souci ressemblant à ceux de ce monde. Il n’y a aucune impureté liquide ou solide. Cela implique l’absence de périodes pour les ‘’femmes’’, et d’autres choses correspondantes chez les hommes.

Donc, si dans ce monde, l’union sexuelle donne lieu à l’ablution totale (ghusl), ce n’est pas parce qu’elle est impure en elle-même, c’est plutôt parce qu’elle est éphémère, avec la fin du rapport, où les amoureux rechutent dans leur statut terrien, impur. C’est parce qu’ils retournent à leur état antérieur qu’ils sont astreints à la purification par l’eau.

Or dans l’au-delà, cette union sera absolue, éternelle. Il y aura sans cesse ‘’pénétration et retrait’’ selon Ibn Arabî. C’est l’état paradisiaque par excellence. On est loin ici aussi des fantasmes où se situe le souci de Luxenberg de libérer le Coran de l’horreur de parler de l’amour pour les houris dont il s’offusque.

 

L’enfant qui nait de cette union éternelle est la connaissance, une élévation dans les degrés du voyage du retour qui ramènera à terme les êtres élus à la jonction avec le Principe. Il est normal que ‘’l’enfant’’ ne soit pas un être de chair, parce qu’encore une fois, dans l’au-delà les esprits sont visibles, alors que Les corps sont ‘’invisibles’’, à l’inverse de ce qu’il en est ici-bas. On ne peut donc générer que des pensées, des connaissances de plus en plus intenses, de plus en plus proches du Principe inimitable, jamais égalé.

Il n’y aura jamais de chute mais seulement une élévation vers les sommets de l’être, un être de plus en plus intensifié, de plus en plus lumineux. Notons le personnage de Joseph = lumière.

 

Ce n’est donc pas un thème spécifique à l’islam, mais c’est l’islam qui l’expose le mieux sans détour, sans fausse pudeur.

L’Occident chrétien qui a élevé le célibat comme un idéal au point de causer sa propre perte…, a fini par faire sa ‘’révolution sexuelle’’… récemment. Le célibat est une voie que l’islam n’a jamais exaltée, ni même conseillée.

Alors au lieu de lui reconnaître le mérite, on décide de prendre ‘’les houris en dérision’’. Cette dérision n’aura bientôt plus de raison d’être.

 

Pourtant, les commentateurs du Coran ne s’attardent jamais sur ce sujet qui n’obsède que les occidentaux qui fantasment sur les belles orientales. Ce complexe est en réalité une séquelle de l’esprit colonialiste qui a subjugué les occidentaux jusqu’à une date récente.

Les commentateurs musulmans qui ne tombent jamais dans ce piège, interprètent presque toujours dans un sens métaphorique, métaphysique. Il est fait peu de cas du sujet parce que d’autres versets assurent que les croyants auront tout ce qu’ils désirent au Paradis, et qu’ils pourront même adresser des réclamations. Par conséquent, s’il ne s’agissait que de rassurer les croyants qu’ils auront aussi quelque chose de l’expérience la plus intense en ce monde, qu’est la relation amoureuse, d’autres versets que ceux relatifs aux ḥûr al-‘în suffiront pour cela.

 

Il faut comprendre dans son sens le plus profond, le plus sérieux, l’expression ‘’Adam connut Eve’’, pour commencer à comprendre ce dont il s’agit ici.

 

L’autre question : pourquoi n’a-t-il pas tenté d’interpréter (oublie-t-il que ce qui fait la force de tout texte sacré c’est sa capacité à générer sans cesse des interprétations nouvelles) au lieu de chercher un sens littéral : que signifierait la promesse du raisin blanc rappelée en plusieurs versets dans des contextes où sont mentionnées ‘’les fruits’’, alors que le raisin est déjà un fruit ? En affirmant que les houris ne sont que ‘’raisin blanc’’, il se devait de montrer ( ou au moins de s’interroger) en quoi le raisin blanc apporte un sens meilleur au Coran, j’entends meilleur que les houris qu’il a disqualifiées pour ‘’sauver l’honneur du Coran’’. Il s’est rendu lui-même une victime collatérale de l’étymologie syriaque.

La réponse banale serait de dire : c’est naturel : Luxenberg considère le Coran comme n’importe quel texte. Il ne pense pas que le Coran puisse avoir des significations ésotériques. C’est son droit. Sauf que ce ‘’droit’’, s’il l’invoquait le disqualifierait automatiquement de tout sérieux en tant que scientifique.

En réalité, même s’il s’était agi d’un texte ordinaire, un interprète aurait relevé le fait que le ‘’raisin blanc’’ se présente comme une promesse majeure du Coran, et chercherait à en savoir la raison. A moins d’être obnubilé par le seul désir de nier la réalité des houris coraniques ou de briller faussement auprès de ses collègues[2].

 

Le paradis de l’islam est beaucoup plus élaboré littérairement, donc beaucoup plus tangible et mieux structuré métaphysiquement que le paradis du christianisme.

Par exemple, on sait qu’il n’y a pas d’effort donc pas de fatigue, donc pas besoin de repos, ni de récupération.

Il n’y a pas d’ennemis ni de méchants, donc pas de guerre, pas de jalousie. On vit dans un monde absolu fait d’amour pur.

Quand on désire une chose, ce désir suffit pour la faire venir à l’être. Un pouvoir créateur est délégué par Dieu aux hommes. Pour cela, ils ne se servent pas de l’impératif ‘’sois !’’, qui est réservé à Dieu, mais de l’expression ‘’bismi Allah’’, au nom de Dieu. Toutes ces affirmations reposent chacune sur des versets coraniques ou des traditions.

 

Il n’y a ni devoir ni contrainte. Tout ce que l’on y fait est fait par amour.  Les passions de ce monde sont souvent trompeuses. Elles n’existeront plus. Il n’y a rien à craindre des coups de l’ennemi, parce qu’il n’y aura pas d’ennemi : ni satan, ni souffrances, ni douleur, ni maladie (awṣâb), ni mort. On n’y entendra que salam salam ! paix paix ! (sourate 56)

 

Tout cela, Luxenberg le savait ou aurait dû le savoir. Il croyait asséner un coup mortel à une conception éminente de l’islam, en la réduisant à ce qu’elle est dans sa tête, à la mesure de son horizon philosophique. Il écrit :

« Quiconque lit le Coran en y comprenant un tant soit peu quelque chose ne peut s’empêcher, à ce passage (verset sur le houris), de se prendre la tête dans les mains. Ce n’est pas la seule ignorance qui est ici responsable. Il faut déjà une bonne dose de culot, dans un livre saint, ce qu’est le Coran, pour s’imaginer quelque chose de tel et pour le prêter au Coran. Nous voulons donc nous efforcer de restituer sa dignité au Coran[3] » (Page 249 et voir aussi 225, 259, 275).

Je lui réponds : ‘’Quittez ce souci, monsieur Luxenberg, le Coran n’a pas besoin que vous vous tourmentiez pour sa dignité. Si vous pouviez faire l’effort de comprendre de quelle hauteur s’exprime le Coran, vous comprendriez que de votre perspective de grenouille dans la vallée, vous ne pourrez jamais voir ce que contemplent les aigles ! Vous êtes comme un enfant qui serait témoin des ébats de ses parents, et qui s’imaginerait que son père fait du mal à sa mère, ne sachant pas que leurs ébats sont parmi les meilleurs moments de leur existence, et qu’il en est lui-même le fruit.

Essayez plutôt de rendre leur dignité aux hommes ! On ne peut pas mesurer le paradis de l’islam à l’aune des critères fixés par des esprits faibles et psychotiques.

Ressaisissez-vous ! Souciez-vous de vous-même ! Ne confondez pas les versets coraniques avec les fantasmes de l’occidental moderne.

 

Il s’est contenté de mentionner quelques éléments, puis s’est hâté de les  zapper. Il ne savait pas que sans exposer au minimum la doctrine musulmane du paradis, ses combinaisons étymologiques seraient dépourvues de sens, de finalité. Est-ce que sa thèse allait mettre fin aux croyances des musulmans ? Le Coran est une mer que ne saurait pas troubler un jet de caillou. C’est un océan de bonté, de rahma divine. On ne traite pas le texte coranique comme un texte de littérature générale.

 

Les fruits du Jardin du Paradis sont inépuisables, inentamables. En outre, nous précise la tradition, lorsque vous en cueillerez un, il sera remplacé immédiatement si vite que vous penserez que c’est le fruit même que vous venez de cueillir. L’arbre reste égal à lui-même, car nous sommes dans un monde absolu où le changement n’est pas induit par les mêmes règles que dans ce monde.

L’image qui convient le mieux, me semble-t-il, pour illustrer ce propos est celle que permet la technologie de l’internet. Lorsque vous envoyez  d’un seul clic, un mail d’encouragement ou de félicitation à 70 de vos contacts, vous avez bien ajouté une information à chacun d’entre eux qui ouvrira le mail. Pourtant votre mail est toujours présent chez vous dans votre ordinateur, en plus d’être récupérable dans la boite des mails envoyés. Paradoxe : Vous avez donné à tout le monde, mais ce que vous avez donné est resté chez vous. Imaginez que vous ayez 100 euros et que vous les donniez à 70 personnes, alors qu’ils sont toujours dans votre poche ! C’est le sens d’un hadith célèbre : « les dons abondants de Dieu ne Le rendent que plus généreux encore ! » lâ tazîduhu kathratu al-‘atâ’ illâ jûdan wa karaman.

Ce qui est virtuel, c’est la technologie du transfert, mais l’information envoyée, —le contenu du mail—, est bien réelle. Le mail transmis a bien fait le bonheur réel de vos 70 contacts.

 

Symbolisme du grain de raisin

 

Le grain de raisin dont on aperçoit le noyau par transparence est aussi un symbole, une image de la sveltesse d’un corps féminin. Cela se comprend aisément, et cela n’a pas besoin de citation de tradition prophétique.

En tout cas, Luxenberg aura beau dire, il ne parle que pour lui-même. Il ne révèle que son conditionnement aux non-valeurs qui ont pollué ce monde. La jouissance donnée par les houris n’a rien à voir avec ses fantasmes ni ceux de ses semblables. Il n’en a d’ailleurs pas conscience.

Même s’il ne s’agissait que d’un grain de raisin, Dieu en ferait un univers illimité dans lequel des générations d’immortels vivraient sans jamais être contraints de prendre des mesures pour limiter la démographie croissante. Après tout, la Terre (appelée Gaïa, Gé), elle-même qui ressemble, vue de loin, à un grain de raisin, a bien été mariée à Ouranos, par la mythologie grecque. Et sur ce minuscule grain de raisin de l’univers, vivent des hommes qui ambitionnent de conquérir le savoir des dieux.

 

C’est la langue coranique qui doit servir de référence à l’étude de la langue syriaque. C’est par elle que l’on peut étudier et mesurer l’évolution du sens.

 

L’état virginal sans cesse renouvelé des ‘’houris’’ signifie un état non manifesté, ou un état de manifestation informel. Le croyant qui les ‘’déflore’’ accède à chaque fois à des connaissances nouvelles inédites qui lui sont révélées exclusivement. Les hommes éprouvent de la jouissance dans la connaissance. Nous voyons ainsi la nécessité de traverser le sens apparent du verset pour entrer dans le sens initiatique. Nous ne sommes pas dans la bestialité et la luxure aveugle, ni même dans la sexualité ‘’normale’’, telle qu’on la connaît. Ce n’est peut-être rien de ce que l’on désigne dans ce monde par sexualité.

 

Un sens insoupçonné de ḥûr al-‘în :

Il existe au paradis du Coran différentes récompenses selon les niveaux de réalisation atteints ici-bas. Par conséquent, il y aura des grades distinguant les croyants, tous citoyens du Paradis. Il y aura des rois, des ministres, et des sujets ainsi que des sujets de sujets, mais tous heureux. Parce que ces degrés n’ont rien à voir avec ceux de ce monde, où souvent les rôles sont inversés, usurpés, et où on se sert des positions pour faire le mal.

Cette hiérarchie correspond à celle des degrés de la hiérarchie réelle correspondant à ceux des degrés de la procession de l’être, ou peut-être à ceux des castes de l’hindouisme, telles qu’elles devaient être à l’origine, comme modèle régulant l’ordre cosmique, et non comme elles servent à entretenir un désordre terrestre. Le sens secret des castes ignoré dans ce monde sera révélé.

Cette hiérarchie paradisiaque n’est pas celle de l’oppression, mais celle du mérite selon des critères qui ne se mesurent pas au pouvoir détenu dan ce monde ni à l’immensité de la richesse accumulée…

Comme cette hiérarchie sera réalisée au paradis, chacun sera heureux de son sort, parce qu’être gouverné par un roi juste est le bonheur même auquel ont aspiré tant de peuples dans cette vie. Personne ne se plaindra, parce que chacun connaîtra parfaitement le degré où il se trouve,  sa fonction cosmique, dans ce monde, aussi modeste sera-t-elle, mais qui lui vaudra la récompense divine, et d’échapper aux flammes de l’enfer. Dans ce dernier, également, il y aura des niveaux, des degrés de châtiment, le plus dur sera situé au plus bas de l’enfer et s’appelle al-darak al-asfal, que Dieu nous en préserve.

La hiérarchie paradisiaque correspond à la hiérarchie éternellement fondée par la volonté de Dieu, et connue de Lui Seul, et en vertu de laquelle chaque être humain possède une destinée et une fonction qui ne lui seront révélées en partie que dans l’au-delà. Pour nous exprimer avec une image moderne, chaque être humain est comme un code-barres qui dissimule et révèle l’identité et les propriétés d’un article. Ce code-barres humain détermine le niveau qui revient à chacun dans l’ordre cosmique, en fonction de ses prédispositions éternelles contenue dans l’essence de chacun. Ibn Arabî l’appelle ‘ayn thâbita, au pluriel a‘yân thâbita, les essences immuables[4] ou éternelles, c’est-à-dire la connaissance que Dieu a de chaque créature, de par Sa science éternelle, en d’autres termes, comment Dieu nous connait de toute éternité, car Sa science n’a pas de commencement et n’a pas de fin.

Ainsi, cet état de ‘ayn thâbita qui est celui de tout être nous rappelle un sens que Luxenberg ne pouvait pas soupçonner.

Avec cette idée en tête, je propose donc une interprétation nouvelle de ḥûr al-‘în, comme signifiant des ‘’celles qui sont blanches par essence (essences blanches)’’, comme on dit une page blanche, qui reste à écrire, ou qui a été blanchie suite aux pardons obtenus, donnant aux élus la possibilité de contempler d’eux-mêmes leur destinée, d’après les informations qu’ils auront reçues en découvrant ce qui leur a valu d’entrer au paradis.

Ainsi zawwajnâhum bi-ḥûr al-‘în serait ainsi compris : Nous les ferons s’unir à leur aptitude éternelle, qu’ils ont ignorée en ce monde. L’homme découvrira son essence profonde, son être tel qu’il est dans la science divine, ou proche de cet état. C’est un état de paix où l’âme cesse de se dresser devant son Seigneur. Cette interprétation, comme celles que donnent les métaphysiciens musulmans, respecte la règle de l’interprétation, à savoir expliquer autrement un sens premier qui consiste bien dans les houris.

A propos du verset 4 : 82 :

« Ne méditent-ils donc pas sur le Coran? S’il provenait d’un autre qu’Allah, ils y trouveraient certes maintes contradictions! », dit le verset 82 de la sourate al-Nisâ (les Femmes).

A la page 250 de la traduction anglaise de son livre, Luxenberg explique ce verset en ajoutant entre parenthèses (en comparaison avec les Ecritures) après maintes contradictions.

« Ne méditent-ils donc pas sur le Coran? S’il provenait d’un autre qu’Allah, ils y trouveraient certes maintes contradictions! (en comparaison avec les Ecritures) »

On se demande d’où est-ce qu’il a tiré cette extrapolation, en gras dans le texte. Il n’y a aucune comparaison ici.

Le Coran dit simplement que s’il provenait d’un autre qu’Allah, les gens y trouveraient beaucoup plus de contradictions. Ce qui ne veut pas dire qu’il y ait des contradictions dans le Coran. Mais les gens qui différent par nature en intelligence trouveraient beaucoup plus de ce qui serait des contradictions à leurs yeux. Ce qui est normal parce que les esprits des hommes sont faibles, ils ont tendance à toujours porter des jugements même sur ce qui dépasse leur entendement, à y déceler des contradictions dans tout ce que leur esprit ne peut pas concevoir. Mais le Coran étant clair, les hommes qualifiés y relèvent peu de contradictions, et certains qui font partie de l’élite, n’y trouvent aucune. Ce verset fait l’éloge de l’excellence du Coran. Pas ce que s’imagine Luxenberg.

Quant aux Écritures, je m’abstiens de porter un jugement à leur sujet ; le Coran nous invite à rester courtois envers les Gens du Livre.

A propos du verset 43 : 70

« Entrez au Paradis, vous et vos épouses, vous y serez fêtés ».

S’appuyant sur les traductions de ce verset, Luxenberg s’évertue à nous montrer que les épouses du Paradis ne seront pas autres que les épouses de ce monde.

Pourtant, il aurait du faire au moins les remarques suivantes : 1) si tel est le sens du verset, cela implique que l’ordre d’entrer au Paradis (Entrez !) est donné simultanément aux hommes et à leurs épouses de ce monde.

Dans ce cas, il faudrait admettre que tout croyant dans ce monde sera forcément accompagné de son épouse au paradis, même si celle-ci n’est pas méritante, et aussi que toute femme croyante méritante sera forcément accompagné de son époux même si ce dernier fut loin d’être parfait.

2) que si l’ordre n’est donné qu’aux hommes, ces derniers auront la possibilité d’y entrer avec leurs femmes. Mais alors que ferait-on des musulmans qui n’étaient pas mariés, et des musulmanes qui ont tant mérité dans ce monde sans jamais trouver de maris ? Cela semble puéril. Que dire à tous ces musulmans et ces prêtres chrétiens qui ‘’ont renoncé à la chair’’ en espérant l’avoir en récompense dans l’autre monde[5] !

Or le verset ne dit rien de cela. C’est la faute aux traducteurs. Le texte arabe dit ‘’entrez au Paradis’’ puis ‘’vous (croyants et croyantes) retrouvez vos azwâj (éléments de couples correspondant, hommes ou femmes), afin que vous jouissiez des lieux paradisiaques. »  L’homme sera récompensé par une ou des ‘’épouses’’ paradisiaques, et la femme sera récompensée par un ou des ‘’époux’’ paradisiaques.

Dans le verset précédent (69), le Coran parle des ‘’muslimûn’’ (musulmans) qui toujours sous-entend et inclut les musulmanes (al-muslimât).

C’est parce qu’on comprend le Paradis comme une reproduction à l’identique de ce monde, sans les méchants, que l’on s’imagine que les relations hommes-femmes seront calquées et gérées sur le même modèle que l’ici-bas. La jouissance ne sera pas la même non plus, y compris la modalité de son obtention. Ce qui importe, c’est que les gens y vivront infiniment mieux que dans ce monde, et dans l’éternité, sans jamais s’ennuyer. Comme les habitants du Paradis ne se reproduiront pas comme dans ce monde, on peut imaginer que même les organes de la reproduction ne seront pas les mêmes. Nous avons tendance à trop projeter nos obsessions et fantasmes de ce monde sur le Paradis. Il suffit de croire que ce dernier sera le lieu d’un bonheur parfait. C’est parce qu’Adam et Eve ont voulu savoir plus que Dieu leur a révélé leur nudité. Ils auraient pu vivre dans la jouissance éternelle, s’ils n’avaient pas cédé à la tentation. Ils ont découvert leur nudité (le secret de leur union) ; cela leur fit honte, et se couvrirent avec les feuilles des arbres du Paradis. Cela leur a permis au moins de savoir que c’est leur unité première qui faisait leur bonheur. Pour l’avoir brisée, ils ont été évacués du paradis pour venir séjourner sur Terre, séparés, l’un étant créé de la côte de l’autre.

On comprendra que c’est ce monde-ci qui est la métaphore de l’autre monde. La réalité, le réel sera infiniment supérieur à cette ombre, cette semblance terrestre. Le vin de ce monde ne sera rien au regard du vin du Paradis, le raisin de ce monde aussi. La beauté de ce monde ne sera rien au regard de la beauté du Behesht-e barîn, al-jannat al-a‘lâ ! Même si vous pensez que vous êtes indigne du Paradis, rappelez-vous que le Prophète (S) nous encourage à prier audacieusement Dieu de nous accorder le Paradis suprême, al-firdaws al-a’lâ.

Par contre, on peut comprendre, – et Dieu est plus savant–, que les ḥûr al-‘în ne soient la ‘’récompense’’ que pour une catégorie de croyants et de croyantes, à savoir al-Sâbiqûn, qui désigne les meilleurs croyants et croyantes de chaque époque. D’autres beautés sont prévues pour d’autres catégories de croyants et de croyantes, comme on le verra.

 

[1] Ibn Arabî, Le Livre des Chatons des Sagesses, tome second, traduction du Fusûs al-Hikam, avec notes et commentaires par Charles-André Gilis, pp.693-694, Editions al-Bouraq, Beyrouth, 1419/1998

[2] Je critique l’auteur de l’ouvrage, pas la personne qui a sans doute eu le temps de se réviser, de changer d’opinion. C’est ce que je lui souhaite en tout cas.

[3] Rémi Brague, Le Coran : sortir du cercle ? (Critique n° 671, avril 2003, pp.232-251), article puisé dans la ressource internétique.

[4] L’expression remonte en fait aux premiers théologiens de l’islam, les mutazilites, qui s’en servaient pour désigner l’état des créatures dans la science divine, telles qu’elles sont connues de Dieu Seul.

[5] Citation d’un auteur chrétien du 4ème siècle, Ephrem le Syriaque, donnée par Luxenberg, page 258, voir note 12, supra.

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Omar BENAISSA - dans CRITIQUE de textes